Comment je vais devenir parisien (presque une histoire vraie)

La mer

L’été de cette année-là — disons, pour plus de commodité narrative, qu’il s’agissait de l’été de l’année 2015 —, je l’avais passé avec mon épouse au bord de la mer, dans une certaine station balnéaire située entre Toulon et Marseille, c’est-à-dire une bourgade qui ne vit vraiment que quelques mois par an avant de sombrer dans une torpeur que les citoyens des villes alentour viennent déranger le samedi et le dimanche lorsque le temps est clément, station balnéaire que, par respect pour la population autochtone, je me contenterai de nommer X ou Y ou Z, disons Z, oui Z, c’est bien, mais que je pourrais tout aussi bien nommer Sanary, Les Lecques, Bandol, ou bien Et-Caetera-sur-Mer, et caetera. Comme le lecteur perspicace s’en doute déjà (si tu ne veux pas être bon à rien, lecteur, il faut au moins que tu sois perspicace), dans cette bonne bourgade au taux d’ensoleillement annuel explosif qu’est Z, comme tous les étés, il n’y avait pas grand-chose à faire cet été-là. Mais pour deux raisons, au moins, ce n’était pas pour me déplaire. En effet, d’une part, je devais corriger les épreuves d’une traduction à paraître à la rentrée aux éditions Allia et, d’autre part, mon épouse — qu’à nouveau, pour plus de commodité narrative, j’appellerai Nelly même si, cette fois, je ne pourrais pas l’appeler autrement — était enceinte. Je partageais le temps de mon été entre les plages de relecture, les plages de plage et les plages de rien, surtout les plages de rien. Le temps passait ainsi, lentement, mais chaudement, et je suppose que les choses que le temps fait passer auraient pu continuer de s’écouler ainsi, aussi lentement et chaudement qu’elles avaient commencer de s’écouler si, un matin.
Un matin, alors que j’avais passé une nuit désagréable, entre des relents de cuisine à l’ail et des vagues de chaleur abominable, je décidai de faire une promenade au bord de la mer, à ce moment quand le soleil se lève à peine et qu’il ne fait donc pas encore trop chaud, du moins ne fait-il pas suffisamment chaud à ce moment-là de la journée pour transpirer comme un forcené. Je marchais au bord de la mer depuis une dizaine de minutes, contemplant l’étendue bleue paisible et sa bande de sable artificiel encore inoccupée, quand j’eus l’impression d’être suivi. Il y avait bien quelques personnes qui s’affairaient au bord de la même étendue bleue que moi, mais elles ne me suivaient pas, elles étaient affairées. Je continuai de marcher en essayant de ne plus y penser, mais l’impression persistait. Au bout de quelques pas, je me retournai et j’aperçus un amas d’individus qui se formait à une centaine de mètres de moi. Je les regardai s’amasser en tâchant de me convaincre que cet amas-là, tout comme l’immense majorité des amas qui se forment généralement sur terre, ne se souciait pas de moi quand je vis un bras de l’amas se tendre et pointer dans ma direction. J’entendis un murmure et puis un genre de cri rauque menaçant car guerrier. Une goutte de sueur passa le long de mon dos et, sans que j’eusse le temps d’essuyer celles qui coulaient le long de mes tempes, je vis que l’amas s’était transformé en une horde sauvage qui grossissait à mesure qu’elle s’approchait de moi. Ignorant la sueur, je voulus courir pour lui échapper, mais je n’en eus pas le temps. Je m’empêtrai dans le sable. Déjà la horde était sur moi, impuissant. Je fus bientôt projeté à terre, la face enfoncée dans le sable. Puis redressé par la horde qui avait abandonné son cri rauque pour une incantation dont j’eus tout d’abord le plus grand mal à distinguer le sens. Alors que j’essayais de la déchiffrer — n’ayant aucun espoir de me défendre, je crois que je tentai de me concentrer sur le sens de l’événement plutôt que son déroulement —, je sentis que la horde m’arrachait un à un les cheveux que j’avais sur la tête. Ce qui m’étonna le plus dans cette action ne fut pas tant l’arrachage méthodique dont je devins la victime (après tout, je l’admets volontiers sans fausse modestie, je puis comprendre qu’on perçoive mes cheveux comme une provocation esthétique en raison de leur couleur, de leur vigueur et, pour le dire d’un mot simple, de leur splendeur, mais je dois aussi avouer que je n’y suis pour rien, je suis simplement né comme cela) que le fait suivant : moins j’avais de cheveux et plus je comprenais le sens de l’incantation. Quand la moitié de ma chevelure eut disparu, je sus ce qu’ils étaient en train de dire : « Parigot, tête de veau ». N’écoutant que mon courage, et quelques mots de l’idiome méridional que j’avais appris dans ma jeunesse, je tâchai de les convaincre de me laisser tranquille, mais les seuls vocables que je réussis à prononcer, bien qu’ils me parussent essentiels — « putain » et « con » associé à un « oh » pour former l’idiotisme « oh putain con » — ne parvinrent pas à calmer leur ardeur. Impuissant, je déposai les derniers souffles de ma vie entre les mains violentes de la vindicte populaire. Ensuite. Eh bien, ensuite, je ne me souviens de rien.
Je ne sais combien de temps je suis resté ainsi, sans vie, étendu sur le sable. Je crois que je ne dois mon salut qu’à un jeune enfant qui me tira de mon inconscience en m’ensevelissant sous le sable tout en chantonnant une ritournelle dans laquelle, si mes souvenirs sont exacts, il était question d’une tête d’œuf, ou quelque chose comme ça. Je me redressai alors et, passant ma main dans les cheveux, je m’aperçus que ma chevelure était intacte. Je tâchai de reconstituer la succession des événements qui m’avaient conduit là où je venais de me réveiller et je dus conclure que, épuisé par la nuit sans sommeil que j’avais passée, j’avais simplement dû m’assoupir sur le sable, comme une pierre, comme une masse, comme un touriste, plutôt. J’aurais pu en rester là, c’est vrai, et ne jamais raconter cette histoire désopilante d’étrangeté. Mais en me levant, je vis les regards des autochtones se poser sur moi et alors que je pouvais supposer que le sentiment d’être suivi que j’avais perçu un peu plus tôt dans la matinée était simplement lié à la torpeur onirique de la mer qui s’emparait de moi à mesure que mes forces m’abandonnaient, je devais admettre qu’à présent, bien réveillé comme je l’étais, les gens m’observaient sérieusement comme quelqu’un qui sortait du sable et me jugeaient gravement comme une sorte de monstre qui vient déranger l’ordre paisible d’un matin au bord de la mer et, sans doute aussi — c’est d’ailleurs le pire des crimes dont on ne manque pas de l’accabler—, faire peur aux petits enfants. Le pire cependant, ce n’est pas cela. Le pire, c’est qu’en sortant du sable, je me suis senti effectivement monstrueux et que plutôt que de défier la masse sans nom dont les yeux m’observaient et me jugeaient, j’ai baissé les miens et je suis rentré auprès de Nelly aussi vite que j’ai pu. Auprès de Nelly, je lui ai simplement dit : « Faisons nos valises et rentrons à Paris ».
Le lecteur perspicace — je n’en doute pas une seule seconde — trouvera sans doute à ce moment du déroulement narratif de mon récit que, précisément, ce n’est pas une histoire du tout et ce, pour deux raisons, au moins : d’une part, parce que les événements qui y sont relatés n’ont aucune vraisemblance, pas même fantastique (ajouterai-je) et, d’autre part, parce qu’il n’y a pas de conclusion du tout, tant et si bien que, dit en une formule un peu simpliste, ce n’est ni fait ni à faire. Comme le lecteur est perspicace, je dois admettre qu’il a raison, mais que, pour cette raison même qu’il a raison, il a tort. Il a tort parce qu’en lisant cette désespérante relation, il a oublié deux éléments : que j’y raconte comment je vais devenir parisien et que Nelly, mon épouse, y est enceinte. Si le lecteur avait été vraiment perspicace, il aurait ignoré toutes les diversions de la narration pour se concentrer sur le sens de l’histoire proprement dite : comment je vais devenir parisien lorsque ma fille viendra au monde dans quelques mois, ici même où je vis, à Paris. Le reste n’est jamais qu’une manière comme une autre de passer le temps.

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1 commentaire

Classé dans Littérature

Une réponse à “Comment je vais devenir parisien (presque une histoire vraie)

  1. J’ai adoré le passage sur vos cheveux !

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