De la monotonie

Quand s’impose à toi l’impression que tout se ressemble, est-ce que tu te trouves en présence de l’esprit du temps ou de la monotonie qui suit du manque (son absence ?) d’imagination ? Il n’est pas interdit de penser qu’une réponse affirmative à chaque membre de la question soit acceptable. Et que, par suite, si l’impression d’uniformité dans les productions culturelles (c’est-à-dire dans l’immense majorité des productions en général dans la mesure où les productions destinées au grand public ne répondent pas seulement à un besoin, ne fournissent pas seulement un service, mais définissent avant tout un mode de vie) s’est effectivement imposée, cela est dû à la fois à un appauvrissement du sens esthétique et à une exploitation de ce sens esthétique. Dans ce processus, il n’y a pas un phénomène plus originel que l’autre. La standardisation, l’uniformisation, l’appauvrissement de l’imagination, l’épuisement du sens esthétique sont des phénomènes qui s’impliquent mutuellement, qui s’entretiennent les uns les autres, qui se produisent respectivement. Dans un monde standardisé et uniformisé, l’imagination et le sens esthétique (contrairement à ce que la question que j’ai posée entre parenthèses à l’instant pouvait laisser supposer) ne disparaissent ni ne s’absentent, ils sont maintenus à un minimum, le minimum auquel on ne désire plus que le même : la même satisfaction, la même imagerie, le même humour, la même beauté, etc. Dans ce monde monotone, tout le vocabulaire de l’appréciation et du jugement esthétique est d’ailleurs maintenu, mais il s’applique désormais à un ensemble d’objets pour lequel il n’était pas destiné. Tout est maintenu comme dans un monde diversifié, pour entretenir en quelque sorte l’illusion que le monde est diversifié, mais cette diversité est la plus faible possible. Pour maintenir l’illusion de la diversité, de nouveaux modèles sont régulièrement mis en vente sur le marché, qui n’ont à proprement parler rien de nouveau (si ce n’est, pour ainsi dire, à la marge) mais qui se présentent comme nouveaux et entretiennent le désir tout en le maintenant à son niveau le plus bas. Je perds l’habitude de désirer quelque chose de nouveau si ce qui m’est présenté comme nouveau ne l’est pas et j’en viens à désirer le même sous l’apparence du nouveau. Quand, il y a bientôt un siècle, dans L’homme sans qualités, Ulrich constata en lisant la presse qu’un cheval de course était décrit comme génial, il découvrit cette extension du même, les progrès de l’uniformisation et de la standardisation ainsi que leurs effets pervers. Effets pervers qui étendent indûment une catégorie du jugement esthétique, de la métaphysique du jugement esthétique, à un cheval. Le monde est désormais ainsi fait, c’est ce dont s’aperçut Ulrich, que Beethoven et un cheval peuvent partager la même propriété d’être génial. Une erreur serait cependant de penser que cette catégorie n’aurait plus de sens. Son sens est en effet épuisé, mais il demeure au-dessus du stade de la nullité pour continuer tout de même à évoquer quelque chose : l’idée d’une grandeur, l’idée d’une supériorité. Au bout d’un certain temps, l’idée que l’épithète « génial » s’appliquait d’abord à Beethoven et non à un cheval de course s’estompe complètement. L’habitude de parler efface la génialité du génie et il n’en reste plus désormais que son évidence chevaline. On aurait encore tort de croire que ces effets pervers ne le sont qu’au sens d’une conséquence imprévisible et indésirable de la monotonie. La monotonie, ce n’est rien d’autre que ça. Tout se ressemblant infiniment, la matière s’épaissit et le vocabulaire pour en parler se rétrécit. Il y a un monde en extension d’objets qui pullulent et guère plus que quelques mots pour en parler.
Et c’est trop génial.

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Classé dans Littérature, Théorie

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