Inventions, 3. Blanc pur et gris.

Dans un passage qui se trouve au tout début de son article, « Magies partielles du “Quichotte” », recueilli dans Autres Inquisitions, Jorge Luis Borges mentionne rapidement l’œuvre de Joseph Conrad. Il écrit ceci : « Joseph Conrad a pu écrire qu’il excluait le surnaturel de son œuvre, parce que lui faire place, c’était apparemment nier que le quotidien fût merveilleux » (Jorge Luis Borges, OC, I, 706-707). Mais ce n’est pas de cela dont je veux parler.

À nouveau, d’un poème de Borges. À vrai dire, je n’ai jamais vu Borges comme un poète, je l’ai toujours vu comme un auteur d’histoires, c’est-à-dire, c’est du moins ce que je suppose, que je l’ai toujours vu comme tout le monde le voit, comme un auteur de contes fantastiques. Ce n’est qu’en commençant de parcourir ses Œuvres complètes, du début à la fin, je l’espère, les accompagnant çà et là d’un regard sur les Obras completas parce que, même si je ne parle pas l’espagnol, j’aime multiplier les langues, trouvant dans cette multiplication un plaisir à nul autre pareil, que l’image bien trop simple d’un Borges fantastique est apparue au mieux comme une image partielle, au pire comme une image erronée, car déformée, de Borges. Mais ce n’est pas de cela dont je veux parler.

En parcourant les Œuvres complètes de Borges, je m’arrête sur des passages, sur des phrases, sur des textes, des poèmes, non pas tant parce qu’ils auraient une importance historique ou canonique — les importances de ce genre, est-il besoin de le préciser ?, ne m’intéressent tout simplement pas —, que parce qu’ils s’adressent à moi. Ou du moins, puisque c’est une hypothèse parfaitement absurde que de supposer que des textes s’adressent à quelqu’un, et en particulier à moi, ces passages, ces phrases, ces textes, ces poèmes, marquent un coup d’arrêt dans la lecture ; il faut résoudre un problème, tenter une description ou une explication qui nous satisfasse pendant un temps (le temps qu’il faut pour reprendre la lecture), et nous permette d’avancer à nouveau, ensuite. À chaque fois que je rencontre une difficulté de ce genre — ou une singularité, parce que ce n’est pas nécessairement une difficulté, ce peut être une phrase très simple, mais dont l’originalité est toutefois si grande qu’elle nous demande un temps supplémentaire, une patience supplémentaire, pour parvenir à la saisir —, quelque passage, phrase, texte ou poème qui se signalent à moi comme autant de moments exceptionnels et qui méritent qu’on les considère pendant un certain temps, comme c’est ma manière à moi de procéder, je ferme les yeux et j’essaie d’imaginer ce que cela peut bien vouloir dire. Les textes qu’on trouve ici sont la succession de ces moments pendant lesquels j’ai fermé les yeux pour savoir ce que cela voulait dire. Mais ce n’est pas de cela dont je veux parler.

Ici, alors que je reprenais ma lecture des Œuvres complètes de Borges, lecture que j’avais interrompue pendant plusieurs mois, parce que j’avais autre chose à faire, non parce que j’avais oublié de lire Borges, mais plutôt parce que je cherchais le bon moment — ce qu’on peut appeler le moment opportun, mais cette expression a quelque chose de ridicule que je ne parviens pas à m’expliquer ; je ne la mentionne ainsi qu’en passant, en soulignant cette caractéristique qui la détache du reste du langage — pour reprendre ma lecture, en espérant que je passerais à nouveau par des morceaux de langage qui me donneraient envie de fermer les yeux pour essayer de découvrir ce que cela peut bien vouloir dire (ces moments, je ne sais pas s’ils sont la raison pour laquelle nous décidons un jour de lire, je ne le crois pas parce que nous ne décidons jamais de lire, au contraire, on nous force à lire et puis, un jour peut-être, il se trouve que nous avons envie de fermer les yeux après avoir lu, et cette sensation est si singulière que nous reprenons la lecture non pas tant pas pour lire que — c’est bien plus original et bien plus agréable aussi — simplement pour fermer les yeux), je fermai les yeux sur un groupe de mots invisibles dans ma langue, puro blanco, et plus loin, vers la fin, sur la fumée d’un cigare, de ceux qu’on fume à la nuit tombée, assis dans une barque sur un fleuve, après une journée accablante de chaleur. Et je pensais que la lumière et la fumée avaient cette même couleur : blanc pur.

Dans ce « Manuscrit trouvé dans un livre de Joseph Conrad » (Jorge Luis Borges, Lune d’en face, OC, I, 60), il me semblait que je trouvais à mon tour quelque chose que je ne voulais pas dire parce que cela m’aurait contraint à dire quelque chose de plus, comme lorsqu’on cherche quelquefois à traduire un poème en prose et qu’on pense, par cette traduction, en rendre explicite le sens, alors que le sens, précisément, c’est ce qu’on ne peut pas traduire en prose, et qui est là pourtant, et qui est même sans doute ce qu’il y a de plus important dans le poème, mais que l’on chercherait en vain à traduire dans un autre idiome. Plutôt que de le faire, il me semblait que le blanc pur qui irradie tout le poème, il fallait essayer de le voir. Et je pensais, j’avais toujours les yeux fermés, au deuxième vers du poème, à cette phrase précisément : « El día es invisible de puro blanco » (Jorge Luis Borges, ObC, I, 64). Est-ce que j’aurais pu la dire comme ceci, en français : « Le jour est invisible de blanc pur » ? Comme ceci, simplement mot à mot pour ne rien déranger, mais laisser passer la lumière entre les phrases jusqu’à la fumée des cigares qui a la même couleur que le jour et ne change qu’à la lumière des constellations dont elle brouille tout, la nuit, quand elle devient grise.

Les yeux fermés, je rêvais à quelque fondation mythique du monde à la nuit tombée, lorsque tout est rendu flou par la chaleur de la journée qui persiste encore et la fumée d’un cigare qui trouble un peu plus la vision, quand les étoiles semblent se mélanger à la couleur de la fumée, qui a d’abord été celle du jour brûlant, et qu’il devient possible alors, quand nos yeux se plissent pour éviter la brûlure, que le fleuve soit le premier fleuve, et l’homme, le premier homme. Mais ce n’est peut-être pas la peine de rêver, ce n’est peut-être pas la peine d’ajouter du merveilleux là où, sans doute, les choses telles qu’elles sont suffisent à nous émerveiller. À travers la fumée d’un cigare, à la nuit tombée, lorsque la journée a été si chaude qu’il n’y a qu’au bord du fleuve qu’on trouve un peu de douceur, le blanc pur et le gris se confondent, ou du moins nous pouvons feindre que les couleurs sont identiques. Que les choses soient aussi lointaines que les étoiles ou proches comme notre nom propre, est-ce que cela fait une différence ? Nous pouvons tout oublier, nous pouvons tout pardonner, nous pouvons tout faire disparaître, à l’exception certainement de ce sentiment que quelque chose d’aussi subtil qu’un peu de fumée, à moins que ce ne soit tranchant comme un rayon de lumière crue, attache le monde au monde, le finit après qu’il a commencé.

Je suis ici, dans mon canot, les yeux fermés, je lis un poème auquel, c’est possible, je ne comprendrais jamais rien, mais qui est là tout de même. Un poème dont je me souviendrai tout de même — quand même j’oublierais toujours comme je le fais toujours tous les poèmes — qu’il contient une merveilleuse identité du blanc pur et du gris. Cette identité, je n’ai pas pu la lire, il a fallu que je l’invente, il a fallu qu’elle passe de la journée jusque dans la nuit, de l’espagnol du Río de la Plata au français du boulevard du Montparnasse, pour que je puisse voir qu’enfin, même si je sais que ce ne sont pas la même couleur, sous le bon jour, elles forment une harmonie lumineuse.

C’est de cela dont je voulais parler.

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Classé dans Lire, Littérature

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