Paradoxe des ironistes

rr

Que rien ne puisse échapper à la contingence, pas même la contingence (pas même la contingence — mais qu’est-ce que cela veut dire ?), c’est ce que tout le monde oublie, même ceux-là qui déconstruisent la vieille nécessité. Ils lui en substituent une autre, qu’ils trouvent meilleure, mais qui s’avère tout aussi nécessaire. Et puis, cette phrase de Rorty dans Contingency, Irony and Solidarity m’est revenue, à propos des ironistes, quand il dit que les ironistes ne peuvent pas se prendre trop longtemps au sérieux. Phrase qui, d’un certain point de vue, n’a l’air de rien, mais qui étend en fait la contingence partout : si je ne peux pas me prendre trop longtemps au sérieux, c’est que je sais que même mes croyances sont contingentes, que je pourrais, moi, en avoir d’autres, en ce moment même, si les choses s’étaient passées différemment. Le paradoxe — et c’est une des choses qui me fascinent dans cette pensée, sinon de Rorty, du moins que moi, j’en tire —, est le suivant : d’un certain point de vue, les partisans de la contingence contingente (les ironistes) défendent une position plus faible que les autres, ceux qui croient en la nécessité, en l’absolu, qui rejettent l’historicité de nos croyances et de nos pratiques, etc., mais en fait, pour pouvoir être ironiste, il faut être bien plus fort que les tenants de la nécessité parce qu’il n’y a aucun fondement anhistorique sur lequel nous pouvons laisser reposer nos pratiques sans nous. Nous ne pouvons pas laisser nos pratiques, nos croyances, nos désirs, nos identités à elles-mêmes. Nous ne pouvons pas les laisser de côté et, pour le dire simplement, les reprendre le lendemain parce que rien ne les garantit indépendamment de ceci que c’est ce que nous sommes en train de faire. Parce que, pour les tenants de la nécessité, x = x. Et c’est ce sur quoi tout se tient. Alors que pour les ironistes, je pense qu’il serait possible de dire que, oui, dans certains cas, x = x, mais dans d’autres non, x peut changer et pourtant ne pas devenir vraiment y, mais pourtant x ≠ x, pas exactement. Il y a de fines nuances, il y a des différences infimes, ou des variations, ou des différences plus sensibles et, pour un ironiste, la perception de ces différences ne se fondent pas sur une identité (si x = x, alors x ≠ y), mais sur une observation de la façon dont les choses se transforment, restent parfois les mêmes longtemps, si longtemps que l’on en vient à penser qu’elles ont toujours été ainsi et qu’elles seront toujours ainsi parce que c’est ainsi qu’elles doivent être, mais finissent en fait par changer un beau matin. Ceux qui croient à la nécessité fonde les différences sur l’identité, ils essentialisent les différences sur le fond de l’essence identique de toutes choses, tandis que ceux qui croient en une certaine contingence contingente perçoivent toujours les différences, les différences qui existent, celles qui ont existé jadis, celles qui existeront peut-être un jour, c’est-à-dire : ils voient double ; ils voient l’identité et la différence, ils voient toujours ce qui dans un x peut être différent de lui-même.

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Classé dans Littérature, Théorie

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