Des monstres littéraires — une note d’intention.

9782330048440Un bourgeois d’Édimbourg obsédé par ses deux montres identiques, un adolescent qui s’ennuie en lisant Pascal, un couple qui se forme en silence, un écrivain raté qui rédige son roman sur les vitres des fenêtres de l’appartement conjugal, un homme qui cherche un homme qui porte un grand chapeau noir, une aristocrate italienne qui se fait poète dans la Rome des années 1970, un cafard qui se métamorphose à l’envers en homme, un vampire qui tient compagnie à un écrivain barcelonais…

Tous ces personnages sont des Monstres littéraires. Tous ont quelque chose d’étrange, quelque chose qui ne fait pas d’eux des individus à proprement parler extraordinaires, même si on pourrait tout à fait envisager une telle éventualité, mais les conduit cependant à porter un regard différent sur la vie. Comme s’ils cherchaient dans le quotidien, le banal, l’ordinaire, ce qui est susceptible de nous faire basculer, ce qui s’avérera en mesure de produire cette étincelle qui, sans rien transfigurer (parce qu’aucun de ces personnages, pas plus que leur auteur d’ailleurs, ne veut changer de peau), modifiera suffisamment la manière dont nous sentons et concevons les choses pour qu’enfin, nous parvenions à vivre mieux.
Ici, on entend en écho ce que, dans sa préface à L’invention de Morel de Bioy, en un jugement hautain que d’aucuns pourraient trouver sévère, Jorge Luis Borges (comme on le verra, il en est quelquefois question dans ces pages) ne craignit toutefois pas de dire :

Il y a des pages, il y a des chapitres de Marcel Proust qui sont inacceptables en tant qu’inventions, et auxquels, sans le savoir, nous nous résignons comme au quotidien insipide et oiseux.

À la lecture d’une telle sentence, on pourrait avoir l’impression que Borges oppose l’invention au quotidien. Peut-être. Peut-être pas. Je crois qu’il voulait surtout dire que, faute d’invention, le quotidien est insipide et oiseux. Par suite, la littérature ne devrait pas tant être un miroir qui reflète une quelconque réalité qu’on suppose extérieure à nous ou la découverte d’un moi enfoui au plus profond de nous, qu’une invention : l’imagination constante de nouvelles formes de vie, la recherche permanente de nouvelles manières d’inventer la vie même.
À cause de la multiplicité des genres des textes qui les composent (conte fantastique, nouvelle, préface, traduction, poème, récit de rêve, essai critique, etc.), on pourrait être tenté de ne voir dans ces Monstres littéraires qu’une rhapsodie décousue. Si chaque lecteur peut certes s’y promener au gré de sa fantaisie, aller, venir, sauter, revenir, passer en suivant son envie du moment, ses obsessions personnelles — pour le lecteur, tout est permis —, il y a une profonde unité qui les traverse et les relie. En effet, Des monstres littéraires aurait pu être un roman. S’il n’en est pas un, c’est parce que son auteur devait d’abord explorer les multiples dimensions de l’écriture, chercher dans les formes existantes d’autres formes possibles — comme lorsque l’on voyage et que les paysages défilent, disparaissent et apparaissent, du connu vers l’inconnu.
Voyager, c’est précisément ce que le Dr Odake fait, lui qui, en changeant d’hémisphère, en quittant Paris pour Montevideo, a cherché à renverser le monde encore une fois. C’est lui, François, que nous lisons, ainsi que les quelques commentaires épars de son auteur. Et, dans ce dialogue entre les deux hémisphères de ce qui se présente comme un seul et même cerveau, le fantastique et l’essai, la poésie et le récit, le rêve et la veille, la fiction et la réalité ne s’opposent pas. Au contraire, elles s’envoient et se renvoient des versions de nous-mêmes qui se modifient sans cesse.

N.B. Ceci est l’une des notes d’intention que j’ai rédigées à l’époque où mes Monstres littéraires cherchaient un éditeur. Ils ont fini par le trouver en la personne d’Evelyne Wenzinger, qui dirige la belle collection « Un endroit où aller » chez Actes Sud. Il m’a semblé que le futur lecteur pourrait trouver quelque intérêt à sa lecture. À paraître le 11 mars 2015.

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4 Commentaires

Classé dans Littérature

4 réponses à “Des monstres littéraires — une note d’intention.

  1. Félicitations ! Ce roman m’intéresse beaucoup… J’aime bien la note de réflexion que vous livrez.

  2. Votre oeuvre m’a marqué, elle touche à des dimensions de la littérature que je n’avais pas envisagé auparavant. Les paradoxes et les différents visages de la monstruosité sont aussi troublants qu’impressionnants !

  3. Jean Tard

    Le livre entre les Recommandations de Vila-Matas : http://www.enriquevilamatas.com/blogs.html

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