Josef Danhauser, Liszt am Flügel (1840)

À la Alte Nationalgalerie de Berlin, on peut voit ce tableau de Josef Danhauser, peint en 1840, et qui figure Liszt au piano. Ce qui mérite qu’on s’y attarde, ce n’est pas tant que Liszt y soit représenté au piano, mais plutôt quelques éléments qui y figurent une conception singulière de l’art, une conception qui pour être romantique, n’en est pas moins notre conception spontanée de l’art. Elle est spontanée, non parce qu’elle est vraie, mais parce que c’est généralement celle qu’on nous a apprise. Dans cette conception, l’artiste a un accès spécial à une région de l’être, ou à la vérité, dont les autres ne jouissent pas. Pour accéder à cette région de l’être, cette région plus élevée, plus vraie que la nôtre, les autres doivent passer par l’artiste.
Ici, Liszt ne regarde pas la partition qu’il interprète ; il regarde le buste de Beethoven lui-même. Ainsi, n’interprète-t-il pas la partition, il joue en relation directe avec Beethoven. Dans cette conception romantique, l’artiste est un visionnaire. Même ici alors qu’il s’agit de musique, Liszt voit au-delà de notre monde, et les yeux plongés dans ceux du génie, il fait descendre la musique sur terre et la partage avec son auditoire d’un jour (Marie d’Agoult, George Sand, Alexandre Dumas, Victor Hugo, Niccolò Paganini, Gioachino Rossini, le tout sous le patronage bienveillant de Lord Byron).
C’est une conception proprement étrange de l’art, et de la musique, parce qu’elle repousse l’art au-delà de nos pratiques ordinaires. Elle exclut l’art de la vie pour le réfugier dans un domaine auquel seul un petit nombre d’artistes ont accès. La difficulté avec une conception de ce genre, ce n’est pas tant l’existence du génie (si l’on entend par là un individu doué de capacité exceptionnelles, extraordinaires, hors du commun, etc., son existence ne pose aucun problème), mais bien plutôt la possibilité d’une faculté spéciale, à part, qui permette à certains d’aller chercher quelque chose auquel les autres ne peuvent pas avoir accès. Nous sommes tous, même les meilleurs d’entre nous, même Hugo et Rossini, nous sommes tous en cercle autour de Liszt, le regardant avec passion, avec admiration, mais sans le comprendre tout à fait — que nous ne le comprenions pas tout à fait, on le voit bien dans notre regard — cependant que lui ne s’intéresse pas à nous qui le regardons béatement, mais bien seulement à Beethoven avec qui il dialogue en jouant du piano.

Josef Danhauser, Liszt am Flügel

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