Règle de vie

Je peux comprendre ce que Musil fait dire à Ulrich dans L’homme sans qualités (II, 12 — à la fin), la distinction qu’il fait entre les mathématiques et la mystique, l’amélioration pratique et l’aventure inconnue. Mais je me sens quelque peu arrêté par le mot de « mystique », ou du moins y a-t-il dans ce mot quelque chose qui me semble d’un autre temps. Je pourrais dire les choses ainsi : aujourd’hui, nous pouvons faire le commerce du mystique. Et cette remarque qui peut paraître banale ou anodine ne l’est probablement pas parce qu’elle indique un changement profond, un changement d’époque, ce qui implique un changement équivalent dans la division que Musil opérait. Car ce n’est plus entre les mathématiques et la mystique qu’il faudrait opérer une division — un mathématicien et un mystique pourraient tous les deux avoir quelque chose à vendre et se réduire ainsi au même genre de vie ; ils se vendent tous les deux —, mais entre ceux qui ont quelque chose de bien défini à proposer (je veux dire : à vendre) et ceux qui cherchent sans savoir s’ils trouveront ni même s’il y a quelque chose à trouver. C’est ce qu’on pourrait appeler une « aventure continue » comme le faisait Musil, mais le sens s’en trouve modifié sensiblement. Il n’y a pas si longtemps, on pouvait encore considérer le mystique comme un aventurier de ce genre. Aujourd’hui, qui est cet aventurier ? Celui qui qui, sans doute, n’a rien à proposer (je veux dire : à vendre), qui n’a pas une solution à offrir, mais qui met l’accent sur l’expérience comme quelque chose de singulier sans être pour autant ni privé ni incommunicable. Cette expérience n’est pas un « autre état », plutôt un état normal dans lequel nous ne nous comportons pas comme les malades mentaux que nous sommes devenus, mais dans lequel nous nous efforçons plutôt de prendre la mesure signifiante de nous-mêmes, d’avoir un sens, nous nous efforçons de vivre notre vie, non pas dignement, non pas moralement, mais d’une manière que nous puissions vouloir vivre encore. Il n’y a pas un sens général à dégager ou à découvrir, plutôt une exigence de singularité dans la mesure où le problème que me pose ma vie est un problème singulier : moins une tâche immense qu’une expérience continue que je fais et que je suis le seul à pouvoir faire. Il n’y a pas ainsi une règle qui me précède et que je puis appliquer pour résoudre le problème de ma vie. Ma vie est l’application de la règle que je dois inventer pour vivre. Dire les choses ainsi est certainement circulaire, mais je ne vois pas d’autre façon de présenter les choses tant il est vrai que la singularité de l’expérience répugne à sortir d’elle-même, ou plus exactement : est consciente que je ne peux pas sortir de moi pour me voir comme un autre que je ne suis pas.
Ma vie est le champ d’application d’une règle que je dois inventer pour la vivre.

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Classé dans Littérature, Théorie

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