Un jour comme un autre

Les temps changent. C’est une phrase horrible, je sais, aussi laide qu’un truisme. Mais tant pis, il faut savoir sacrifier la beauté sur l’autel de la vérité, fût-elle plate et ennuyeuse.
Les temps ont toujours changé, d’ailleurs. Autrefois, c’est vrai, il fallait un temps passablement long pour s’en apercevoir, un temps si long qu’au moment où l’on s’apercevait que les temps avaient changé, ils avaient changé depuis si longtemps déjà que d’autres changements étaient en train de se produire dont on ne s’apercevait pas encore. En quelque sorte, on était toujours en retard sur le changement. Et pendant longtemps, c’est ainsi que les temps changèrent. Mais les temps ont tellement changé désormais qu’il semble que ce soit la nature même du changement des temps qui s’en soit trouvée changée. Non seulement, les temps changent, en effet, mais on s’aperçoit qu’ils changent cependant même qu’ils changent et cette observation du changement simultanée au changement change, naturellement, le changement en tant que tel. Les temps changent, pourrait-on résumer de façon paradoxale, mais plus comme avant.
Ceci n’a sans doute rien à voir avec cela, mais il y a peu, un intellectuel — dont, je l’espère, on me pardonnera d’avoir oublié le nom — déclarait que l’appel du 18 juin n’avait jamais été aussi actuel. Ce qui aurait pu n’être qu’une idiotie de plus parmi le nombre incalculable d’autres idioties qui sont proférées chaque jour contenait en soi, et sans doute bien involontairement, une intuition d’une profondeur abyssale. En effet, si l’actualité du 18 juin 1940 le 18 juin 2016 signifiait que ce qui c’était passé le 18 juin 1940 n’avait pas perdu son sens le 18 juin 2016, elle signifiait toutefois aussi que le 18 juin était toujours le 18 juin. Le 18 juin 1940 étant toujours d’actualité, le 18 juin 2016 était toujours le 18 juin 1940. C’était déjà profond. Mais l’abysse de l’intuition ne s’arrêtait pas là, elle plongeait encore plus loin dans les arcanes de l’histoire : tous les jours qui s’étaient écoulés entre le 18 juin 1940 et le 18 juin 2016, à savoir 27759 jours, ce qui n’est pas rien, force est de le reconnaître, tous ces jours n’avaient jamais été en réalité qu’un seul et même jour. Ces 27759 jours n’avaient jamais été que l’actualisation constante des événements qui s’étaient déroulés le 18 juin 1940. Oh, bien sûr, si l’on se penchait de manière superficielle au-dessus de l’abysse, on voyait qu’un certain nombre d’événements avaient eu lieu entre ces deux dates ; des guerres, des paix, des transformations, des révolutions, que sais-je encore ? Mais ce n’était là, il faut bien l’admettre, qu’un coup d’œil rapide qu’une vue plus perçante pourrait bien vite démentir en démontrant que nous vivions toujours le même jour.
Comme tous les mercredis matin, ce mercredi, je suis allé faire mon marché. Comme tous les mercredis matin, j’ai descendu les escaliers, traversé la cour intérieure que les ouvriers n’ont toujours pas fini d’occuper, j’ai appuyé sur le bouton qui permet d’ouvrir la porte qui donne sur la rue et je me suis mis en marche vers le boulevard Edgar Quinet. Au bout d’un bref moment — tout juste le temps de faire quelques pas —, j’ai ressenti une sensation étrange, comme si j’étais pris soudain dans un champ de forces qui me transperçaient de part en part. Je me suis arrêté et j’ai regardé mes mains qui me faisaient l’impression d’être la cible d’invisibles rayons, mais tout allait bien, du moins, elles n’étaient pas en train de fondre ni de se désintégrer. Du coup, j’ai regardé autour de moi et tout avait l’air parfaitement normal, la circulation était toujours aussi étouffante, les familles de mendiants avaient toujours leur domicile sur les bouches d’aération du métropolitain, et les magazines grand public faisaient sans discontinuer leur putassière réclame. Contrairement à mon habitude, je me suis assis sur un banc. À vrai dire, ce ne fut pas une décision consciente. Disons que quelque chose m’a poussé à m’y asseoir. Ce devait être le champ de forces. C’était nécessairement le champ de forces. Je n’ai même pas essayé de résister. Une fois assis, une idée étrange m’a pénétré. J’ai posé la main sur mon front, et je me suis demandé :
— Mais qu’a-t-il bien pu se passer avant le 18 juin 1940 ? Depuis le 18 juin 1940, du fait de sa permanente actualité, nous ne vivons plus que des 18 juin, cela est entendu, c’est indiscutable, n’y revenons pas. Mais avant ? Avant le 18 juin 1940, jusqu’au 17 juin 1940, quel jour vivions-nous ? Le 14 juillet 1789 ? Le 18 brumaire de l’An VIII ? Ou bien, au contraire, un jour banal, un jour comme un autre, un jour au cours duquel il ne s’est rien passé de remarquable dans l’histoire de France ? Maudit 18 juin 1940…
J’avais dû parler à voix haute sans même m’en rendre compte parce qu’un agent de police s’est approché et après m’avoir salué de façon règlementaire s’est adressé à moi :
— You are Place du 18 juin 1940.
Je ne sais pas ce qui m’a le plus étonné : le renseignement que je n’avais pas demandé ou le policier polyglotte. Je l’ai regardé un peu interloqué et je lui ai répondu :
— Non, mais de quoi vous me parlez, là ?
— Ah pardon, m’a-t-il rétorqué, je croyais que vous étiez un touriste perdu… Vos papiers !
— Ah d’accord, comme je ne suis pas un touriste, vous contrôlez mon identité ?
— Ne discutez pas. Vos papiers !
Je lui ai donné ma carte d’identité qu’il a regardée après m’avoir regardé et avant de me regarder à nouveau et après aussi et ainsi de suite trois ou quatre fois. Et puis il m’a dit :
— C’est un luxe de passer le temps assis sur un banc. Vous n’avez pas de travail ?
— Je suis écrivain. J’allais faire le marché quand…
Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase parce qu’il a éclaté de rire. Il a appelé son collègue :
— Didier ! Didier ! Hé, Didier ! Viens voir, j’ai trouvé le nouveau Houellebecq !
Pendant que Didier s’approchait, j’ai pensé que le jour où des policiers connaîtraient mon nom, ce serait vraiment la gloire, mais j’ai gardé cette idée pour moi. Didier a dit :
— Quoi ?
— Il est écrivain, du coup, il passe ses journées assis sur un banc. C’est pas mal comme boulot, non ? Ça te plairait pas, toi, de passer tes journées le cul sur un banc, hein ?
J’allais répondre que ce n’était pas vraiment ce que j’avais l’habitude de faire, mais la perspective d’expliquer l’histoire du champ de forces m’a épuisé. Et puis Didier n’avait pas l’air de trouver ça drôle. Il a dit :
— Ouais, on a autre chose à faire là, Michel… Bonne journée, Monsieur.
Michel m’a rendu ma carte d’identité et m’a gratifié d’un nouveau salut règlementaire. Moi, je suis resté là quelques instants encore sans penser à rien. En me levant, mes yeux sont tombés sur la plaque qui indiquait le nom de la place. Je n’y avais pas prêté attention et quand le policier s’était adressé à moi, j’avais pensé à son accent plutôt qu’à l’information qu’il venait de me donner. Maintenant que j’y pense, je me dis que j’aurais dû croire en une manière d’épiphanie, comme si quelque chose m’était révélé sur le sens de l’histoire, le destin de la France, la souveraineté nationale. Et cette histoire aurait eu une dimension tout autre. Mais ce n’est pas ce que j’ai fait.
Qu’est-ce que j’ai fait ?
Rien. Je me suis dit qu’après tout, la gloire de Houellebecq, je m’en foutais pas mal, si seulement si je pouvais avoir autant d’argent que lui. Si seulement je pouvais avoir autant d’argent que lui, je voudrais bien que rien ne change jamais, je voudrais bien que tous les jours soient pour toujours le même jour, le 18 juin ou le 29 février, cela ne ferait aucune différence pour moi, je me maintiendrais dans une sorte de continuité supérieure, au-delà des aléas du temps qui passe et nous laisse toujours plus décrépit. C’est d’ailleurs pour une raison de cet ordre, peut-être, qu’on en vient à imaginer que les temps ne changent plus. En effet, les temps changeant toujours, il arrive nécessairement un moment où l’on est dépassé. C’est triste, je veux bien le croire, mais c’est inéluctable. Or si l’on parvient à arrêter l’horloge du temps, par l’effet d’une rhétorique médiocre, si nécessaire, une conséquence non négligeable est que l’on sera toujours d’actualité. On vieillira, certes, mais à la vitesse de l’époque ; pas plus vite. Moi qui ne cherchais pas à l’être spécialement, d’actualité, simplement à gagner autant d’argent que Houellebecq, je me suis dit, après tout, pourquoi pas ? Ensuite, j’ai haussé les épaules. J’ai regardé le ciel parce qu’il faisait chaud pour la première fois de l’année, à Paris. Et je suis allé faire mon marché.

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