Journal de Paris (7.1.16)

Après avoir passé deux semaines à ne rien faire, littéralement ne rien faire, ou presque, j’ai repris la lecture des Mille et une nuits. J’avais d’abord pensé lire le Dictionnaire Khazar de Milorad Pavić (l’exemplaire se trouve d’ailleurs sur ma table de chevet), mais au moment d’en commencer la lecture, j’ai ressenti l’envie de continuer les Nuits, comme si ma fascination pour ce livre n’avait pas été diminuée par l’interruption, mais au contraire allait croissante et m’empêchait d’en ouvrir un autre avant de l’avoir fini. Ce qui m’a fasciné dans ce livre — je découvre au fur et à mesure de ma lecture la nature de ma fascination, nature qui me semble mouvante, changeante, au gré des histoires —, c’est d’abord la relation interne qui unit la vie et la littérature, le fait de sauver sa vie (plus généralement et plus exactement sans doute : de sauver la vie) et celui de raconter une histoire. Chaque nuit, en racontant une histoire, Shahrâzâd sauve sa vie, sauve une vie. Ainsi, le récit est-il l’arme avec laquelle les femmes se défendent contre les hommes, et se sauvent. Ainsi, le récit est-il l’arme avec laquelle nous luttons contre le pouvoir, et nous sauvons. Mais aussi, que ce livre n’ait pas à proprement parler d’auteur (la formule : « On raconte encore, Sire, ô roi bienheureux, que… » est une déclinaison de cet anonymat) en fait un tissu ample qui semble à même de recouvrir le monde. Lire un livre qui n’a pas d’auteur (même si ce n’est pas rigoureusement exact et que je devrais dire plutôt : « comme s’il n’avait pas d’auteur », il me semble que c’est ainsi qu’il faut que je le dise), c’est entrer dans une manière d’espace immense où le lecteur peut disparaître en tant que tel, un univers où il peut s’abandonner, où il peut s’oublier totalement parce que sa personnalité n’en rencontre aucune autre : sa personnalité ne rencontre que des personnages. Les histoires des Mille et une nuits semblent se raconter elles-mêmes dans une forme de narration automatique. Voici le temps que passe Shahrâzâd pour sauver sa vie, c’est-à-dire : sauver la vie. Cette impression de narration automatique est encore renforcée par le découpage en nuits, le récit suivant le cours du temps qui passe, comme si sa nature était celle du temps qui passe. Le temps et le récit s’écoulent ensemble, au même rythme, comme s’ils étaient une seule et même chose. La réalité et la fiction semblent certes différer, comme le jour diffère de la nuit. Mais une fiction qui permet de sauver sa vie, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus réel ? La littérature — les histoires, les contes que l’on raconte — nous permet de vivre ; pas de survivre ni de gagner du temps, mais d’inventer le temps que nous pourrons vivre. La littérature, c’est du temps qui passe. Et le présent éternel de la narration la renouvelle sans cesse.

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