Œuvre à être toujours plus singulier

Œuvre à être toujours plus singulier. — Ce n’est pas dire : « Travaille à être toi-même », comme si ce soi était un donné qu’il est impératif de découvrir, mais imagine-toi toi-même. Note aussi combien cette phrase est plus riche que celle-ci, plus célèbre : « Connais-toi toi-même » parce qu’elle présuppose une activité réelle, un devenir en acte qui ne se manifeste pas, mais se fait, a lieu, occupe un temps et un espace (occupe le temps et l’espace de ta vie). Œuvre à être toujours plus singulier — c’est une déclaration d’indépendance, une déclaration d’individualité. Il s’agit de l’invention de la vie, qui n’est pas un dépassement de l’art, comme les avant-gardes l’ont cru, ni un dépassement de la vie, comme l’ont cru les dandies, mais une révolution singulière (au sens où Ludwig Wittgenstein dit que c’est celui qui se révolutionne lui-même qui devient révolutionnaire). Inventer sa vie, cela peut sembler vaguement ou excessivement poétique et il est vrai que c’est poétique, mais ce n’est ni vague ni excessif. C’est plutôt l’exigence de ne pas être simplement ou uniquement, voire de ne pas l’être du tout, un élément d’un système de consommation qui pourrait tout aussi bien fonctionner sans moi en tant que je suis cette personne que je suis parce que, dans ce système, je ne suis pas considéré comme un individu à proprement parler (le système de consommation met l’accent sur l’individu, mais à condition que celui-ci se laisse réduire à un nombre restreint d’individualités qui sont distribuées entre tous), je ne suis pas considéré comme l’individu que je suis et que je suis susceptible de devenir, mais comme le porteur d’une individualité qui a été inventée par quelqu’un d’autre que moi. Dans ce système, les stars sont les modèles d’individualités (les marques fabriquent ces modèles en série) que les individus portent ensuite. Les individus ne sont pas des personnes — ils n’inventent pas leurs propres vies —, ils ne sont que des porteurs d’individualités — ils portent l’individualité que quelqu’un d’autre qu’eux a inventé pour eux. Notre révolution singulière — l’invention de sa propre vie par chaque individu — passe par une sorte de clandestinité poétique, qui n’est pas nécessairement la lecture d’un poème, ou l’écriture d’un texte sur la lecture d’un poème, ou quelque activité artistique, mais un moment durant lequel nous reconnaissons les pouvoirs de la fiction ; c’est la fiction qui nous permet d’imaginer des vies, des mondes possibles (et pas seulement un autre monde, comme une certaine politique voudrait le faire croire). Ce n’est pas un autre monde qui est possible, mais autant de mondes qu’il y a d’individus — autant de vies qu’il y a d’individus.

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Classé dans Littérature, Théorie

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