Histoire d’Alain-Pierre de Bernis-Stein

L’histoire qui suit veut qu’au début du vingtième-et-unième siècle, Alain-Pierre de Bernis-Stein fût un traducteur de renommée internationale. Son don pour les langues, tant celles qu’il avait apprises dès son plus jeune âge que celles avec lesquelles il n’avait eu de cesse de se familiariser pour se les approprier littéralement, avait fait de lui l’un des traducteurs les mieux reconnus et les plus demandés de la place de Paris. Il avait traduit les plus grands poètes, revisité les historiens antiques, défriché des pans entiers des littératures mineures, découvert des écrivains de plus de vingt ans ses cadets, éclairé de ses géniales intuitions les textes des plus profonds penseurs. Au moment où cette histoire se déroule, il avait déjà publié les deux premiers volumes de son Histoire et théorie de la traduction littéraire, vaste déconstruction de la tradition traductrice et entreprise de fondation d’une nouvelle approche du commerce plurilinguistique, et travaillait désormais, dès que son calendrier lui en laissait le temps, aux tomes suivants.
Bref, il comptait, comme on dit, et on pouvait compter sur lui. En effet, malgré ses nombreux engagements, Bernis-Stein ne rendait jamais ses manuscrits en retard. Telle était sa réputation, et il mettait un point d’honneur à ne pas la faire mentir.
Ce que le grand public ne savait pas, pas plus d’ailleurs que ses confrères du monde de l’édition auxquels il se gardait bien de s’ouvrir, c’est que Bernis-Stein souffrait. En secret, peut-être, mais il souffrait tout de même. Ce n’était pas une souffrance mentale. Non. La souffrance de Bernis-Stein était bien physique. Quoiqu’on n’y songe pas spontanément lorsqu’on essaie de se représenter le travail d’un traducteur — et, plus largement, cette histoire ne craint pas de le dire, celui de tout homme de lettres —, celui-ci implique que l’on passe le plus clair de son temps assis. Ainsi, Bernis-Stein souffrait-il du séant. Les années passées à travailler l’avaient abîmé. Et si, du point de vue intellectuel, il était encore aussi vif et alerte qu’au sortir de l’École, l’autre face de son anatomie, quant à elle, ne se portait plus aussi bien.
Bernis-Stein avait tout essayé pour résoudre ce problème qui, avec le temps, ne cessait d’empirer. Il avait notamment essayé d’écrire allongé sur le ventre, mais ses coudes étant alors appuyés sur son lit ou bien même parfois à même le sol, il ne pouvait pas travailler aussi rapidement qu’à son habitude. Il risquait de nuire à sa réputation ce que, comme cette histoire nous a déjà permis de la découvrir, pour rien au monde, il n’aurait pu accepter. Il avait aussi tenté de travailler debout mais, comme l’on s’en doute, l’épuisement le gagnait trop tôt, et de plus en plus, et de plus en plus tôt, si bien qu’il ne parvenait plus à écrire aussi bien qu’avant, avec la même conséquence fâcheuse que celle énoncée ci-avant. Même s’il ne l’aurait sans doute pas formulé ainsi, on pouvait dire que la situation était préoccupante.
S’il n’avait jamais aimé pas les médecins — il pensait, en effet, qu’ils formaient une confrérie de charlatans cooptés qui ne savent pas de quoi ils parlent, remarque qui, si elle n’est peut-être pas totalement infondée, pourrait toutefois être appliquée aux traducteurs eux-mêmes, c’est du moins ce que n’hésite pas à suggérer un certain médecin de mes collègues —, Bernis-Stein accepta tout de même d’en rencontrer un. C’est ainsi qu’il vint me voir à mon cabinet. Je ne le connaissais pas, et les faits concernant sa réputation que j’ai mentionnés rapidement, je les tiens d’un médecin de mes collègues, qui me les a rapportés, ainsi que sa propre remarque à propos des traducteurs (je suppose qu’en cela, il se fiait au jeu de mots qui associe, en italien, celui qui traduit à celui qui trahit, mais je n’ai pas le loisir, ici, de m’étendre sur la pertinence éventuelle de cette association paronymique).
La première fois que je vis Bernis-Stein, je ne l’auscultai pas. Ayant été averti de sa réputation, je ne voulus pas l’embarrasser, ou le mettre dans de mauvaises dispositions, ce qui n’aurait fait, j’en étais certain, qu’aggraver son état. Nous parlâmes un court moment de ses problèmes de fondement, puis des problèmes de la traduction, et je lui conseillai finalement de prendre quelques jours de congés : il pourrait séjourner dans une station balnéaire, par exemple, où les bains qu’il prendrait, à condition bien sûr de passer le moins de temps possible assis, lui feraient le plus grand bien. S’il parut tout d’abord réticent, après avoir consulté son agenda, où il sembla constater qu’il était en avance sur les dates de remise de ses divers manuscrits en cours, il finit pas accepter. Nous nous serrâmes chaleureusement la main quand je lui dis qu’il ne me devait rien (après tout, dis-je, je n’avais rien fait d’autre que lui donner un conseil que, s’il s’était ouvert à tel ou tel de ses collègues, ils n’auraient pas manquer de lui donner eux-mêmes, de plus, je n’avais pas vu le temps passer), et je n’entendis plus parler de lui pendant quelques jours.
Quelques jours plus tard, cependant, en arrivant au cabinet, je reçus un appel d’un Bernis-Stein hors de lui. Il venait, me dit-il, de se remettre au travail et les douleurs l’avaient repris instantanément. Elles étaient bien plus aigues qu’avant de me rendre visite et il se trouvait tout simplement hors d’état d’écrire. Or, à présent, le temps pressait, je n’étais qu’un charlatan, etc. Furieux, il devint injurieux. Je tentais d’apaiser le cours de la conversation en lui disant que, contrairement à mes habitudes, j’étais tout à fait disposé à lui rendre visite chez lui immédiatement. Il accepta. En m’attendant, je lui conseillais de ne rien faire, de simplement rester debout, appuyé s’il le voulait, par exemple, comme il faisait grand beau, au rebord de sa fenêtre, je ne serais pas long. Je me saisis de ma trousse d’urgence, dont je ne m’étais pas servie depuis bien longtemps, n’ayant rien d’un médecin itinérant, et je me mis en route.
Quelques minutes plus tard, je sonnai à sa porte. Son épouse m’ouvrit. Fort aimable, elle commença par me prier de bien vouloir excuser les propos injurieux de son mari — je lui répondis que cela ne faisait rien, du tout, pas le moins du monde, je comprenais tout à fait la situation —, et me proposa ensuite, comme il faisait grand beau, il faisait aussi chaud, un rafraîchissement. Avant même d’avoir eu le temps de répondre, j’entendis un cri venant d’une pièce au fond du grand appartement que le couple occupait dans la rue du Cherche-Midi. Si je ne parvins pas à distinguer exactement les propos tenus par cette voix, je ne puis m’empêcher, en y pensant à présent que je rédige cette histoire, à une volaille. Madame de Bernis-Stein m’assura d’un sourire un peu gêné que la situation exigeait que nous oubliâmes le rafraîchissement, et elle me conduisit dans la pièce où se trouvait son mari.
C’était un vaste bureau qui semblait d’un autre siècle, des théories de livres empilés sans ordre apparent dans d’immenses bibliothèques à échelle. Seule trace de l’époque, un ordinateur portable, mais je fus interrompu dans ma description par un nouveau hurlement d’Alain-Pierre de Bernis-Stein, qui me demandait de me déplacer rapidement dans sa direction au lieu de flâner dans ses intérieurs. Je lui demandai de se calmer un peu, car il était évident qu’un tel état de nervosité — de stress, comme on dit en anglais, crus-je bon d’ajouter — n’améliorait en aucun cas son état. Il me regarda d’un air désemparé. Nous passâmes sur ce point de vocabulaire et, après un rapide examen général, il consentit sans un mot à enlever son pantalon ainsi que son sous-vêtement. Je l’examinai consciencieusement et, ne décelant rien d’anormal, ce que je ne manquais pas de lui dire, je lui prescris simplement un décontractant musculaire sans effets secondaires. Il ne m’adressait toujours pas la parole et, cependant que je rédigeais l’ordonnance, il appela son épouse pour qu’elle s’occupât de moi, lui, il n’en avait pas la moindre envie, lui dit-il. Je remis ainsi l’ordonnance à l’épouse en l’assurant que j’appellerais dans quelques jours afin de prendre des nouvelles du patient. À mon sens, ajoutai-je, la douleur devrait passer rapidement grâce aux décontractants musculaires ci-prescrits et, cela allait de soi, si le moindre signe d’aggravation de la situation postérieure se faisait sentir, qu’on m’appelât sans délai, je me rendrais sur-le-champ au domicile. Il faudrait prendre alors les mesures qui s’imposeraient, envisageant même à demi-mot l’éventualité d’une hospitalisation, sans toutefois être alarmant. Je saluai enfin courtoisement, avec un idiotisme autrichien que j’avais appris lors d’un séjour d’étude que j’avais fait dans ma jeunesse — un Auf Wiederschauen ! que je trouvais fort bien senti —, et fut raccompagné par un courant d’air frais.
Pris par mes rendez-vous quotidiens et mes cours à la Faculté, je ne pensais plus à cette histoire d’Alain-Pierre de Bernis-Stein pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’un soir, en rentrant chez moi, je ne tombe sur une pharmacie dans la vitrine de laquelle on pouvait admirer le derrière rougi d’un primate endolori, publicité mensongère qui vantait les mérites d’un remède prétendument révolutionnaire pour traiter les problèmes hémorroïdaires — or, les problèmes hémorroïdaires n’ont pas les mêmes causes chez les primates et chez les humains, même si les symptômes respectifs peuvent facilement laisser penser le contraire. Je songeai alors à mon traducteur de patient et décidai de lui passer sans plus attendre un coup de fil afin de prendre de ses nouvelles (naturellement bonnes puisque, j’en étais convaincu, la douleur aurait disparue, et surtout parce que je n’avais pas reçu d’appels ni de lui ni de sa compatissante épouse).
Ce fut son épouse qui me répondit. Après quelques sincères politesses tout à fait banales, je m’enquis de l’état de santé du grand traducteur. Elle me répondit sur un ton détaché : « Oh, je vous remercie. Tout va bien. À présent, il flotte dans l’air comme un nuage domestique. »

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