Qualité de lumière

Qualité de lumière

Voici la personne la plus étrange que j’ai connue. Même si le mot connaître n’est peut-être pas le plus juste pour décrire notre rencontre, ma vie s’en est trouvée changée depuis. Depuis que j’étais rentré de Barcelone, en passant par Blanes et Portbou, malgré tous mes efforts, encore qu’on puisse discuter là aussi de cette notion, je ne faisais rien. Je n’étais pas exactement perdu puisque j’étais à Paris et que je savais que je m’y trouvais, mais je ne savais pas quoi y faire. Sans doute était-ce d’ailleurs la raison pour laquelle je n’y faisais rien. Je n’errais même pas, je ne tournais même pas en décrivant des ronds, j’attendais que quelque chose se produise, non quelque événement extérieur que j’aurais pu désirer afin qu’il changeât ma vie, non, au contraire : une transformation intérieure, une manière de conversion, une épiphanie qui changerait (enfin) le cours de ma vie. À vrai dire, je n’ai jamais cru à la possibilité d’une telle transformation intérieure, je n’ai jamais cru à la réalité de la conversion ou d’une lumière qui soudain se fait en nous et éclaire notre vie d’un jour nouveau, un jour qui brille jusque dans la nuit, un jour qui en fait éteint la nuit cependant qu’elle l’éclaire. Pourquoi l’attendais-je ? Pour passer le temps, je le crains. Je ne m’ennuyais pas, j’avais besoin de quelque chose, quelque chose de nouveau, quelque chose que je n’aurais jamais vu : une idée. Pas nécessairement une bonne idée, non, même pas une bonne idée, une simple idée suffirait, une idée que je pourrais poursuivre pendant un temps suffisamment long.

L’un de ces jours que je passais à attendre une idée qui ne voulait pas venir et qui, de fait, c’est ce que je pensais, ne venait pas, mais se refusait volontairement à moi, j’entendis à la radio un homme qui racontait comment il avait fait d’une idée unique l’occupation exclusive de sa vie. Je ne me souviens ni de son nom ni de la nature précise pas plus que vague de son idée — ce n’est pas lui qui brilla dura cet après-midi que je passais à écouter la radio en quête d’une idée —, mais son idée, ou plutôt l’idée de son idée, l’idée qu’on pouvait se consacrer à une idée unique et exclusive qui occuperait dès lors tout le temps que durerait sa vie, qu’en découpant cette idée en tranches plus ou moins arbitraires, plus ou moins conventionnelles, plus ou moins égales par conséquent, on parviendrait à répartir sur toute la période qui sépare le moment quand on a eu cette idée du moment quand on mourra, cette idée me fascina. J’éteignis immédiatement la radio pour me mettre en quête de cette idée. Enfin non, pas de cette idée, mais de l’idée qui remplirait ce rôle pour moi, de l’idée suffisamment forte pour qu’elle devienne mon idée-force, l’axe ou bien le centre de gravité de toute mon existence. Je passais ainsi le reste de la journée à tourner en décrivant des ronds chez moi à tel point qu’enfin, vers le milieu de la soirée, il m’apparut clairement que rien n’avait changé depuis que j’avais entendu parler de l’idée-force de la vie d’un autre. L’idée-force à venir de ma vie provenait d’une voix qui racontait comment celui dont elle était la voix avait décidé de passer le temps qui le séparait de sa propre mort. Or moi, si je tournais en décrivant des ronds, c’est ce que je me dis tout d’un coup, c’était peut-être parce que je n’avais pas envie de passer le temps qui me séparait de ma propre mort. Entendons-nous bien : depuis que j’étais rentré de Barcelone, je ne redoutais pas la mort — comme il me semble que je l’ai dit précédemment, même si la mort planait au-dessus de Blanes et de Portbou — ou plutôt : si j’avais plané au-dessus de la mort à Blanes et de la mort à Portbou —, je n’y avais pas vu de fantômes et, en ce sens, n’ayant pas été en contact avec la mort, avec les morts que j’étais pourtant venu y chercher, je n’en avais pas plus peur qu’avant — et je ne voulais même pas abréger le temps qui me séparait de mon terme théorique au bout de l’espérance de ma vie. Non, ce que je voulais, c’était ne pas passer ce temps. Ne pas passer le temps. L’idée de l’occuper (c’était le mot dont la voix dans le poste de radio parlait) ne m’enchantait pas : j’aurais voulu traverser ce temps qui me séparait de la mort comme s’il n’existait pas, comme s’il était vide ou creux, mieux : comme si c’était un temps mort, le temps sans vie de ma vie avant que la mort ne m’en sépare. Ou à peu de choses près. Je ne dirais pas que l’idée-force de mon existence était de ne pas en avoir — d’idée-force ou d’existence, pour être tout à fait honnête, je ne le sais pas plus à présent que je ne le savais alors —, mais j’aurais aimé un paradoxe de ce genre.

Évidemment non, rien de ce genre ne se produisit cet après-midi-là. Et sans m’en apercevoir, je m’étais retrouvé dans la rue où je déambulais depuis je ne sais pas sans doute quelques heures tout de même parce que la voix dans le poste de radio m’avait conduit de l’après-midi à la nuit et qu’à présent, c’était le petit jour, le soleil s’étant levé, c’est l’impression que j’avais, depuis quelques minutes. Je n’avais pas dormi de la nuit et pourtant, contrairement à mon habitude, je ne me sentais pas particulièrement fatigué, j’aurais même pu continuer de marcher, continuer de déambuler, un pas après l’autre sans savoir où me conduirait le prochain et, d’ailleurs, je ne pouvais vraiment pas le savoir puisque le pas suivant me conduisit littéralement sur lui. Je n’aurais sans doute jamais fait attention à lui s’il ne m’avait pas adressé la parole.

— Quelle heure est-il ? (c’est ce qu’il dit).

— Hmm… bonjour…

— Quelle heure est-il ? (il insista malgré ma réticence).

— Oh, il doit être sept heures.

— Quelle heure est-il, exactement ?

— Eh bien, il est exactement six heures et cinquante-huit minutes (c’est ce que je dis après avoir regardé ma montre et le lui disant je la lui montre).

Sur ce bref échange, je continuai ma déambulation. Ou plutôt, ramené à la réalité par ce brouillon de conversation, je commençai de songer qu’il était sans doute grand temps de rentrer chez moi. C’est ce que je m’étais décidé de faire quand il me dépassa. Il n’était plus seul, il était accompagné par deux autres personnes qui, étant donné la manière dont chacune se saisissait de l’un de ses bras, semblaient plus le conduire, le diriger, sinon le forcer purement et simplement à avancer, que l’accompagner. Quand il me dépassa, il tourna la tête en me fixant de son regard. C’est à ce moment-là que sa grande beauté me saisit. Une grande beauté qui n’avait rien de conventionnel, au contraire, c’était une beauté presque molle. Des cheveux noirs coupés courts et aplatis sur le dessus de la tête, une mèche qui tombe un peu sur le côté gauche du front. De grands et profonds yeux noirs et une bouche rouge aux lèvres minces, la lèvre inférieure légèrement plus épaisse que la supérieure, mais à peine, suffisamment pour qu’elle indique l’endroit où elle s’achève et décrive la courbe qui conduit jusqu’au menton. Surtout une tête ronde, presque parfaitement ronde, un astre peut-être, mais sans lumière, ou du moins une lumière qui n’aveugle pas, mais n’est pas pâle non plus. Peut-être dirais-je une lumière mate, mais ce n’est pas ce que j’aurais dit en le voyant. Je n’aurais rien dit du tout parce que la lumière qui émanait de son visage — ce qui en soi est surprenant, généralement les visages n’émettent aucune lumière, ils sont simplement là, quelque part dans le champ de vision, des points aveugles, des points morts, surtout, des taches qui s’effacent aussi vite qu’elles sont apparues, des gens, en un mot, simplement des gens —, cette lumière ne brillait pas. Quand une lumière émane d’un visage, le visage de l’être aimé, prenons cet exemple, on se représente ce visage comme brillant, c’est une lumière comme une ampoule électrique, c’est une lumière qui éclaire, comme le soleil. Lui, ou du moins son visage, ne brillait pas de cette façon. Je pourrais dire qu’il brillait sans briller, mais j’aurais l’air de cultiver le paradoxe pour le plaisir de le cultiver, ou pour faire étrange, ce qui n’est pas mon intention, non, mon intention est simplement de décrire le plus fidèlement possible ce qui m’est arrivé quelques mois après mon retour de Barcelone alors que j’attendais quelque chose en quoi je ne croyais pas et qui n’arriva pas. Mon intention est simplement de raconter.

Quoi qu’il en soit, ce que je peux affirmer avec certitude, c’est ce que c’est cette qualité de lumière-là qui me poussa à le suivre : c’est cette qualité de lumière-là de son visage qui m’attira et me conduisit à me mettre en marche derrière lui. Presque sans y penser, je remontais le col de ma veste et tâchai de me faire aussi discret que possible. Je restai à quelques pas derrière lui et ses deux gardes du corps en m’assurant qu’ils ne pourraient pas me remarquer. Nous marchâmes ainsi — ou, plus exactement, ils marchèrent et moi je les suivis — pendant quelques minutes. Puis, ils entrèrent dans un immeuble dont la porte n’était pas fermée. Ce fut ma chance ; je pus ainsi continuer de les suivre. Nous traversâmes — même réserve qu’en ce qui concerne la phrase précédente, mais passons, avançons dans le récit de mon histoire — une cour intérieure dans laquelle se trouvait une fontaine que je remarquais, mais à laquelle je ne fis pas suffisamment attention pour la décrire. Nous traversâmes ensuite une seconde cour intérieure bien plus petite que la première et puis nous nous engageâmes dans un couloir étroit et relativement sombre malgré le jour qui venait de se lever depuis quelques minutes — une demi-heure tout au plus à présent. J’eus rapidement l’impression qu’à mesure que nous avancions dans ce couloir, il devenait de plus en plus sombre et qu’en quelque sorte, nous revenions progressivement à la nuit en sorte qu’il n’était pas exact de dire que nous avancions, mais plutôt que nous reculions. Et puis, nous entrâmes enfin.

C’était un théâtre à l’italienne qui me sembla tout de suite austère, non en raison du rouge profond, lie de vin doucement passé comme patiné, des fauteuils, mais plutôt en raison de l’absence de fresques au plafond et de décorations aux balcons comme si le théâtre n’était pas achevé, comme si on l’avait laissé en plan après avoir construit l’essentiel parce que, justement, l’essentiel ne se trouvait ni dans les fresques ni dans les décorations, mais dans quelque chose qui ne pouvait soutenir la moindre ornementation. Le théâtre était vide aussi. J’étais entré quelques instants à peine après mes trois prédécesseurs et pourtant, ils ne s’y trouvaient pas. Je passais de rangée en rangée dans le théâtre quand je le vis à nouveau. Il me dit :

— Quelle heure est-il ?

— Exactement ?

— Exactement.

— Six heures et cinquante huit minutes.

— Encore ?

— Oui, encore.

— J’ai mal à la tête.

— Peut-être êtes-vous en relation avec quelque chose au-delà.

— Vous avez raison.

Je ne comprends pas cet échange, en le vivant pas plus qu’en le racontant. J’ai l’impression de ne pas dire les mots que je dis, mais qu’ils se parlent eux-mêmes à travers moi. Je ne trouve pas cette impression étrange, je me contente uniquement de la constater. Après qu’il m’a dit que j’avais raison, je le vois tirer un carnet de sa poche où il prend note de la phrase que j’ai dite. Je regarde par-dessus son épaule et je m’aperçois que les signes qu’il inscrit ne veulent absolument rien dire ou que, c’est ce qu’il faudrait que je dise pour être précis dans mon récit, je ne comprends pas. Je lui dis :

— J’ai l’impression que vous savez écrire, mais que je ne peux pas vous lire.

Il ne répond pas à ma question. Il répète :

— J’ai mal à la tête.

— Vous devriez voir un médecin. Quand l’heure sera venue, vous en trouverez un.

Il ne me répond toujours pas. J’ai envie de lui demander de me montrer son carnet. Je me dis que, peut-être, si je parvenais à déchiffrer ce qu’il y a d’écrit, je trouverais aussi mon idée-force, en plus de savoir ce que je fais ici, pourquoi je suis venu ici, mais je n’ose pas le lui demander. Aussi, restons-nous là, quelques instants, lui assis et moi debout derrière lui, au milieu d’une rangée de fauteuils. Je ne sais pas combien de temps nous restons ainsi, mais quand je regarde ma montre, au bout d’un temps assez long tout de même, il est six heures et cinquante huit minutes. Puis, il se lève. Il dit :

— C’est l’heure.

Ce n’est pas à moi qu’il s’adresse. Il ne s’adresse à personne, mais il ajoute à mon intention cette fois, après avoir marqué une pause :

— Asseyez-vous et regardez.

J’ai envie de partir parce que tout ceci me semble de plus en plus étrange et que je commence à avoir faim (je ne parviens pas à m’expliquer cette sensation de faim à présent que je fais le récit de mon histoire, mais peut-être est-ce un détail qui semblera important à celui qui le lira), mais encore une fois, je n’ose pas. Si je ne me sens pas comme un enfant, depuis que je suis entré dans ce théâtre, il me semble toutefois que je me comporte comme un enfant. J’obéis et je m’assois. Je regarde ensuite ce qu’il me semble qu’évidemment je dois regarder : la scène. Le rideau est tiré, mais je regarde quand même sagement. Il va s’ouvrir. Il s’ouvre. Sur la scène, je le vois, il se tient debout au milieu d’un cercle composé d’écrans. Ils sont noirs. Il ne dit pas un mot. J’ai l’impression qu’il regarde dans ma direction, mais je ne me sens pas regardé. Je me dis : Peut-être suis-je en train de disparaître ? Mais non, je ne le crois pas. Les écrans s’allument et son visage apparaît sur chacun d’entre eux. Même si je ne peux pas tous les voir (il y en a tout autour de lui, certains se trouvent dans son dos et me sont cachés), je sais qu’ils projettent tous une seule et même image : son image. Mais cette image ne provient d’aucune caméra. Je sais que c’est impossible, mais je sais aussi que c’est lui-même qui projette cette image sur les écrans. Je sais que c’est le secret de sa qualité de lumière, mais je ne peux pas l’expliquer. C’est le secret.

Écran noir, un instant, le temps de s’en apercevoir, et sur les écrans mon visage apparaît. Je trouve qu’il ressemble au sien, mais je sais que ce n’est pas vrai. Je sais que c’est ce qu’il veut me faire croire. Mais ce n’est pas vrai ; je n’ai pas sa beauté molle. J’ai mon propre visage, comme mon nom propre, qui me désigne moi et personne d’autre. En continuant de projeter cette image sur les écrans autour de lui, je sais qu’il insiste, je sais qu’il cherche à imprimer cette image de moi sur moi ou, plutôt que sur moi, qu’il veut que je la superpose à mon propre visage pour qu’à la fin, je lui ressemble tellement que je ne m’aperçoive plus que je lui ressemble. J’ai envie de dire quelque chose, mais je n’ose toujours pas. Tout en le regardant, lui et les écrans autour de lui sur la scène, je hausse les épaules pour lui signifier que les ficelles sont trop grosses, ça ne prend pas avec le public du soir, je ne vais tout de même pas siffler ni huer, je suis un enfant trop bien élevé pour cela, mais je peux quitter la salle, d’autant plus facilement que je dérangerai personne, je suis le seul spectateur. Le public, c’est moi.

À nouveau : écran noir. Plus longtemps. J’ai l’impression de l’entendre parler. Il répète quelque chose :

— J’ai mal à la tête.

Sent-il que je m’impatiente ? Je ne sais pas, mais je le suppose à présent que je fais le récit de mon histoire. Il ferme les yeux et allume tous les écrans. Voici ce que je vois :

Ville jamais éteinte qui toujours brille clignote flashes qui succèdent aux flashes sans fin sans but sans rien au milieu d’elle la ville qui toujours brille quelqu’un marche sans regarder ce qui se trouve autour de lui cadavres en décomposition ou vivants à demi morts ou morts à demi vivants ce sont les mêmes personnes et quand il traverse la forêt de la ville peuplée de ces arbres bizarres plantés entre la vie et la mort plantés là comme s’il n’y avait nulle part où aller sans s’en apercevoir celui qui marche crée le monde qu’il traverse et s’il voit il pourrait tout aussi bien être aveugle il traverse les rues comme aveugle ce sont des plaines désertes et tout autour de lui les arbres se rapprochent à chaque instant un peu plus de la mort et lui qui voudrait échapper à la mort lui qui voudrait ne pas vivre le temps qui le sépare de la mort parce qu’il ne voudrait pas vivre la mort parce qu’il veut tellement vivre qu’il en oublie parfois de vivre lui qui marche pourrait former une armée pourrait composer une légion les puissantes forces de l’imagination et de frappe au cœur du réel mais il ne croit pas au réel sur l’écran on le voit à son regard aveugle qui parfois se lève au ciel pour voir s’il est bleu s’il n’est pas bleu il regarde le sol et s’il tourne la tête c’est pour ne pas se faire écraser mais il n’y a personne dans les rues les menaces ont disparu avec le siècle qui l’a vu naître et il ne fait que marcher ou attendre d’avoir une idée.

Écran noir. Moins longtemps.

Légions sans ordre en marche peut-être n’ont-elles pas de but lui qui a horreur de la foule comme au siècle avant celui de sa naissance peut-être d’où viennent ces images d’une impossible archive d’une mémoire plus profonde que la sienne pas plus vraie non plus ancienne une mémoire qui le traverse.

Écran noir. Moins longtemps encore. Le temps simplement d’entendre une voix qui dit :

— Je ne crois pas en cette mémoire.

— C’est ma voix, me dis-je en l’entendant.

Alors les écrans insistent.

Corps sans visage enfants fous seuls sur les boulevards ils tournent sur eux-mêmes en regardant le ciel noir jusqu’à s’en faire vomir et puis ils s’effondrent sans nom sans personne qui les soutienne sans personne qui se souvienne d’eux mais simplement de l’amas qu’un plus un plus un plus un plus un et ainsi de suite toujours un de plus plus un de plus ils en viennent à former chute des corps comme chute des graves tombes formées par les pieds de ceux qui les suivent et les enterrent sous leurs pas c’est ainsi qu’on fonde les nations c’est ainsi qu’on fonde les états c’est ainsi qu’on fait les révolutions morts entassés sous les pas des vivants qui restent et se nourriront des morts qui les précèdent succession des morts masses sans fin des corps qui s’amoncellent c’est ainsi qu’on forme les peuples tas de morts sont les peuples et parfois un autre enfant.

Écran noir.

La représentation est finie. J’ai envie d’applaudir, mais je n’ose pas. Le temps que je pense à cette idée, déjà il n’y a plus rien sur la scène. Le rideau est à nouveau tiré. Je sens indistinctement qu’il est temps que je m’en aille : ce n’est pas que quelqu’un m’attende quelque part, c’est que quelqu’un est après moi ici, sur mes traces. Il va me chasser. Je me presse de sortir, traverse en sens inverse le couloir qui devient de plus en plus clair. Je traverse la petite cour intérieure presque en courant. Et, arrivant dans la plus grande cour, je vois encore la fontaine et, cette fois, contrairement à l’aller, je fais attention à la sculpture qu’elle forme. Je le vois, il se tient debout au milieu des écrans, et les écrans projettent une image aveugle. Je m’arrête devant cette scène. Je voudrais la comprendre. Je repense à la qualité de cette lumière qui émane de lui et je voudrais revenir sur mes pas. Peut-être se trouve-t-il en coulisse, peut-être avec un peu de patience, pourrais-je avoir accès à sa loge, comme on accède à force de persévérance à celle de quelque comédien célèbre. Cette fois-ci, j’ose. Je regarde attentivement la sculpture pour en imprimer l’image dans ma mémoire et je fais demi-tour. En revenant sur mes pas, j’entends quelqu’un qui traverse la petite cour. Nous nous trouvons l’un en face de l’autre. Il me barre le chemin. C’est une menace. C’est lui qui me chasse. Malgré le danger qu’il représente, je veux passer. Je le lui crie :

— Laissez-moi passer !

Il ne me répond pas et je crois deviner qu’il ne comprend pas ma langue. Je veux avancer, mais il me force à reculer. Je le sens menaçant et commence à me dire qu’il vaudrait mieux fuir et tenter de revenir plus tard quand il ne sera plus là. Je fais un autre demi-tour et trouve son acolyte en face de moi. J’essaie de passer en force, mais il m’en empêche. Je crie encore. Je vais tenter une manœuvre de diversion, je ne sais pas laquelle, je vais improviser, sauf qu’un coup me met à terre. Je n’ai pas encore perdu conscience et je veux me relever, un autre coup me l’interdit. Je sens un pied immense, infiniment lourd, qui me maintient à présent à terre. Je suis un ver de terre ou un vivant quelconque de plus en plus mort. Je commence à perdre mes forces. Je commence à perdre toute conscience. Je m’enfonce dans le sol. Je suis forcé sous terre. C’est ce pied immense et lourd qu’on dirait innombrable qui m’y oblige. Je suis en train de disparaître. Je le sais. J’ai toujours été un disparu. Alors que je suis sur le point de mourir, je crois, machinalement, je regarde ma montre. Il est six heures et cinquante huit minutes.

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