Allez voir ailleurs si j’y suis

Cahiers fantômes

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Classé dans Littérature

Emboe – Aléa

Là où la plupart des gens se contentent de faire la même chose, encore et encore, Emmanuel Boeuf réinvente sans cesse la musique qu’il joue. Pourtant, des Sons Of Frida à Dernière Transmission en passant par A Shape, on aurait pu penser qu’il avait épuisé l’étendue de ses possibilités. Erreur : avec ce nouvel ensemble de EPs, Aléa, Emboe découvre de nouvelles ressources, abandonnant la guitare (son instrument fétiche) au profit de l’électronique, agissant en pure spontanéité, laissant les choses se faire et le faire, mobilisant inconsciemment toutes ses influences (et elles sont vastes, de Sonic Youth à Rihanna) pour produire un son qui ne ressemble à rien de ce qu’on connaissait de lui, mais surtout à rien de ce qu’on connaissait — tout simplement. Sombres, sexy, intimistes, bouillants, bruyants, les aléas d’Emboe doivent tout au hasard parce qu’ils ne doivent rien au hasard. Ce sont des événements, des accidents provoqués, qui ne viennent pas de nulle part, mais de l’imagination d’un musicien qui a oublié depuis longtemps qu’on devait se tenir bien tranquille dans une case. Là où la plupart des gens se contentent de refaire la même chose, encore et encore, Emmanuel Boeuf se réinvente sans cesse. C’est à cela, sans doute, qu’on reconnaît un artiste.

Emboe, Aléa (Atypeek Music Records, 2016)

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01/11/2016 · 16:34

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26/10/2016 · 10:04

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25/10/2016 · 11:50

Histoire du moindre mal

jlgchi

Depuis quelque temps, j’en ai acquis la conviction, ou quelque chose qui s’en approche du moins : ce sont les partisans de la politique du moindre mal, les barragistes de la sainte urne, les tenants du vote utile, les entristes partisans et leurs prochains militants qui sont pour une large part responsables des nos maux actuels. Tous ces moralisateurs, ces défenseurs d’un bien commun qui leur ressemble, ces prophètes du dimanche nous expliquent depuis des décennies qu’il ne faut pas rester chez soi, qu’il ne faut pas se contenter de hausser les épaules et s’efforcer de passer à autre chose. Bien au contraire, éructent-ils, il faut prendre une part active à la mascarade qu’on organise de temps en temps, et parfois jusqu’à plusieurs fois par an : il faut voter. Voter moins en fonction de ses croyances ou de ses désirs que voter parce que si tu ne votes pas, ce sera pire, tu seras responsable du fascisme et de la fin du monde.
Dans la typologie des prophètes du dimanche, il y a les autobiographes — qui racontent leur histoire, comment ils ont surmonté leur aversion pour les escrocs de droite et sont parvenus héroïquement à mettre leur petit bulletin dans l’urne de la très laïque République —, les ricaneurs — ils se moquent de ceux qui ne se satisfont pas de l’offre politique actuelle : si vous êtes si forts que ça, disent-ils, eh bien, fondez votre propre parti ! —, les évangélistes radicaux — ils mettent en garde contre la prochaine fin du monde, l’avènement de l’empire du mal —, les repentis de la première heure — on a trahi leurs idéaux, mais ils militent quand même, c’est tout ce qu’il leur reste. Il y en a d’autres encore, bien sûr, mais je ne vais pas passer ma journée à parler d’eux. En fait, aucun de ces énergumènes ne votent jamais pour protéger la démocratie, mais toujours pour s’acheter une bonne conscience à peu de frais. Car, en effet, ce n’est pas cher payé d’aller mettre un bulletin dans une urne si la conséquence est de sauver le monde. Mais le monde n’est pas sauvé, n’est-ce pas ? Bien sûr qu’il n’est pas sauf. Comment pourrait-il l’être ?
La dernière fois que j’ai voté, c’était au second tour de l’élection présidentielle où un vieil homme de droite se présentait contre un vieil homme d’extrême-droite. Je ne voulais pas me déplacer parce que cela n’avait aucun intérêt à mes yeux. Il faisait beau à Marseille ce dimanche-là, et j’avais la très nette impression (aussi nette qu’un jour de grand ciel bleu pur sur les rives de la Méditerranée) que j’avais mieux à faire. Évidemment, j’ai fini par céder à la pression populaire, familiale, et je suis allé mettre mon petit bulletin dans l’urne dominicale comme un bon petit franchouillard qui fait barrage à la bête immonde. En fait de barrage, c’était plutôt une petite digue, trois fois rien en fait, parce les opinions du vieil homme d’extrême-droite, loin d’être endiguées par ladite digue, loin de reculer (on peut toujours rêver) devant le triomphe du vieil homme de droite, ces opinions n’ont fait que progresser depuis lors. Je pourrais dire que l’on m’a pris pour un imbécile en me faisant accroire que j’allais sauver la République, la Démocratie et les Valeurs pour lesquelles mes ancêtres avaient donné leur vie bravement au combat. Mais évidemment non, personne ne m’a pris pour un imbécile. Je suis un imbécile. Je suis un imbécile d’accorder quelque crédit que ce soit à un récit aussi pauvre, aussi médiocre, aussi peu édifiant que celui de la défense de ce qu’il reste encore à sauver d’un passé qui n’en finit plus de mourir parce que, tu comprends, si tu ne vas pas mettre ton petit bulletin dans l’urne républicaine, tu seras coupable. Alors qu’avec mon petit bulletin, je sauve mon âme. Oh, certes, oui, effectivement, dans les faits, rien ne s’est amélioré, les opinions politiques sont toujours plus médiocres, imbéciles, caricaturales, les opinions du vieil homme d’extrême-droite sont désormais peu ou prou les opinions de la grande majorité de la population française, mais ce n’est pas grave. L’essentiel, c’est-à-dire : les Valeurs de la République Démocratique, l’essentiel est sauf. Une preuve ? Tu peux encore aller voter. C’est donc que la démocratie fonctionne. Les Institutions pourraient certes être réformées, mais l’essentiel de l’édifice repose sur des fondations solides. Et des gens sont morts pour que tu puisses aller voter. Tu t’en rends compte ? Tu comprends que si tu ne continues pas d’aller voter encore et encore, même si tu ne crois plus en rien, même si les candidats à l’obtention de ton bulletin de vote — ton suffrage — sont des escrocs et des menteurs qui n’ont qu’une obsession : le pouvoir, tu vas déshonorer la mémoire des gens qui sont morts pour que tu puisses avoir le droit de vote. Et tant pis si c’est une mascarade. De toute façon, la vie tout entière est une mascarade, n’est-ce pas ?
Sauver les meubles du monde, j’en ai acquis la conviction, ou quelque chose qui s’en approche du moins, c’est la politique du pire, la désintégration de la politique au nom de la défense d’un patrimoine qui n’a plus de sens, plus de raison d’être, ou pire : qui n’a tout simplement plus cours. La bonne conscience, celle que tu t’achètes en rédigeant un éditorial, en racontant ta vie sur les réseaux sociaux, en publiant un livre dans lequel tu détruis celui que tu as toi-même élu, ou en suivant simplement comme le petit petit franchouillard que tu es les mots d’ordre de l’utilité politique contre la bête brune, cette bonne conscience te permet peut-être de dormir et de croire que tu es quelqu’un de bien, quelqu’un de juste, un humaniste prêt à défendre le bien contre le mal, mais elle ne vaut rien de plus que la satisfaction nombriliste qu’elle te procure.
Je pense que cela te suffit, je pense que c’est assez pour toi. Sous tes allures d’humaniste, tu es un petit nihiliste qui ne veut pas confesser sa foi, tu ne désires rien tant que la fin de l’histoire, la fin du monde, la fin de toi. Comme tu es aussi impuissant, tu n’as pas la force de mettre fin à ta propre vie. Aussi, vivotes-tu en accomplissant ta volonté sans efficace par le biais de petits expédients. Ainsi, votes-tu. Ainsi, t’efforces-tu de convaincre tes semblables qu’ils doivent voter, eux aussi. Ainsi, es-tu fait : ta volonté de néant ne te suffit pas — elle n’est pas à elle-même son propre accomplissement —, encore faut-il que les autres, tes semblables, désirent ce que tu désires pour que tu possèdes une valeur, pour que tu puisses exister.
Moi, je ne suis pas ton semblable ; je suis un idiot. Je resterai seul au monde, s’il le faut, seul chez moi, plutôt que d’aller voter pour rien, voter contre tout ce que l’on peut bien vouloir espérer. Je sais qu’à plusieurs moments de la chaîne des raisons, le moindre mal devient le pire des maux. Je sais aussi que tu peux briser la chaîne des raisons et imaginer quelque chose d’autre. La plupart du temps, tu n’en as pas la force. Cette fois, tu pourrais au moins essayer. Ne serait-ce que pour changer. Seulement pour changer un peu.

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Illustration : Jean-Luc Godard, La Chinoise (1967).

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Note de l’auteur, 2

Pour écrire le livre, je constitue une bibliographie que je ne consulte pas. Il s’agit d’ouvrages que je connais, que j’ai déjà lus (en totalité ou en partie) et il me suffit de les sentir près de moi pour l’instant. Quand je reprendrai l’ouvrage, quand il me semblera que j’aurai fini la première écriture, il sera temps pour moi de les relire, sans doute pour approfondir quelque chose que je n’aurai pas suffisamment développé, pour préciser un aspect que j’aurai laissé de côté, ou bien au contraire pour tout reprendre à zéro. Ce qui précède est une façon de dire que j’écris comme quelqu’un qui s’assoit au piano et joue, compose une pièce. La première exécution qu’il donne de la pièce n’est certainement pas la version définitive, mais il commence ainsi dans l’instant l’élaboration de quelque chose qui demandera du temps, il compose dans une forme d’immédiateté de l’écoute. Bien sûr, cette immédiateté est toute relative dans la mesure où il joue, il compose avec tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a déjà écouté, tout ce qu’il a joué auparavant, tout ce qu’il a déjà appris. Mais il ne joue pas en y pensant, il ne joue pas en s’y référant explicitement : il ne se laisse pas porter par ce qu’il sait, il ne se laisse pas emporter par ce qu’il sait, mais ce qu’il joue se situe pour ainsi dire sur la crête ou à la cime de la somme de toutes ses expériences. En jouant, en jouant et en composant, il est la somme de toutes ses expériences, mais il est quelque chose de plus : ce que, précisément, il est en train de composer. Au cours d’un entretien avec Jean-Yves Boisseur qui lui demandait comment il travaillait harmoniquement, Morton Feldman avait répondu : « Vous connaissez l’expression “jouer d’oreille” ? Vous savez, ces gens qui s’assoient à un piano et… Moi, je compose d’oreille, voilà. Boulez, dit-on, ne s’intéresse pas nécessairement à la manière dont une œuvre sonne ; il met plutôt l’accent sur la construction d’une œuvre. Moi, je m’intéresse seulement à ce que je perçois. » Je crois que la façon dont Feldman marque sa différence avec Boulez est exagérée (quand il dit qu’il s’intéresse seulement à ce qu’il perçoit, c’est évidemment une simplification), mais l’idée clef est là : dans la perception, c’est-à-dire non pas dans l’élaboration de quelque chose d’éminemment complexe pour le plaisir de construire quelque chose d’éminemment complexe qui va impressionner le public, mais dans la construction de quelque chose qui se trouve à la pointe de toutes les expériences que l’on a faites, qui les exprime et les dépasse simultanément. L’attention dont Feldman parle est semblable à la façon dont j’ai l’impression d’écrire en ce moment : l’exigence de ne pas me relire pour être immergé dans ce que j’écris, pour ne pas surpenser, surinterpréter, surécrire, mais pour simplement écrire, avancer dans la masse du langage dans la totalité du langage au milieu duquel je me trouve et voir jusqu’où il m’est possible d’aller. Si la construction était là, devant moi, avant même que j’ai commencé à écrire à proprement parler, comment ne me sentirais-je pas paralysé, impuissant, incapable de continuer suffisamment longtemps pour remplir le cahier des charges ? J’écrirais comme un fonctionnaire des Lettres françaises. En revanche, en ce moment, il me semble que je perçois confusément où je veux en venir et cette perception confuse m’est suffisante en ce qui concerne le dessein général dans la mesure où ce que je dois m’efforcer de clarifier au maximum, c’est le développement note à note, pour ainsi dire, de l’écriture. — Note aussi comment, quand tu réfléchis à ce que tu es en train d’écrire, tu penses plus à la musique qu’à la littérature. Comme si ton modèle était la musique et pas la littérature. Néanmoins, le modèle musical ne signe pas l’acte de décès de la littérature (ce qui m’a passionné chez Lars Iyer, soit dit en passant, c’est que je n’étais absolument pas d’accord avec lui), mais constitue par rapport à la littérature une source de vitalité, une manière de raviver la littérature pour la sortir du bain intellectuel dans laquelle elle pourrait se noyer après qu’on l’a sortie de la mare où pataugent ceux qui sont obsédés par la “littérature grand public” ou la “littérature de genre” (qui est à peu près tout ce qui s’écrit aujourd’hui) ou les deux. La seule esthétique possible pour moi est une esthétique à fleur de peau, une esthétique à l’oreille, une esthétique musicale (au sens où Feldman parle de la musique).

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