Journal de Paris (14.1.16)

Le doute, ou plutôt une certaine inscience socratique incorporée sous une forme dégénérée au point de devenir une seconde nature, est chez moi une sorte de processus automatique. Je commence toujours par me dire que je n’ai rien à dire, que je ne sais pas ce que je pourrais dire. En l’occurrence, cette invitation à présenter mon travail dans le cadre d’un cycle de rencontres dans une librairie. Cependant que j’accepte avec plaisir (je dis : « Je suis ravi de cette invitation », et c’est sincère), je pense : « Mais je n’ai absolument aucune idée de ce que je vais bien pouvoir raconter ». Est-ce qu’en pensant cela, je me mens à moi-même d’une manière ou d’une autre ? Après tout, j’ai une idée relativement claire de ce que je fais et je dois pouvoir l’exposer de manière aussi claire à un auditoire. Pourtant, ma première réaction est toujours celle angoissée de l’absence de mot à dire. En y réfléchissant comme je le fais à présent, je pourrais supposer que c’est mon corps qui se dispose à avoir des idées (la « seconde nature » dont je parlais à l’instant). Si je partais du principe que j’ai quelque chose à dire, ne ferais-je pas que répéter ce que j’ai déjà dit ? Tandis qu’en partant du principe que je n’ai rien à dire, je commence un effort pour trouver quelque chose à dire, quelque chose que je n’ai pas encore dit, qui était peut-être déjà là dans ce que j’ai écrit, mais qui doit pouvoir être explicité. C’est aussi la raison pour laquelle je suis si sensible aux remarques que fait John Cage sur la nouveauté. John Cage racontait souvent que les gens n’avaient de cesse de lui demander de faire ce qu’il avait déjà fait alors que lui voulait faire au contraire ce qu’il n’avait pas encore fait. Je suis sensible non pas aux rapports sociaux que Cage commente ainsi, bien que je sache qu’ils sont importants, mais à cette exigence de trouver quelque chose à dire, d’être en quelque sorte un inventeur — ce qui n’a rien de péjoratif (contrairement à la connotation que devait prendre ce mot dans la bouche de Schönberg). C’est peut-être aussi le sens qu’on peut donner à cette phrase bien connue de Cage : I have nothing to say and I am saying it and that is poetry as I need it. Dire que l’on a rien à dire, ce n’est pas accomplir une sorte de performance contradictoire, mais se disposer à chercher quelque chose. Ainsi, c’est celui qui affirme toujours avoir quelque chose à dire qui devrait nous effrayer. L’état dans lequel nous vivons cernés de paroles, cernés de gens qui ont quelque chose à dire — et qui, de surcroît, le disent avec conviction — est terrifiant parce qu’il ne laisse aucune place à l’inscience dont nous avons tant besoin pourtant pour trouver quelque chose, trouver quelque chose qui n’a pas encore été fait, c’est-à-dire avant tout, pour chacun d’entre nous : trouver quelque chose que je n’ai pas encore fait.

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