La bêtise et mon esprit

crise (kri-z’), s. f. || 1° Terme de médecine. Changement qui survient dans le cours d’une maladie et s’annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorrhagie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines, etc. Crise heureuse. Crise funeste. Une opinion astrologique et fausse a attribué une influence à la lune sur les crises. « Après cela nous [la terre] pouvons bien prétendre à envoyer des influences à la lune et à donner des crises à ses malades », [Fontenelle, Mondes, 2e soir.]

Nous traversons une période de crise de la bêtise. Au sens où, d’une part, sa manifestation est si forte qu’elle nous laisse abasourdi — l’intelligence se confondant et étant confondue avec son négatif avec une évidence qui devrait tous nous crever les yeux mais, par un phénomène presque incompréhensible, ne le fait pas — et où, d’autre part, personne ne peut se croire immunisé contre elle ou en mesure de s’y rapporter comme à un phénomène extrinsèque, un peu comme si un observateur extérieur déclarait en considérant la société qui se trouve l’accueillir : « Oui, effectivement, les gens sont des cons ». La bêtise est un phénomène global qui touche aussi bien les intellectuels (lesquels confondent les pitreries et les provocations les plus puériles avec d’authentiques productions de l’intellect), les politiques (dont les positions varient avec le temps qui passe et le plus petit événement médiatique ou, au contraire, se refusent catégoriquement à toute variation, chaque petit événement médiatique étant interprété comme une confirmation de la vérité des positions), que le bon peuple (qui consomme des produits qui procurent à chacun la sensation illusoire qu’il est un individu singulier alors même que tous ces produits le confondent un peu plus avec son voisin, font de lui son semblable en apparences). En un sens, cette crise de la bêtise marque le moment où l’individu ayant été privé, à force de déconstructions, de toute authenticité, il se trouve face à lui-même dépouillé de tous ses attributs dans la mesure où ces attributs ne sont que des productions (de l’économie, du discours social, de la démocratisation culturelle, etc.). Ce que l’individu constate, c’est que les productions, les discours et les actions qui devraient composer son être lui sont en réalité étrangers. Et cette étrangeté prend le nom de bêtise. J’appelle ainsi « bêtise » ce qu’on me présente comme devant composer mon ethos, mes qualités, mes propriétés, mes attributs — parce que c’est ainsi qu’il en va à mon époque — et que je ne reconnais ni ne peux reconnaître comme tels. Pour le dire dans une sorte de jargon démodé, la bêtise est donc l’incompatibilité entre le Zeitgeist et mon Geist propre. Si je parle de crise de la bêtise, c’est que la crise est aussi le moment quand devient possible une rémission, une guérison, le moment quand l’esprit se détache sur le fond de l’esprit du temps. Parce que c’est dans le moment où se manifeste l’incompatibilité entre l’esprit du temps et mon esprit que mon esprit m’apparaît. Mon esprit ne m’apparaît pas dans la transparence de l’uniformité des discours, des actions, des productions — au contraire, dans cette transparence, il est invisible —, mais dans la négation par contraste que forme la bêtise. Mon esprit se détache sur le fond de l’esprit du temps dans la répulsion, l’allergie, le dégoût, l’ennui, l’insensibilité au pathos contemporain, dans une sorte d’acontemporanéité qui ne se manifeste pas d’abord comme un phénomène conscient, mais peut-être simplement comme une migraine, la nécessité de se plonger dans le noir pour échapper au grouillement des actions, des discours, des productions de l’époque. Je suis le fruit de mon époque, c’est peut-être en le reconnaissant et en y accordant de l’importance (sinon, je ne peux pas prendre conscience de la bêtise omniprésente) que je peux découvrir mon esprit, ce qui n’est pas de mon époque, mais de mon temps propre, ce qui n’est pas le contemporain, mais ma temporalité singulière, mon rythme, mon progrès.

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2 Commentaires

Classé dans Littérature, Théorie

2 réponses à “La bêtise et mon esprit

  1. Au vu de cet article, votre avis m’intéresse : je lance un grand débat, ouvert à tous, sur l’égalité des intelligences, et j’y soutiendrai pour ma part, par étapes, qu’il n’existe pas d’imbécile. Toutes les idées, quelles soient ancestrales, originales ou paradoxales sont les bienvenues. Si vous voulez participer : existence! ( https://jeanpaulgalibert.wordpress.com) .

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