Journal de Murato (14.3.16)

Ce matin, en courant, je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça que ça fonctionne, j’ai pensé à la phrase d’Amin Maalouf que j’avais lue hier selon laquelle : « L’appartenance à une communauté doit rester dans un cadre privé ». Ce qui m’a frappé, c’est sa nullité pour cause de contresens. Cette idée repose sur le présupposé selon lequel c’est l’individu qui affiche son appartenance à une communauté et trouble ainsi l’ordre de la société. Or, ceci ne représente certainement qu’une infime minorité de cas. Dans la plupart des cas, c’est la société qui renvoie l’individu à sa communauté réelle ou supposée. En effet, et il est étonnant qu’on affecte de ne pas le remarquer, un certain nombre de caractéristiques comme la couleur de la peau, le type ethnique, le patronyme, etc., ne peuvent tout simplement pas être dissimulées dans la sphère publique et ne peuvent de fait pas demeurer dans la sphère privée. Ce n’est pas parce que les individus qui les portent les affichent, c’est parce qu’on renvoie l’individu qui ne peut pas faire autrement que se montrer tel qu’il est (aussi, en partie, etc.) à son appartenance. Je pense à deux exemples. Quand je travaillais dans l’édition, à peu près à l’arrivée du printemps, un journaliste spécialisé dans les questions catholiques, avec qui j’avais travaillé lors de la préparation de son ouvrage, m’avait dit au téléphone à l’arrivée du printemps : « Vous devez être content, hein ? » Je lui avais dit que oui, comme tout le monde, le printemps… Ce à quoi il avait cru bon d’ajouter : « Oui, les gens comme vous, vous aimez bien ça, le soleil. » Plus récemment, alors que Nelly et moi quémandions une place en crèche à la mairie, on a cru bon de m’interroger : « Orsoni, c’est corse, non ? ». J’évoque ces deux exemples parce que je ne suis allé en Corse que deux fois dans ma vie : vers l’âge de cinq et vingt-cinq ans. Je n’ai jamais guère chanté de polyphonies qu’ivre mort, et mal encore, et il y a longtemps en plus. La Corse n’est pour moi qu’une origine lointaine, exotique. C’est beau, la Corse, sans doute, mais c’est tout. J’écris en français sur des thèmes qui n’ont absolument rien à voir avec l’insularité originelle qui devrait être la mienne. J’ai les cheveux raisonnablement bruns, la peau couleur aspirine, aucun accent. Et pourtant, je suis renvoyé à des origines que je ne considère pas comme les miennes du simple fait de mon patronyme. L’appartenance, ce n’est pas moi qui l’affiche, qui la translate du privé au public, c’est le public qui m’y renvoie comme si je ne pouvais pas y échapper, comme si je devais toujours justifier de quelque chose à quoi je ne peux rien et qui ne suscite rien en moi si ce n’est de l’indifférence, ou de la lassitude quand il faut que je justifie pour la énième fois du village corse (« Et tu es / vous êtes d’où ? », combien de fois ai-je entendu cette question que je hais ?) dans lequel mes arrière-grands-parents sont nés au dix-neuvième siècle. La solution serait sans doute de changer d’état civil pour me faire appeler Jean X, mais elle ne vaut que pour quelqu’un comme moi, couleur aspirine. Il me semble qu’au lieu de faire semblant de croire que le problème ethnique au sein de notre société provient de ce que l’individu affiche son appartenance et se rend donc essentiellement coupable de ne pas refouler ce qu’il est (aussi, en partie) au moins parce que c’est ce dont il a l’air dans une hypothétique sphère privée, il faudrait débattre publiquement de la pluralité des cultures. Le multiculturalisme est un fait, pas une théorie. Plusieurs cultures coexistent. Plutôt que d’exiger l’impossible, il faudrait débattre publiquement de la pluralité des cultures, de la pluralité des appartenances, de ce que c’est qu’une appartenance (un type ethnique, la couleur de la peau, un patronyme, ou plutôt un ensemble de croyances qui constituent l’individu ?) et de la façon dont elles peuvent coexister pacifiquement. On ne devrait pas avoir à se cacher. On ne devrait pas non plus avoir à se justifier. On devrait en revanche pouvoir vivre sa vie sans subir ni causer de torts. Ce n’est pas dans le privé que cette issue favorable pourra se découvrir, mais au grand jour, sur la place publique.

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