Inventions, 1. Parler comme Adam.

Dans les pages qu’il a écrites en préface à ses œuvres complètes en français, Jorge Luis Borges écrit, avec des mots qui ne peuvent manquer de dérouter le lecteur, ceci :

Supposons que je sois sur le point d’écrire une fable, et que deux arguments s’offrent à moi ; ma raison reconnaît que le premier est très supérieur ; le second est résolument médiocre, mais il m’attire. Dans ce cas, j’opte toujours pour le second. Chaque page nouvelle est une aventure dans laquelle nous devons nous mettre en jeu. Chaque parole est la première parole que prononce Adam.

(Jorge Luis Borges, OC, I, x) [1]

On doit trouver étrange, c’est du moins la réaction qu’on devrait avoir, me semble-t-il, à la lecture de ces quelques lignes, de choisir entre deux solutions au développement du récit d’une histoire, celle qui ne semble pas, et pas même à celui-là qui en est l’auteur, la meilleure. On pourrait d’ailleurs même supposer qu’il y a ici quelque affectation de la part de Jorge Luis Borges qui, à la fin de sa vie, s’amuse avec les attentes du lecteur, feint de donner à son lecteur des conseils qui n’en sont pas, à l’évidence. Pourtant, ce serait émettre une hypothèse erronée. L’erreur devrait nous être notamment indiquée par l’usage que Borges fait du mot « argument » dans ce passage [2]. Et on devrait ainsi d’abord s’interroger sur l’emploi d’un tel terme pour décrire le fonctionnement — le déroulement — de l’imagination littéraire, comme le fait Borges. Même si un tel mot peut avoir en français le sens d’intrigue (on parle, par exemple, de l’argument d’un opéra, ou d’une œuvre littéraire), « argument » a une dimension logique, qui le rattache au raisonnement, et que la seule notion d’intrigue ne permet pas de saisir. Ainsi, l’hypothèse émise peut-elle être écartée, même si toutefois l’étrangeté de l’affirmation se trouve encore renforcée parce que ce ne sont pas seulement deux suites possibles d’une fable qu’il est en train d’écrire qui sont distinguées par Borges, mais bien plus : il s’agit de deux séries divergentes d’enchaînements d’idées, de raisons, de moments, de situations, dont on doit choisir de suivre la plus périlleuse.

Choisir l’argument médiocre, ce n’est pas choisir un mauvais raisonnement ; c’est, au contraire, se laisser porter par un autre raisonnement, le suivre jusqu’au bout, se laisser surprendre, et accepter d’être dérouté, pour commencer. En effet, par opposition, suivre l’argument supérieur, ce serait sans doute aussi suivre l’argument qui va de soi, celui qui a toutes les apparences pour lui, celui qui convainc le plus rapidement, celui qui emporte l’adhésion spontanément, comme on voudra. Mais c’est celui, surtout, qui manque d’imagination ; c’est celui qui n’invente rien.

Ici, on peut lire l’imbrication complexe et nécessaire entre une certaine forme de rigidité logique, l’attirance (ou le désir que peut susciter, chez celui qui écrit, la perspective d’un développement médiocre, non parce que ce qu’il écrira alors sera mauvais, mais parce que ce qui l’écrira lui donnera plus de mal, exigera plus de lui, et donnera par là même lieu à une aventure qui lui donnera plus de plaisir) et l’invention proprement dite. C’est cette imbrication qui compose l’écriture. Tout ceci est très bien, oui, mais quelque chose ne va pas, non.

Tant que je lis ce passage, il me semble que tout s’y enchaîne naturellement, selon un ordre qu’on pourrait dire typiquement borgien (si ce n’était pas une solution de facilité en forme de pétition de principe). Or lorsque je le fais défiler à nouveau, après que j’ai fermé les yeux après que j’ai fini de le lire, je ne peux que découvrir ce qui s’oppose à la solution de facilité, la solution de continuité. Il y a un saut, c’est-à-dire : une discontinuité, dans la logique apparente et tranquille de Borges, lequel nous fait passer de l’aventure de l’écriture à la première parole d’Adam.

Quand nous écrivons, nous sommes comme Adam, qui prononcerait, pour la première fois, une phrase. Je ne peux pas entendre cette affirmation de Borges autrement que comme une fiction : quand nous écrivons, nous devons imaginer — en faire la fiction — que nous parlons pour la première fois, et ne pas perdre de vue que c’est une fiction, parce que l’idée d’un langage que quelqu’un parlerait pour la première fois n’a tout simplement pas de sens. Ce que Borges envisage, ce n’est pas une origine (réelle ou mythique) de l’écriture, mais une fiction dans laquelle nous écrivons pour la première fois. Nous devons sentir que nous écrivons pour la première fois — ce qui ne peut pas signifier autre chose que : nous allons inventer. Nous allons inventer la langue que nous parlons. Or inventer cette langue, ce n’est pas inventer un langage dont nous serions les seuls à connaître le sens (le langage privé d’un écrivain qui parlerait pour la première fois une langue qui s’avérerait la sienne exclusive). Non. C’est choisir l’aventure. C’est choisir entre deux développements narratifs possibles, deux arguments possibles, celui qui offre le moins de garantie parce que c’est celui-ci qui nous efforce à inventer, celui par lequel nous faisons un effort pour nous inventer, celui qui nous conduit à trouver des solutions qui ne sont pas données d’avance. Inventer une langue, c’est (pour le dire avec des mots suffisamment triviaux pour qu’ils commencent à devenir intéressants) sortir des sentiers battus.

Dans ce saut entre l’aventure et la première parole d’Adam, il me semble que je comprends le sens que Borges donne à l’invention : ce n’est pas le langage débridé qui prétend devenir une nouvelle origine (ce qui, peut-être le lirais-je encore sous la plume de Borges, a de fortes chances de n’être qu’un galimatias) ; non, c’est une nouvelle route, une route qui n’a pas été ouverte précédemment, mais qui s’ouvre soudain, pour celui qui écrit, au moment qu’il choisit cet argument médiocre, mais qui l’attire. C’est une fiction.


[1] Jorge Luis Borges, Œuvres complètes, édition de Jean Pierre Bernès en deux volumes, Paris, Gallimard, 2010 (abrégé dans la suite en OC, suivi du numéro du volume, suivi du numéro de la page).

[2] C’est Samuel Monsalve, dans son travail sur « la notion d’argument fictionnel », à partir de la littérature fantastique, notamment, Étincelles, qui a attiré mon attention sur cette notion d’argument, que l’on trouve chez Borges (voir, par exemple, la préface à L’invention de Morel d’Adolfo Bioy Casares, où Borges parle d’« argumento », ce que le traducteur français choisit de rendre par « intrigue ») et que je découvre donc, quant à moi, ici, au début de ses Œuvres complètes.

Publicités

3 Commentaires

Classé dans Lire, Littérature

3 réponses à “Inventions, 1. Parler comme Adam.

  1. EmmanuelleT

    Et surtout, surtout, que le chemin guidé par son propre désir et non par la « raison », c’est un chemin qu’assurément personne n’a jamais emprunté avant nous…

    • En général, je n’aime pas opposer la raison et le désir, ou le rationnel à l’irrationnel, au profit de ce dernier. Et il me semble que, dans le passage de sa Préface que j’ai cité, Borges ne le fait pas (au contraire). Mais vous avez raison, une des choses les plus importantes, c’est de trouver des chemins nouveaux. Et, en un sens, tous les moyens (littéraires) sont bons ; même une certaine forme de « conservatisme » qu’à l’occasion, Borges défend.

      • EmmanuelleT

        Il me semblait que le désir n’intervient pas dans le pôle rationnel/irrationnel mais que c’est juste l’expression de notre propre singularité. Je ne connais pas assez Borges pour répondre mais c’est très juste qu’il a cette voie si particulière qui se joue même du pôle innovation/conservatisme…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s