Journal de Paris (2.2.16)

Dans le métro pour me rendre à la bibliothèque, ce qui m’a impressionné, ce ne sont pas les visages blêmes et les mines défaites des passagers (au nombre desquels, évidemment, je me compte ; — je ne suis pas un spectateur impartial, je suis un être vivant). Bien plutôt, le fait que personne n’ait envie d’être là. En traversant les couloirs en travaux, sales et insalubres, de la station Châtelet pour aller prendre la ligne 14, il m’a paru évident que personne ne pouvait vouloir vivre dans ces conditions et que nous étions donc tous contraints de vivre des fragments d’une vie que nous n’avions pas choisie et que nous ne désirions pas (si l’on nous avait demandé de choisir, nous aurions choisi une autre vie). Je n’ai pas eu envie de calculer la quantité de vie que pouvait bien représenter la somme de tous ces fragments, j’ai résumé en pensant que cette vie que nous vivions, personne ne voulait la vivre, personne n’avait envie de la vivre et que nous ne faisions donc que vivre une vie que d’autres (distants et anonymes) avaient choisie pour nous. À la bibliothèque, j’ai relu une dernière fois avant de l’envoyer la traduction de Lars Iyer sur laquelle je travaillais. J’ai envoyé le texte définitif avant corrections de Pedro Mayr. J’ai reçu un mail de regret assez énigmatique de la part d’un troisième éditeur. Et puis je suis rentré chez moi m’occuper de Daphné. Dans le bus 89, il y avait cette femme habillée comme un homme qui n’a cessé de changer de place (4 ou 5 fois en l’espace de dix minutes). Quand elle a commencé à parler de son père, comme je n’ai pas voulu faire attention à elle, j’ai détourné le regard. Nous passions alors devant le Sénat où l’on s’apprêtait à recevoir en grande pompe l’illustre poète cubain Raúl Castro. J’ai pensé que c’était tout ce qu’il restait de la France, désormais : un décorum creux et d’autant plus ridicule qu’il enveloppe une parodie de pouvoir. Au moment de descendre, j’ai dû faire des gestes de la main devant les yeux de la jeune femme assise à côté de moi pour qu’elle me laisse passer (j’étais assis côté fenêtre comme toujours dès que le peux). Elle avait les yeux rivés sur un manga et des écouteurs « Beats by Dr. Dre » enfoncés dans les oreilles. L’univers est un cliché made in China.

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3 Commentaires

Classé dans Littérature

3 réponses à “Journal de Paris (2.2.16)

  1. Je ne sais pas si on a « choisi » ou pas d’être ici, de vivre cette vie (on a toujours les excuses habituelles mais n’est-ce pas de la « mauvaise foi » ?). Mais je pense qu’il est possible de reprendre ce que nous voyons, et de ne pas émettre de jugement. Je prends la ligne 14 pour aller à la fac (donc, Olympiades) – on s’y est peut-être déjà croisé. Sur cette ligne, il y a des choses très belles : les néons qui sont intéressants vus de prêt, les structures métalliques absurdes et leurs reflets… Qu’importe l’environnement, il faut développer un regard qui débusque la beauté là où on ne pense pas qu’elle soit !

    • Disons que je cherchais moins à juger qu’à décrire ce que j’ai vu et raconter ce que j’ai ressenti. Mais oui, heureusement, nous avons la chance de pouvoir voir la beauté partout…

  2. Les encres désancrées

    Je sens que je vais suivre ce journal avec beaucoup d’intérêt…

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