Le schizophone de Pierre-Laurent Cassière.

photo (1)photo (2)

Parmi les inventions destinées à modifier et à reconfigurer notre perception de l’espace sonore qui nous entoure, le « schizophone » de Pierre-Laurent Cassière est une sorte d’oreille géante. Tenant à la fois de la sculpture et de la prothèse, c’est un casque sur lequel sont fixés deux pavillons qui, à l’inverse de ceux des gramophones, ne servent pas à amplifier un son émis, mais à amplifier un son perçu. Les cinq schizophones disponibles au Château d’Avignon dans le cadre du Domaine des murmures permettent de se faire une bonne idée de la plasticité de l’espace sonore, qui ne résulte pas de sa modification, mais de son amplification. Cette attention aux détails, aux microphénomènes qui passent généralement inaperçus, donne lieu à une hyper-acoustique, une augmentation des sons qui n’empêche pas l’écoute par une explosion sonore — on peut craindre, en effet, en se coiffant de cet étrange casque, que l’augmentation du volume des sons ne conduise l’auditeur à la surdité certaine —, mais la raffine au contraire. Ainsi, en déambulant dans la zone qui se trouve dans et autour de la station des eaux du Château, on découvre d’innombrables sons qui se mélangent à ceux que le casque ne filtre pas. On s’entend soi-même, et puis le bruit de ses pas, et puis le vent, et puis les cigales, et puis les autres installations qui résonnent (Warm Up Story de Franck Lesbros et Milieux continus de Julien Clauss). Mais au-delà de cette hyper-acoustique, c’est un nouvel espace sonore qui prend forme, un milieu nouveau dans lequel l’auditeur ainsi coiffé se perd tout d’abord avant d’apprendre de nouvelles façons de l’aborder, avant de se déplacer dans un environnement qui, sans être tout à fait différent, n’est cependant plus le même. Déambulation acoustique, aussi bien que micro-errance dans laquelle tout devient précis, minutieux, et plus doux aussi. Le corps change alors sa façon de se comporter pour faire attention à ce qu’il fait, c’est-à-dire aussi à l’endroit où il se trouve. Car, ce n’est pas une écoute passive que l’écoute au schizophone, mais bien une écoute active qui passe par le déplacement du corps, qui semble ne pas pouvoir rester en repos. C’est, s’aperçoit-on, qu’il y a tant de choses à entendre, tant de phénomènes à écouter, tant de phrases à se dire, qu’on ne peut pas rester sans rien faire. Cette invention démontre qu’une expérience auditive est toujours une expérience de l’environnement, c’est-à-dire de ce qui nous entoure ainsi que de nous-mêmes, de notre situation dans un espace qui nous dépasse, mais au sein duquel nous avons une place.

Légende : deux utilisateurs du schizophone © Nelly et Jérôme Orsoni

Pierre-Laurent Cassière : http://pierrelaurentcassiere.com/

Le domaine des murmures #1, du 19 juillet au 19 octobre 2014 au Château d’Avignon.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Philosophie, Sound Art, Théorie

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s