Si c’est ça, la littérature, je préfère aller travailler à l’usine.

En fait, derrière cette phrase, qui ressemble peut-être un peu trop à une énigme ou au bon mot d’un prolétaire quelconque, il y a une question que je me pose. Voilà un peu plus d’un an que je me consacre à l’écriture et à la traduction, un certain nombre de livres ont déjà paru, d’autres vont paraître, dont notamment un texte qui me tient particulièrement à cœur sur Rome, le cinéma italien et ma mère. Si les choses continuent comme elles ont commencé, et il n’y a pas de raisons que cela change, j’aurais de quoi gagner ma vie. Très bien. Mais ce que je me demande, c’est s’il faut continuer. Pas à écrire — j’écris comme je respire, je ne peux pas faire autrement —, mais à publier, ou plutôt à essayer de publier. Publier, si c’est un beau livre, bien fait, c’est un plaisir. Mais essayer de publier, c’est une autre histoire.
Voici où je veux en venir : ne vaudrait-il pas mieux trouver un travail honnête, aussi loin du monde de la littérature que possible (c’est-à-dire : infiniment loin), qui me laisse le temps d’écrire (quelque chose comme un trois-quart de temps, si cela existe) et gagner honnêtement ma vie et publier quand le livre sera beau et n’être dépendant de personne dans le monde des lettres ? Gagner honnêtement sa vie et écrire. J’ai cité il y a quelques temps cette phrase — je n’ose pas dire « géniale » parce que je ne sais pas trop ce que ce mot veut dire, mais c’est le premier mot qui me vient à l’esprit quand je pense à cette phrase — de Roberto Bolaño, qui se trouve dans Étoile distante :

Esta es mi última transmisión desde el planeta de los monstruos. No me sumergiré nunca más en el mar de mierda de la literatura. En adelante escribiré mis poemas con humildad y trabajaré para no morirme de hambre y no intentaré publicar.

Ceci est mon ultime transmission de la planète des monstres. Je ne me plongerai plus jamais dans la mer de merde de la littérature. Désormais j’écrirai mes poèmes avec humilité et je travaillerai pour ne pas mourir de faim et je ne chercherai pas à publier.

C’est moi qui traduis, même si je ne parle pas l’espagnol. Bien sûr, ce passage, c’est dans une fiction qu’il se trouve, ce qui explique en partie la première phrase. Mais ce que je veux dire par « gagner honnêtement sa vie » est en quelque sorte le résumé de ce passage. Si je devais faire une critique — oh, en fait, ce ne serait pas une critique, ce serait comme souligner une différence — à Bolaño, ce serait l’emploi de ce mot : « humilité », que je n’aime pas. Parce que j’ai toujours l’impression que ce sont les prolétaires qui sont humbles, qui doivent être humbles, alors qu’ils devraient bien plutôt s’efforcer d’être des aristocrates de l’esprit. Mais c’est une autre histoire. Non, je préfère le mot « honnête » parce que j’entends en le prononçant quelque chose comme une forme de justice, une justice qui n’est pas sociale, mais individuelle. Qui me concerne, et ceux que j’aime, et ceux avec qui je vis, et ceux avec qui j’ai envie de vivre. Et tout ceci parce que je n’aime pas beaucoup les livres que je trouve sur les tables des libraires ni la façon que les écrivains ont de se raconter. Et c’est un problème. Et je m’interroge. Est-ce que je ne devrais pas plutôt gagner honnêtement ma vie et écrire comme je l’ai toujours fait, comme je respire, et publier seulement quand j’en aurai envie, si j’en ai envie ?
Est-ce que la réponse n’est pas dans la question ?

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s