À un moment de ma lecture de 2666 de Roberto Bolaño.

À un moment de ma lecture de 2666 de Roberto Bolaño, un moment que je peux parfaitement identifier, que je peux localiser précisément à l’intérieur de 2666 comme s’il s’agissait d’un territoire que l’on peut parcourir, dans « La partie des crimes » quand, après un nombre qu’il faudrait compter exactement de descriptions de viols et de meurtres, des descriptions aussi minutieuses que les rapports de police, les autopsies, les enquêtes bâclées, ratées, enterrées, ou bien celles qui aboutissent quelque part, au contraire, dans une prison, où d’autres meurtres encore ont lieu, des vengeances, et qu’il ne semble pas que la misère, les putes, la mort, le mal puissent jamais finir, là, au milieu de la poussière, de l’ordure, du désert, quand l’hypothèse est émise que ces meurtres soient commis pour pouvoir tourner des snuff movies et qu’à ce moment le lien se fait spontanément avec le film de Robert Rodriguez dont il est question dans « La partie de Fate », j’ai ressenti le besoin de sortir, pas pour prendre l’air, non, mais de sortir pour courir, vite, peut-être pour échapper à ça, c’est ce que je pourrais penser maintenant, mais non, simplement pour courir. Alors j’ai mis mes lentilles de contact, un short, des baskets, et je suis sorti. D’abord, j’ai marché et puis j’ai accéléré le pas et puis je me suis mis à courir, comme le veut, je suppose, le mouvement des animaux, dans la rue tout d’abord et ensuite au Jardin du Luxembourg, où j’ai croisé cet homme assez jeune qui lisait en marchant. Dans un premier temps, j’ai cru que c’était un touriste qui consultait un guide cependant qu’il visitait le Jardin du Luxembourg, mais au tour suivant du jardin en courant, je l’ai croisé à nouveau, il lisait encore en marchant, je n’ai pas pu voir le livre qu’il lisait, seulement son air, le même qu’au tour précédent, un air supérieur, un air qui disait à chaque fois qu’il évitait quelqu’un tout en ne cessant de lire : je vaux mieux que toi qui cours comme un débile dans un jardin public alors que moi, je lis, et ça me rend supérieur à toi qui n’es qu’un animal, toi, qui n’as pas dépassé le stade de la course. J’ai pensé m’arrêter pour lui demander si c’était bien à cela qu’il pensait, si c’était ce qu’il voulait dire avec son air supérieur et puis, dans l’éventualité d’une réponse positive, lui casser la gueule, mais il fallait que je courre encore, j’avais besoin de courir encore, j’ai essayé d’accélérer, mais je sentais que mes jambes n’y arriveraient pas, qu’elles ne pouvaient pas répondre, alors j’ai commencé à me sentir fatigué, j’ai eu l’impression qu’on essayait de transpercer la partie droite de mon thorax avec une pointe, mais j’ai continué de courir encore, parce que j’en avais besoin, parce que je n’arrivais pas à m’arrêter. Quand, vraiment, il m’a semblé que je ne pouvais pas aller plus loin, j’ai fait demi-tour, j’ai continué à courir jusqu’à l’une de ces fontaines publiques qu’il y a au Jardin du Luxembourg. Avant de boire, j’ai entendu quelqu’un dire : arrête de mentir, arrête de mentir, comme ça, sorti de nulle part un éclat de langage qui traverse l’espace sans avertissement et qui disparaît instantanément, je n’avais entendu personne lui dire quoi que ce soit avant, il ne criait pas, il disait simplement d’une voix ferme, mais pas agressive : arrête de mentir, sans que personne ne lui réponde, il a ajouté : arrête de mentir, je me suis retourné parce que j’ai eu l’impression que la voix me parlait, mais comme personne ne faisait attention à moi, j’ai bu. Et j’ai pensé qu’il était temps de rentrer chez moi. En rentrant, je me suis douché, j’ai envoyé un mail et deux sms, j’ai bu encore de l’eau, je me suis habillé, j’ai fumé deux cigarettes, comme je n’aurais pas dû le faire après avoir couru, et j’ai décidé de sortir marcher, en fait d’aller acheter un autre livre de Roberto Bolaño que je lirai après 2666. J’ai remonté le boulevard du Montparnasse jusqu’au boulevard de Port-Royal, tourné à gauche vers le Jardin des Grands Explorateurs, ai traversé le Jardin du Luxembourg sans prêter attention à rien. En descendant le boulevard Saint-Michel, j’ai vu un couple de touristes attablés en terrasse qui mangeaient des pâtes qui trainaient sur leur bouche et le long de leur menton durant un laps de temps très court avant de retomber en partie dans leur assiette, j’ai vu une mère avec ses enfants faire la manche tous sales tous assis sur une ou plusieurs couvertures, une jolie fille qui mangeait de la bouffe rapide en regardant dans le vide à travers la vitre qu’elle avait presque collée au nez, une autre fille moins jolie qui faisait aussi la manche assise par terre, à même le sol, d’autres touristes qui erraient d’un monument à l’autre, un enfant handicapé qui marchait en suivant sa famille qui avait l’air de l’attendre pour qu’il n’ait pas trop l’impression de les suivre, j’ai senti des odeurs d’urine, de plats trop cuits, de gaz d’échappement, des effluves de parfums bon marché, j’ai vu un bébé dans une poussette trop grande pour lui enterré sous une couverture qui le protégeait d’un soleil qui ne brillait pas, un enfant bien plus âgé bien plus grand attaché dans une poussette trop petite pour lui que son père poussait devant lui comme s’il transportait une cargaison dont il aurait préféré se débarrasser rapidement, j’ai entendu dans le bourdonnement incessant de la ville les moteurs des scooters conduits par des cadres dynamiques, j’ai vu une espèce de vieil artiste dévaler le boulevard sur une trottinette, une femme presque mûre habillée comme dans un film des années 1970, grand chapeau blanc, un côté bohème en plus, avec un décolleté abyssal sur des seins énormes, tellement gros qu’en la voyant, je me suis demandé comment elle pouvait seulement marcher sans se briser le dos, en la croisant, il m’a semblé qu’elle me regardait et que sa bouche rouge et vive me disait en remuant très légèrement très lentement : tu as vu mes seins, ils sont énormes, mes seins, tous les hommes regardent mes énormes seins, tu voudrais plonger ta tête dans mes seins, ou quelque chose comme ça, et moi, j’ai simplement haussé les épaules, et je suis rentré dans la grande librairie du boulevard Saint-Michel. En passant devant la table où étaient disposés les livres de la rentrée littéraire, j’ai eu le réflexe de me signer en croix ou de prononcer une prière, quelque parole qui me protège, quelque parole qui dirait : arrête de mentir, arrête de mentir, arrête de mentir, mais je ne sais pas si Dieu existe et je ne sais pas si je croirais en lui si je savais qu’il existe, aussi ai-je simplement baissé les yeux pour ne pas voir, il m’a semblé que c’était plus simple, que c’était comme ça qu’il fallait faire quand on est confronté à quelque chose qu’on ne supporte pas, j’ai passé mon chemin jusqu’au rayon où sont rangés les livres de Robert Bolaño et, après avoir regardé lesquels étaient disponibles, j’ai pris Étoile distante, que je lirai quand j’aurai fini de lire 2666, c’est ce que je me suis dit, ensuite je suis descendu aux caisses, j’ai payé à une caisse automatique, et je suis sorti de là avec mon livre à la main. En rentrant chez moi, à l’angle de la rue de Vaugirard et de la rue de Tournon, j’ai vu mon reflet dans la vitrine d’une banque, je crois que c’est une banque qui se trouve là, je me suis trouvé trop gros, j’ai pensé qu’il faudrait que j’aille courir encore, et puis j’ai vu un père prendre ses enfants en photo devant le mètre étalon, sur le moment, je n’ai même pas trouvé la scène touchante, maintenant peut-être un peu plus, ils devaient tous les trois mesurer autour d’un mètre, plus ou moins en fonction de leur âge, et j’ai continué jusqu’à chez moi, sans penser à rien, enfin je crois. Ou plutôt : que je ne sais pas, en passant le pas de la porte, je ne sais pas comment on fait pour vivre, qu’en lisant, on apprend peut-être ce que c’est la littérature, ce qui peut toujours intéresser quelqu’un, mais comment vivre au milieu des cadavres qui sont nos prochains ou au milieu des prochains que sont nos cadavres, on ne le sait pas mieux. Ce qu’il faudrait faire pour vivre une vie meilleure, je ne dis même pas bonne, simplement meilleure, je ne le sais pas. Parfois, en marchant, le plus étrange, c’est que précisément rien n’est étrange, mais parfaitement banal, ordinaire, tout comme les cadavres qui s’accumulent dans « La partie des crimes » finissent par devenir banals, au moment où il semble qu’on pourrait avoir la nausée, que ce ne serait pas une réaction disproportionnée à la lecture, il n’y a que le besoin de sortir, de courir, de marcher, de faire quelque chose, comme voir que les choses, les gens, les prochains que nous sommes, sont banals, ordinaires, et que c’est peut-être par cela qu’il faut commencer, par cette masse ordinaire et banale qui, si tu la regardes, si tu prêtes attention à elle, si tu l’écoutes, peut se mettre à parler, et te dire : pauvre débile, arrête de mentir, baise mes seins, arrête de mentir, lis, fais quelque chose. Si j’écoute, ce n’est pas pour autant que je peux répondre, mais il est possible que cette masse ordinaire et banale, bien qu’elle ne se transforme pas en autre chose qu’elle-même, bien qu’elle ne change pas, je puisse la voir et l’écouter comme elle est : comme une masse informe qui n’a pas le moindre sens, pas la moindre raison d’être, qui est là, simplement là, et, comme il n’y a pas d’autre personnage que cette masse informe à l’intérieur de laquelle nous vivons, à l’intérieur de laquelle nous ne sommes que des événements, il est possible que le roman dise quelque chose comme ça : fais quelque chose, tu n’en sortiras pas, mais tu peux commencer par vivre mieux, à défaut de bien, commence déjà par mieux.

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