Notre fantôme

Un homme noir au Jardin du Luxembourg. Je le regarde. Je pense que c’est un clochard. Il court dans le jardin, bruit sourd de ses pas, non pas sourd, lourd, pesant, malhabile, ses pieds raclent le sol, se lèvent à peine à chaque pas de sa course feinte, je le dépasse et je les entends derrière moi qui avancent, s’approchent, lorsque je me retourne, je le vois encore, lui, une capuche sur la tête, trop de vêtements sur le corps, couches superposées de sa possession, toute sa propriété. Je le vois perdu dans l’imitation de mouvements, de gestes qu’il ne comprend pas, tel un rebut de la société qui s’efforce de continuer d’appartenir à la société et ne trouve que cette façon dérisoire, vaine et inappropriée de le faire parce que plus personne ne veut de lui, plus personne ne fait attention à lui, plus personne ne perçoit rien de lui, alors il tourne en rond sans fin, alors il hante cet espace d’où on l’a rejeté. C’est ce que je me dis, et je ne comprends pas pourquoi je parle de la « société ». Il n’y a plus de société, me dis-je. J’avance moi aussi et il me semble que je puis le croire : cet homme noir dans le jardin, c’est notre fantôme, c’est ce dont je me convaincs en le regardant toujours, la parodie cruelle de nos activités, la satire de notre obsession de nous-mêmes — viens comme tu es sois comme tu es —, de ce que nous faisons de nos vies pendant le temps qu’il nous est donné de vivre, rituels vides de sens que nous pratiquons cependant que nous les savons vides de sens pour prolonger notre existence et lui qui tourne en rond, nous imite, nous parodie de sa ronde course infinie, course pas plus insensée que la nôtre, ne renvoie pas d’image de nous puisque nous ne le regardons pas, mais détruit au contraire à chaque pas de sa course feinte la croyance en la signification de nos actes, dérision de la vie, destruction de la signification, course idiote qui te poursuit. Tu te retournes et tu vois le fantôme de toi-même, qui n’essaie même plus de te poursuivre — il t’a déjà rattrapé. Aussi, avance-t-il sans but pendant que tu crois devenir meilleur — plus fort plus beau. Or lui court aussi et il est si laid, il est si repoussant si méprisable, si étranger à tout ce que tu conçois de ta personne. Qu’est-ce qu’il fait là — à côté de toi ?

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Classé dans Littérature, Théorie

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