Du chambranle des portes, et de deux ou trois autres choses, aussi.

Du chambranle des portes

Oui. Les écrivains sont obsédés par le réel. Oui. Et cela m’étonne. Si je devais dire pourquoi — imaginons, par exemple, que quelqu’un me le demande —, je dirais tout d’abord qu’il manque une question, qui ne sera peut-être pas très bien formulée telle que je m’apprête à la formuler, mais qu’il faut tout de même poser. C’est quoi, le réel ? Je ne vais pas y répondre. Je ne vais pas y répondre parce que je ne sais pas ce que c’est le réel. Je ne sais pas ce que c’est que cette entité unique qui se tiendrait là, quelque part, je ne sais pas où, mais quelque part, et qui englobe (tout) ce qui est. La question n’est pas très bien posée parce que se demander ce que c’est que le réel, c’est somme toute se demander c’est quoi ce qui est ? et on tourne en rond. Sans fin, je ne sais pas non plus, mais on tourne, ça c’est sûr, et on ne va nulle part. Mais tant pis. Faisons comme s’il y avait quelque chose comme cette entité — le réel et la réalité, tout, ce qui est — et alors la question est un peu différente : suffit-il de le montrer ? Suffit-il, disons, de le dire, le réel, pour que quelque chose se passe, pour que quelque chose ait lieu, qui ait quelque pertinence, quelque intérêt, bref, quelque chose qui mérite d’être écrit ? Est-ce qu’il suffit d’être en face du réel, de s’y confronter, d’être à côté de lui, de le refléter, ou de simplement le montrer ? Quand on y pense, ce n’est pas une question plus bizarre que celle qui consiste à se demander c’est quoi ce qui est ? Elle est même bien moins bizarre, en fait, parce qu’après tout, s’il suffisait du réel, de ce qui est, tout, que l’on montre ou que l’on reflète ou que l’on dit simplement — du moment que c’est, doit-on penser, il suffit de le dire comme c’est —, alors on pourrait se passer d’inventer. Et c’est peut-être bien ce que les écrivains font. Mais si c’est ce que les écrivains font, aussi, moi, je me demande pourquoi ils écrivent et pourquoi ils ne s’assoient pas simplement sur un banc, par exemple, pour montrer du doigt ou un miroir à la main ou autre chose, pourquoi ils ne se contentent pas de dire à chaque fois que quelque chose passe ou se passe c’est. Et puis c’est tout. En fait, même si je viens de me cogner la tête contre le chambranle de la porte du bureau, je n’ai pas perdu la tête — il a fallu que j’y mette un peu de glace, mais ça va, merci —, c’est que je lis souvent ces histoires de réel et qu’à chaque fois, je me demande ce qu’il peut bien passer par la tête des écrivains, de ces écrivains qui parlent du réel et qui, c’est ce qu’il me semble, font passer les histoires du réel qu’ils racontent après le réel lui-même, c’est-à-dire que quand ils parlent du réel, j’ai l’impression qu’ils parlent de quelque chose de très important, d’immense même, qui les dépasse — qui nous dépasse tous en fait —, mais qu’ils s’efforcent de cerner (et peut-être n’y arrivent-ils jamais, ce qui serait une façon d’expliquer pourquoi tant d’écrivains sont fascinés par l’ineffable et ne cessent de le dire). C’est aussi que j’ai lu hier, sur un blog que je suis sur tumblr, une citation de Valère Novarina — simplement cette citation ? non, ce matin encore dans la salle d’attente avant l’échographie de Nelly, encore un écrivain qui parlait dans une note d’intention du réel, mais j’imagine qu’ils sont plein, et de plus en plus nombreux peut-être, ça pullule, les réalistes, mais celle-là n’est qu’une énième confirmation de ce qu’avait déjà confirmé Novarina — qui parlait du réel et qui en disait ceci :

Les artistes sont tout sauf des créateurs — ce mot ridicule dont tout le monde s’affuble ; l’artiste ne crée rien du tout : il écoute, assemble, détourne, retrouve, montre ce qui est. C’est un réaliste profond toujours et un observateur tactile du réel par-dedans. Qu’est-ce qu’il fait ? Rien ; il ne crée rien : il dévoile ce qui est là ; il rappelle et désoublie.

On me permettra, je l’espère, de passer sur ce qui me semble être le fond heideggerien latent de cette pensée (dévoiler, dévoiler toujours) pour dire tout de go ce qui me laisse coi : ne rien faire. Que l’artiste — on me permettra aussi de traduire cela en écrivain, après tout, la différence n’est peut-être que du genre et de l’espèce —, que l’écrivain ne crée pas pourquoi pas ? mais qu’il ne fasse rien (surtout après avoir écouté, assemblé, détourné, retrouvé, montré et avant de dévoiler, rappeler, désoublier — ce que je ne me résoudrai pas ici à appeler « rien »), déjà moins. Mais supposons, tout de même pour le besoin de mon étrange argument, que ceci ne soit encore rien, dirais-je alors que celui qui écrit n’est qu’une oreille à l’écoute de l’être, une ouverture à sa manifestation, le lit du fleuve Étant qui change de cours sans qu’on sache très bien comment, le souvenir qui lui revient dans la laiterie de l’Alètheia. Et puis quoi encore ? À vrai dire, tout ceci pourrait être vrai, mais ce ne serait pas satisfaisant. Et c’est un problème de taille parce qu’on peut se poser cette nouvelle question : si la vérité n’est pas intéressante, si la vérité n’est pas satisfaisante, à quoi bon la vérité ? pourquoi s’en contenter ? Peut-être, je me répète, peut-être que personne écrivant ne crée rien, mais alors, je l’ajoute : quel ennui. Il me semble entendre meugler la vache heideggerienne quand le divin prend son envol. On me rétorquera que ce n’est pas un argument. Et moi, je dirai : et alors ? C’est vrai que je suis peut-être à cours d’arguments (on ne pourra pas me reprocher de ne pas en avoir proposés), mais c’est que quelque chose manque dans l’étang de l’étant — devant ce paysage pittoresque et bucolique, l’auteur ne s’avoue pas vaincu pour autant —, quelque chose qui ne s’épuise pas dans l’être, qui ne s’épuise pas dans ce qui est parce que ce n’est pas déjà là, quelque chose que j’appellerai ici — parce qu’après tout, c’est un beau mot — invention. Du latin inventio — je n’heideggerianise pas, sinon je me mettrais à parler grec — qui signifie à la fois : « action de trouver, de découvrir, découverte » et « faculté d’invention, invention » (voir Monsieur Gaffiot à la page 852). Et si je trouve que c’est un beau mot, c’est parce qu’il me semble que celui qui invente découvre et que celui qui découvre invente. Si à présent, nous tournons en rond, au moins allons-nous quelque part parce que nous faisons à nouveau quelque chose : nous découvrons, nous inventons, et inversement. Et c’est mieux que rien. Je n’aime pas heideggerianiser — d’autres, et ils sont nombreux, le font mieux que moi —, je n’aime pas non plus borgesiser, mais il me semble qu’il faut parfois savoir parler une autre langue que la sienne pour espérer être entendu. Soit. Je citerai un passage d’un entretien de Borges (attention, nous allons voyager) que j’ai eu le plaisir d’entendre dans une émission de la radio française consacrée à Enrique Vila-Matas (un voyage entre Paris, Buenos Aires, Barcelone et Genève en une phrase, ça ne se refuse pas), où il disait ceci :

(…) la littérature a commencé par le fantastique, la littérature commence et par la cosmogonie et par le mythe, elle ne commence pas par le réalisme. Le réalisme est peut-être une hérésie plus ou moins contemporaine. Les enfants aussi commencent par les contes fantastiques. Ils aiment à raconter des choses fantastiques, et les peuples aussi. La littérature commence par l’épopée. Ce n’est pas le réalisme. Personne ne pense que La Chanson de Roland soit l’histoire de Charlemagne en Espagne. Non, personne ne pense à cela. C’est-à-dire que l’on commence par le fantastique, par le mythe. On commence, disons, par le premier verset de la Bible : « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre ». Eh bien, ce n’est pas du tout réaliste, c’est une conjecture fantastique. C’est-à-dire que si je fais de la littérature fantastique, je suis fidèle à la tradition de toute la littérature. Tandis que si je fais du réalisme, alors je suis un petit courant du XIXe siècle ou du XVIIIe, mais cela est en dehors de la grande tradition littéraire. La grande tradition littéraire, c’est la liberté de l’imagination, la liberté du rêve.

J’aime bien voyager. Il me semble que c’est le meilleur moyen de découvrir et d’inventer, et de rêver aussi. Ce qui me fait voyager dans ces propos de Borges, c’est qu’il me semble qu’il prend le contre-pied parfait de tout ce que je lis quand les écrivains parlent de ce qu’ils font. Et que le réalisme est renvoyé à ce qu’il est, un courant passablement mineur. Quant au réel, il est vrai que Borges n’en dit pas mot. Il parle plutôt de liberté, d’imagination et de rêve. Avant d’écrire ce texte, je voulais le commencer par une phrase du genre : « Le réalisme est un courant réactionnaire. Les écrivains en appellent au réel comme un bon père de famille exige de sa fille qu’elle finisse ses études plutôt que de s’adonner à sa passion. » Et puis, j’ai repensé à ces phrases de Borges que je viens de citer, et je me suis dit qu’en fait, je ne pouvais pas affirmer que les écrivains qui en appellent au réel sont des réactionnaires et puis citer Borges ensuite. D’autant moins que ce n’est pas une affaire de progrès ou de réaction, mais de liberté, d’imagination, de rêve — d’invention, je crois que c’est ce que j’ai dit à l’instant, mais après mon coup sur la tête, je ne sais plus très bien — ou d’autre chose. Je conçois en fait que quelqu’un qui déclare se confronter au réel, être en prise avec, ou même dans un geste plein de superbe le dévoiler, semble beaucoup plus sérieux que celui qui dit qu’il rêve. He means business, quoi. Mais avons-nous vraiment besoin de tant de sérieux ? Depuis que je me suis cogné la tête, depuis que — n’est-ce pas une façon de dire les choses ? — je me suis pris le réel en pleine gueule, je ne cesse de penser à la dureté du réel et la légèreté du rêve. Peut-être que j’ai tort de vouloir choisir entre le réel et le rêve, la réalité et la fiction, le réalisme et le fantastique, parce que l’un ou l’autre n’est jamais que l’inverse de l’un ou de l’autre. À vrai dire, je ne veux pas choisir, je veux simplement sauver la liberté d’imaginer, la liberté de rêver, la liberté d’inventer. Et tant pis si ce n’est pas sérieux.

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