Ojos viejos (note pour un traducteur)

Cuentos completos

Note pour un traducteur. — Depuis quelques jours, je lis les Ficciones de Jorge Luis Borges. Je ne dis pas que je lis les Ficciones par affectation ou par snobisme, comme si je préférais dire Ficciones plutôt que Fictions. Je pourrais, mais non. Non, je les lis en espagnol, d’où donc Ficciones. Quand je dis que je les lis, il vaudrait mieux dire, de fait, que je les déchiffre. C’est une lecture lente, sinueuse, plus ou moins patiente, plus ou moins continue, une lecture active, en tout cas, oui, c’est sûr. Voici comment je procède : j’ai devant moi le volume des Cuentos completos et puis celui des Œuvres complètes dans la Pléiade, tome 1, en l’occurrence, et puis un petit dictionnaire Hachette Collins, et puis de multiples dictionnaires sur internet, et puis un répertoire A-Z que je remplis des mots, des verbes, des adverbes, d’adjectifs et des tutti quanti que je ne connais pas. Quand je lis, je lis. C’est-à-dire : à haute voix. Et je note ce que je ne comprends pas. Et j’avance, je bafouille, oui, c’est sûr que je bafouille, mais j’avance. Et je reviens et je regarde. Et je m’interroge. Aujourd’hui (c’est de l’interrogation qui vient que je me souviens), je me suis interrogé (sinon, por supuesto, je n’écrirais pas ce que j’écris en ce moment). Les jours précédents aussi, mais aujourd’hui surtout, à un certain moment quand quelque chose n’allait pas dans ce que je lisais. Je lisais l’espagnol et, à un moment, dans « Las ruinas circularias », il disait « ojos viejos ». Sachant ou devinant à peu près ce que ça veut dire, ojos viejos, je n’ai jeté qu’un coup d’œil rapide dans le volume de la Pléiade. Tout allait bien, quoi. Sauf que non. Là où Borges avait écrit « ojos viejos », le traducteur surchargeait des « yeux pleins d’âge ». Et moi de me demander : comment peut-on oser traduire « viejos ojos » par « yeux pleins d’âge » ? Et d’ajouter, un peu plus tard, à présent que j’écris : faut-il y voir une forme de cécité — ce qui serait un comble — ou d’indifférence poétique ?
Il est vrai que des « yeux pleins d’âge » rendent les ojos viejos, c’est-à-dire tristes et sans vie. Mais il y a pourtant une version simple, littérale surtout  — « yeux vieux » — qui fait entendre du conte ce qu’il a à dire. Parce qu’un conte — ou, si l’on veut, un texte, pour une plus grande généralité — n’est pas un mystère, mais une masse sémantique qu’il faut appréhender. Il n’y a pas quelque chose de caché derrière les mots qu’il faudrait découvrir. Il y a des phrases et c’est tout le monde qui s’offre. Or, c’est ce que je me demande : quand la masse sémantique du conte s’offre ainsi dans une sorte de translittéralité qui permet de la saisir et de la comprendre, pourquoi prendre ses distances ? « Yeux vieux » et « ojos viejos », n’est-ce pas singulièrement la même chose ? Et que, d’une langue à l’autre, une chose puisse être la même chose qu’une autre chose, n’est-ce pas aussi une chance ? Une chance de faire entendre la circulation des langues, la circulation des suds latins, des formes de vies qui ne se répètent pas, mais se répondent.
Moi, je sais ce qu’on pourrait me répondre : que mon année passée au cours du soir de la mairie de Paris à étudier l’espagnol A1 (il faut bien commencer quelque part et j’ai commencé par le début) ne fait pas de moi ce qu’on pourrait exactement appeler un expert. Certes, oui. L’argument est imparable. Mais la langue s’entend, ou du moins faut-il l’entendre, faut-il s’efforcer à l’entendre. Allitération de la littéralité, ce pourrait presque être un mot d’ordre, un slogan, un mode de vie, même. Allitération de la littéralité, en tout cas, moi, c’est ce que j’entends. Pour moi, les « ojos viejos » ne seront jamais des « yeux pleins d’âge », mais simplement des « yeux vieux », ou à la rigueur des « vieux yeux », c’est-à-dire qu’ils seront des yeux que je peux voir dans le miroir en me regardant le matin ou le soir dedans parce que, tous les matins ou tous les soirs, quand je me regarde dans le miroir, mes yeux ne sont pas un peu plus pleins d’âge, mais vraiment un peu plus vieux. C’est vrai. C’est vrai, c’est une beauté de poète, c’est une beauté allitérale, mais il faut savoir ce que l’on veut : vieillir en devenant plein d’âge ou vieillir en se regardant dans les yeux. Les yeux pleins d’âge sont des choses, les vieux yeux un évènement parce que, quand même mes yeux ne seraient pas gonflés par l’âge, ils vieillissent. Il y a des matins, si je n’avais ni paupières ni cernes, mes yeux seraient jeunes, mais vides, jamais. Il y a des soirs, aussi.
C’est peut-être cela la différence entre la littérature et la littérature : il y a un moment quand il faut se rendre à la littéralité. Non parce qu’elle nous rendrait à l’essence de la littérature, non parce qu’elle nous permettrait d’échapper à l’ineffable (ce à quoi, je crois, il faut échapper, mais c’est une question légèrement différente), mais parce qu’elle nous rassure. Et puis surtout, il n’y a que ça, au final  — « ojos viejos » = « yeux vieux » — pour te faire croire qu’il y a une raison de vivre. Si des « ojos viejos » sont des « yeux vieux » et pas autre chose, alors il est peut-être encore un peu trop tôt pour mourir. Et tant qu’il y aura quelqu’un pour dire que des « ojos viejos » sont des « yeux vieux » et tant qu’il y aura quelqu’un pour dire inversement, et tant qu’il y aura quelqu’un pour écrire inversement, il y aura une raison de vivre. Tu auras une raison de te lever le matin et de constater que, oui, tes yeux sont encore un peu plus vieux, mais qu’ils ne sont pas pleins d’âge parce que tu es encore en vie. La différence est mince, certes. Elle est surtout poétique, je crois. À toi de choisir.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Lire, Littérature, Traduction

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s