Au cours de ces quelque cinq années

Au cours de ces quelque cinq années et un peu plus en fait durant lesquelles je me suis rendu tous les jours ou presque dans les bureaux de ce prestigieux éditeur de la place de Paris où je travaillais (bien) pour gagner (mal) ma vie, j’ai pu voir, et parfois même les rencontrer, un grand nombre de personnages qui mériteraient pour une partie conséquente de figurer dans les pages d’un roman contemporain. Des éditeurs, naturellement (plus que je ne l’imaginais avant de travailler dans l’édition, mais moins que je ne l’espérerais à présent), un nombre imposant de journalistes littéraires et autres, des écrivains aussi bien sûr, et peut-être parmi eux un petit nombre de candidats à la grande écriture, certains sérieux et d’autres tout simplement convaincus de leur importance. Ce n’est pas d’eux toutefois que je me souviens précisément aujourd’hui, aussi étrange que cela puisse paraître, mais plutôt d’un mendiant que j’avais l’habitude de croiser sur le boulevard Saint-Germain tout près d’une boutique de luxe dont les souliers avaient défrayé la chronique judiciaire et politique, une quinzaine d’années plus tôt, je crois. Je crois aussi que je le croisais deux ou trois fois par semaine. Certains jours, quand je passais par là, il arrivait qu’il n’y fût pas, mais si je poussais mes promenades hebdomadaires dans d’autres lieux de la Rive Gauche, il arrivait parfois qu’il y fût : rue de Rennes, boulevard Saint-Michel, peut-être ailleurs, aussi, je ne m’en souviens plus. Quand mon chemin croisait sa position agenouillée sur un carton qu’il avait dû disposer sur le trottoir ailleurs que sur le boulevard Saint-Germain, il m’arrivait de penser qu’il me suivait, ou alors que c’était moi qui le suivais, ou bien que nous nous suivions tous les deux, qu’en quelque sorte nous fréquentions les mêmes endroits de la Rive Gauche, évidemment pas dans les mêmes conditions, même si nous vaquions tous les deux à nos occupations, puisque lui faisait la manche et moi, eh bien, moi, je faisais ce que j’avais à faire. J’aurais pu dire, à l’occasion de l’un de ces croisements, que nous vivions dans des univers parallèles. Et cette remarque n’aurait rien eu d’extraordinaire : nous vivions dans les mêmes endroits de la même ville, mais nos vies, bien que nos chemins se croisassent, n’avaient rien à voir entre elles. Il me demandait de l’argent et moi, je ne lui en donnais pas. Il me semble étrange, j’y insiste, que je me souvienne particulièrement de lui aujourd’hui, et non pas par exemple de l’un des grands esprits de notre temps ou d’autres plus anciens qui hantaient les murs du prestigieux éditeur pour lequel j’ai travaillé durant ces années-là, mais ce n’est pas sans raison. Comme je l’ai dit, mon chemin croisait fréquemment sa station agenouillée et je me souviens qu’il tenait dans ses mains une pancarte sur laquelle j’étais parvenu à déchiffrer un message que, dans sa langue d’étranger illettré, il avait écrit à mon attention. Sur la pancarte, certes, les message n’était pas écrit en toutes lettres ; on y lisait simplement : « J’ai faim. Merci. » Mais à force de le croiser, j’avais fini par me rendre compte qu’il y avait autre chose que ce message évident. Les premières fois que je le croisai, évidemment, je ne fis pas attention à lui, mais au fil du temps, il me semblait qu’il me disait quelque chose. Commençait-il à me reconnaître et essayait-il de s’adresser plus précisément à moi pour que je lui fisse la charité ? C’est possible. Je n’arrivais toutefois pas à distinguer le sens de ses paroles. Il me semblait que c’était quelque chose qu’il hurlait intérieurement dans sa langue étrangère et dont rien ne me parvenait qu’un écho étouffé. En passant de l’intérieur vers l’extérieur, la majorité des phonèmes semblaient être détruits de sorte que je n’entendais rien. Un jour, comme il me semblait que les sons qu’il émettait devenaient toujours plus sauvages et qu’ils m’étaient particulièrement adressés, j’ai envisagé de m’arrêter pour essayer de lui demander ce qu’il avait à me dire exactement. En sortant du bureau au moment de ma pause déjeuner, j’ai descendu la rue en direction du boulevard Saint-Germain, mais quand je suis parvenu à la hauteur de l’endroit où il se trouvait ordinairement, il n’y était plus. J’ai haussé les épaules et je suis entré dans la librairie sur le trottoir d’en face pour acheter un livre que je n’ai pas lu. Quelques jours plus tard, alors que je n’avais pas prêté attention à son absence, je suis rentré chez moi en empruntant la rue de Rennes, contrairement à mon habitude de passer toujours par la rue du Cherche-Midi, et justement dans l’intention d’en changer, même modestement. Au niveau du magasin d’une grande enseigne de vêtements à bon marché, je l’ai vu. Il était toujours dans la même position, la même pancarte dans ses mains, la même petite coupelle sale posée devant ses genoux pour récupérer les pièces que les gens daigneraient lui jeter. Je garde un souvenir vivace de cette image parce que, ce jour-là, il pleuvait. Ce n’était pas une pluie très forte, non, mais elle en était d’autant plus désagréable. Et lui restait là au milieu du trottoir cependant que les gens passaient devant lui sans le voir, abrités sous leur parapluie et pressés par le mauvais temps. Ce jour-là, je m’en souviens sans doute aussi parce que j’avais oublié mon parapluie et que je commençais à avoir froid, quand je suis passé à mon tour devant lui, je l’ai regardé, mais lui non. Sur le moment, je n’y ai pas accordé beaucoup d’importance — je voulais rentrer chez moi au plus vite pour me réchauffer —, mais j’aurais pu dire qu’il m’ignorait comme on ignore quelqu’un d’inutile, dont il n’y a rien à tirer. Après être rentré chez moi, après m’être réchauffé en prenant un bain brûlant comme j’ai l’habitude de le faire parfois lorsque je me sens gelé jusqu’aux os, j’ai revu son visage. Enfin non, pas son visage, qui était flou, mais la pancarte qu’il tenait à la main. Dans l’image que je voyais fixe devant moi, c’est ça, tout était flou à l’exception de la pancarte sur laquelle quelque chose était écrit que je ne parvenais pas à déchiffrer. En fermant les yeux, j’ai essayé de lire pendant quelques secondes ce qui s’y trouvait inscrit, mais je n’y suis pas parvenu. Comme à nouveau je commençais à avoir froid dans ma serviette qui était devenue trop humide, j’ai perdu cette image de vue en m’habillant et, quand j’ai essayé d’y penser à nouveau après m’être habillé, évidemment, je ne suis pas parvenu pas à la faire apparaître clairement. Naturellement, ne le voyant pas les jours suivants, j’ai oublié cette série d’anecdotes. Et puis, j’ai enfin quitté mon travail chez l’éditeur, et toute cette histoire a disparu de ma mémoire. Dans l’intervalle entre ma démission éditoriale et aujourd’hui, j’ai fait un certain nombre de choses qui n’ont pas vraiment de rapports avec cette histoire, à l’exception d’une. En effet, j’ai pris l’habitude d’écrire tous les matins dans un petit carnet que je conserve sur ma table de nuit les premières phrases qui me passent par l’esprit au réveil. Celle de ce matin m’a troublée tout particulièrement parce que ce n’était pas le fruit d’un rêve — si elle l’était, en aucun cas elle n’avait la qualité onirique que les phrases que j’écris le matin au réveil ont généralement. Je l’ai écrite, parce que c’est la règle que je me suis donnée, et je n’y ai plus pensée jusqu’à ce que je passe à nouveau devant l’endroit où je l’avais croisé la dernière fois — disant cela, il faut que je précise que c’était il y a plusieurs années. En passant devant l’endroit où je l’avais croisé pour la dernière il y a plusieurs années de cela, me rendant compte alors que je ne l’avais pas vu depuis toutes ces années, j’ai pensé qu’il était mort. Pas qu’il était parti ailleurs, dans une autre ville, ou sur l’autre rive de la ville, non, qu’il était mort. Je n’ai pas ressenti de tristesse — comment ressentir de la tristesse pour quelqu’un dont on ne connaît pas le nom ? —, mais j’ai eu une impression étrange, comme un goût de mauvaise haleine dans la bouche. J’ai soufflé dans ma main gauche en essayant de renifler en même temps, mais il n’y avait pas d’odeur particulière. Encore une fois, j’ai haussé les épaules, et j’ai continué mon chemin pour rentrer chez moi. Aujourd’hui, contrairement à la dernière fois, il fait chaud et, en rentrant, je me suis douché pour me rafraîchir. En sortant de la douche, il m’a semblé que je voyais à nouveau la même image que celle que j’avais vue plusieurs années auparavant. Cette fois, l’image était complètement floue. À l’endroit où il y avait quelque chose d’écrit sur sa pancarte, je pouvais néanmoins voir une lumière plus vive. J’ai pensé que c’était une indication — un signe, c’est le mot que je me suis dit — et que c’était en relation avec la phrase étrange que j’avais écrite le matin-même. Je me suis dirigé dans la chambre à coucher, je me suis penché en avant et j’ai pris le carnet qui se trouve sur ma table de nuit. Je l’ai ouvert à la page sur laquelle j’avais écrit ce matin et j’ai cherché la phrase. Quand je l’ai trouvée, j’ai senti de l’eau qui coulait depuis mes cheveux sur mon visage. J’ai fait un geste de la main droite pour l’essuyer, mais en passant un peu trop vivement la main dans mes cheveux, j’ai fait couler une quantité encore plus importante d’eau. J’ai dit quelque chose comme ah non, putain !, mais le juron venait après-coup. La page était couverte d’eau. J’ai essayé de l’essuyer avec toute la délicatesse dont je suis capable et je ne suis parvenu qu’à tout effacer. J’ai balancé le carnet ouvert sur le lit avec un autre putain !, je me suis séché et je me suis habillé. J’ai ensuite repris le carnet, mais il n’y avait plus sur la page que des traînées d’encre noire illisibles. Je me suis assis sur le rebord du lit et j’ai essayé de me souvenir de ce que j’avais écrit. Je suis resté là une heure au moins, laissant les pensées aller et venir à leur guise, espérant que je finirais par croiser celle que j’avais écrite le matin au réveil. Soudain, j’ai su que c’était vain. C’était l’illumination que je cherchais, mais elle était toute négative. Je me suis mis en colère contre moi-même, non pas tant parce que je ne parvenais pas à me souvenir de quelque chose que je jugeais important que parce que je manquais de soin, et de méthode, et que je ne pourrais pas suivre en procédant ainsi la règle que je m’étais donnée. La colère a passé. J’ai arraché la page du carnet, j’ai vérifié que les autres n’avaient pas été mouillées, et j’ai pensé que j’avais faim.

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