Journal de Paris (14.2.16)

(Douze ans aujourd’hui.)

En lisant Le rivage des Syrtes de Gracq, je me dis que la langue châtiée presque jusqu’à l’excès est la condition du dépassement d’un certain classicisme qui est tout apparence. La surabondance des comparaisons et des métaphores crée une couche de langage qui maintient les événements à distance, au point que l’on peut s’interroger sur la nature, la réalité des événements dont on suppose qu’ils se déroulent. Ce matin, c’est ce passage notamment qui m’a retenu : « Je restais tapi, le cœur battant, devant cette étrangère soudain livrée à la grâce trouble de son animalité pure. Les doigts s’attardaient, se ployant dans les touffes souples, la tête renversée faisait de la gorge une averse pâle, tordait doucement les seins comme autour du manche d’un poignard. Elle ressemblait au tremblement qu’on voit à l’air au-dessus d’une flamme chaude. Pour la première fois, Vanessa s’était faite chair. Elle surgissait du reflux de mes rêveries fiévreuses, ferme et élastique comme une grève, faite pour la plante et la paume, une douce terre ameublie sous le fouet de la pluie de sa chevelure. » Passage proprement ahurissant par son excès, la multiplication des ressemblances, des comparaisons, des métaphores qui donnent l’impression que le sujet (de quoi ça parle) s’enfuit à chaque moment de chaque phrase pour revenir sous une forme différente. L’impossibilité de traduire en langue vernaculaire les métaphores me semble indiquer que ce ne sont pas seulement des métaphores, qu’il y a quelque chose de plus, une manière d’univers purement fictif qui est construit. La réalité surgit du rêve ; c’est ce que Gracq fait dire à Aldo, mais c’est surtout ce qu’il fait dire à son langage. D’où ce mélange de chair, d’eau, de feu et de violence qui s’élabore dans ce passage. Tout se produit à la fois : le corps d’un animal qui en guette un autre, une averse soudaine, un feu qui brûle, un coup de poignard. Les points de vue se multiplient et questionnent la nature de ce qui se déroule. Qu’est-ce qui a lieu ? Est-ce que quelque chose a seulement lieu ?

La fiction n’est pas une ressource, ce n’est pas un fonds ; — elle est inépuisable.

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Classé dans Littérature

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