Walter de Maria, Brunnenskulptur, The 5 – 7 – 9 Series. Gemäldegalerie, Berlin.

À la Pinacothèque de Berlin, il y a un espace sonore fascinant. Dans une vaste salle centrale, qui distribue les différentes salles d’exposition, une salle aux dimensions dignes de la nef d’une cathédrale, c’est une manière de paradoxe sonore. Comme les dimensions sont très importantes, tous les sons sont amplifiés et réverbérés. Mais, au centre de cet espace, il y a une fontaine, d’où l’eau s’écoule en un léger clapotis.
Ici, c’est l’opposé du son cathédral, c’est une atmosphère presque zen, que l’on pourrait trouver propice à la méditation. En tout cas, je me suis assis devant cette fontaine, et j’ai écouté ce paradoxe pendant plusieurs minutes, en essayant de comprendre comment, comme le dit Musil, ce paradoxe peut être vivant.
C’est qu’il y a ici une manière d’envisager l’espace comme un endroit où les sons se propagent, un lieu où ils se rencontrent, où ils se complètent, et où ils s’appellent les uns les autres. Le fait que les sons soient amplifiés et réverbérés nous fait prendre conscience que nous émettons des sons, que nous en émettons beaucoup, et nous conduit, en y faisant attention, à en émettre moins. Jusqu’au silence. Or, quand nous ne faisons plus de bruit, nous entendons le clapotis de l’eau de la fontaine. Nous faisons attention au plus discret, au plus léger, à ce qui ne fait pas de bruit, ou du moins à ce qui ne peut être qu’écrasé par la réverbération.
Dans l’enregistrement de quelques minutes que j’ai fait de cet espace, on entend les différentes propriétés sonores de l’espace, le fort contraste que j’ai appelé paradoxe. C’est un espace sonore qui me fascine parce qu’il nous incite à faire attention à l’espace sonore. Le bruit ne masque pas, il ne couvre pas, pas plus qu’il n’étouffe. Non, le bruit se fait entendre lui-même. Le bruit — le clapotis, l’amplification, la réverbération — fait entendre ses propriétés sonores, il fait entendre ses propres conditions d’émission. C’est — si l’on veut s’exprimer ainsi, pour faire chic — un bruit transcendantal.
Je ne m’étonne pas vraiment que Walter de Maria soit à la fois capable de réaliser Lightning Field, monumental et sauvage, et Brunnenskulptur, bien plus discrète et civilisée. Si elles semblent s’opposer, elles se ressemblent aussi dans la mesure où elles font toutes les deux attention à l’espace autour d’elle. Elles sont d’ailleurs là pour ça : pour que l’on fasse attention à l’espace autour de nous, à ce qui nous environne. Non loin de Quemado, à la vaste étendue de la région. À Berlin, dans la Gemäldegalerie, à la manière dont les bruits résonnent.
À Berlin, dans la Gemäldegalerie, il est bon de prendre le temps de s’arrêter pour écouter le temps qui passe comme l’eau qui coule.

Walter de Maria, Brunnenskulptur (1)

Walter de Maria, Brunnenskulptur (2)

 

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Classé dans Art, Enregistrements

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