Cynique pas amer

Hier, Nelly m’a reproché d’être cynique et moi, je lui ai répondu que ce n’était tout de même pas de me faute si je voyais simplement un peu plus loin que l’immense majorité de la population. C’est ce que j’ai répondu à Nelly, mais je crois que, surtout, ce que je n’aime pas dans l’idée selon laquelle je pourrais être cynique, c’est le mot proprement dit, ou le cynisme, si l’on veut, parce que cela me rattacherait à un courant, une école, un mouvement, enfin quelque chose d’autre que moi-même, ce que, je crois, je ne supporte pas. La conversation portait sur l’un de ces petits cocktails qui se donnent à Paris aux alentours de la rentrée, et qui consiste à se féliciter d’être écrivain, éditeur, journaliste, attachée de presse, et caetera. Des gens dont c’est le métier ou bien les éditeurs eux-mêmes ou bien les journalistes eux-mêmes invitent des écrivains, des éditeurs, des journalistes, des attachées de presse, et caetera, à passer un moment ensemble pour se féliciter de vendre des livres, d’en vendre beaucoup, ou un peu moins, mais d’en vendre en tout cas, ou alors pour donner un prix dans l’espoir d’en vendre, des livres, encore plus, ce qui arrive quelquefois, mais pas tout le temps, ce n’est pas vrai, quelquefois il arrive qu’un livre reçoive un prix et qu’il ne se vende pas plus que ça ou bien que les chiffres de vente ne soient pas à la hauteur des espérances que ledit prix avait suscitées, oui, oui, cela arrive, cela m’est arrivé, par exemple à moi, de recevoir un prix pour un livre que j’avais écrit et de ne pas en vendre beaucoup — malheureusement. C’est ce que j’ai dit à Nelly, hier, après qu’elle m’a reproché d’être cynique, je le lui ai dit pour adoucir quelque peu l’idée que je voyais plus loin que l’immense majorité de la population dans la mesure où, c’est ce que j’ai dit à Nelly, oui, moi aussi, quand j’avais su que je recevrai un prix, j’avais dit que j’irai le chercher et que, effectivement, le jour quand on m’a remis le prix, je suis allé le chercher et, par conséquent, en cela, je ne diffère pas de ceux qui participent au petit cirque éditorial dont je disais du mal à Nelly avant qu’elle ne me reproche d’être cynique, non, je ne diffère pas d’eux, mais d’un autre point de vue, eh bien, oui, je diffère quand même d’eux parce que, moi, je suis allé chercher un chèque, je n’ai pas honte de le dire, un chèque qu’on me remettait, c’était donc vraiment un prix, je suis allé chercher ce chèque parce que, comme je ne vends pas beaucoup de livres, je ne gagne pas beaucoup d’argent et, donc, si quelqu’un me dit qu’il a beaucoup aimé mon livre et qu’il souhaite me le témoigner en me donnant de l’argent, je ne vais pas refuser, ce serait idiot. Peut-être, plus tard, si je vends beaucoup de livres, ou du moins suffisamment en tout cas pour ne plus me soucier des conditions de ma subsistance matérielle, ni de celle de Nelly, ni de celle de Daphné, peut-être qu’alors, je refuserais l’argent qu’on voudrait me donner pour me témoigner qu’on a aimé mes livres, mais en fait, je ne le crois pas, je crois que j’accepterais quand même l’argent qu’on voudrait bien me donner pour me témoigner qu’on aime mes livres. Bien sûr, je n’écris pas pour gagner de l’argent, bien sûr que non, si je faisais ce que je fais pour gagner de l’argent, je ferais autre chose, mais ce n’est pas cela que je voulais dire à Nelly, peut-être plus simplement que je ne supporte pas l’hypocrisie qui règne dans ces cocktails stupides où il ne se passe jamais rien d’intéressant, mais où l’on peut quand même boire à l’œil, ce qui, à l’occasion, peut valoir la peine de se déplacer, oui, mais à condition, bien sûr, d’être bien accompagné, sinon il vaut mieux rester chez soi et boire tout seul, cela vaut mieux que d’être entouré d’imbéciles qui ne comprennent rien à rien, mais sont simplement là où il sont pour se pincer les fesses et manger et boire à l’œil. Nelly a raison cependant, je crois, de dire que je suis cynique, non parce que je serais réellement cynique, je crois qu’elle-même ne pense pas que je sois réellement cynique, mais elle a raison quand même quand elle le dit dans la mesure où elle le dit parce que ce qu’elle veut dire, c’est que j’exagère et que j’en fais trop — c’est vrai. Mais tout de même on ne peut pas se contenter de constater que les choses sont comme elles sont et s’apercevoir que les choses comme elles sont sont complètement ridicules, qu’elles sont insupportables comme elles sont et faire comme si de rien n’était, ne rien dire jamais ni à personne, garder un silence qui jette le voile pudique sur la question, garder son quant-à-soi, le profil bas toujours aussi lâche et faible de celui qui garde toujours tout pour soi, qui ne dit jamais rien, surtout ne pas faire de vague, surtout ne rien dire alors que tout le monde sait que c’est ridicule et que c’est insupportable alors que tout le monde sait que, dans la plus large des mesures possibles, la vie en société est ridicule et insupportable, précisément parce qu’elle consiste à ne rien dire du tout, à être là où il convient que l’on soit, à faire comme tout le monde, à accepter des comportements qui, pris isolément, bien sûr, ne sont pas inacceptables, n’ont rien de dégoûtant ni d’abject, bien sûr que non, mais qui, mis bout à bout, pour ainsi dire, les uns à la suite des autres, au cours de toute une vie, deviennent parfaitement insupportables et intolérables à un individu relativement sain d’esprit, mais voilà, justement, les individus sains d’esprit se sont tellement compromis dans la vie en société, qu’ils n’ont plus l’ombre d’un esprit, plus rien, que du vent, un petit courant d’air qui leur passe par la tête, rentre par une oreille ou une narine et ressort par une autre oreille ou une autre narine. Les individus qui étaient tout d’abord sains d’esprit ne le sont plus du tout et, désormais, se comportent comme des personnages ridicules et insupportables d’une farce mal écrite que tout le monde supporte parce que c’est le seul moyen de supporter une vie qui, autrement, serait absolument vide, vide de tout, de tout espoir, de toute raison de continuer de vivre. Est-ce penser cela fait de moi quelqu’un de cynique ? Non, je ne le crois pas. Comme je l’ai dit à Nelly après qu’elle m’a reproché d’être cynique, c’est tout bonnement que je vois un peu plus loin que l’immense majorité de la population et qu’est-ce que je peux y faire moi, si c’est ainsi que je suis fait, vais-je me taire tout le temps, sourire poliment, ne pas faire de vague, jamais, garder le profil bas, toujours, toute ma vie durant ? Je ne l’ai pas dit à Nelly, hier, mais je le lui ai dit une autre fois, peut-être plusieurs, il n’est pas impossible que je me répète quelquefois, non ce n’est pas impossible que je me répète, quand j’étais enfant, dans ma famille, on trouvait que je ne parlais pas beaucoup, les plus bienveillants devaient sans doute me trouver timide, les autres, tout simplement imbécile, oui, c’est ce que je pense qu’ils pensaient de moi. Mais évidemment, personne ou presque ne s’est jamais dit qu’il y avait peut-être autre chose, que c’était en fait autre chose qui faisait que j’observais sans rien dire ce que faisaient les gens, presque personne, à l’école non plus quand mes camarades se perdaient dans des considérations stupides, des débats puérils, non plus, à ce moment-là, je ne disais rien, je considérais la scène d’un sourire amusé — et puis, c’est tout. Mais cette posture, cette posture du silence, comme je crois qu’il faut la nommer quand même le silence ne serait que partiel, en fait, cette posture, il n’est pas possible de l’adopter éternellement, je ne peux pas vivre toujours comme cela, sans rien dire de ce qui me paraît insupportable, ne jamais rien répondre quand je me rends compte que untel ou untel ne comprend strictement rien à ce que j’écris, mais qu’il l’écrit quand même, comme si sa position de petit chroniqueur dans un journal lui conférait une certaine autorité, alors que non, vraiment, il ne comprend strictement rien à ce que j’écris et croit être plus intelligent que tout le monde, plus intelligent que moi, alors qu’il vient simplement de révéler qu’il est un imbécile qui ne comprend strictement rien. Est-ce que je vais me taire ad vitam aeternam ? Je peux bien garder tout cela pour moi un certain temps, ne le confesser qu’en privé, à l’occasion, mais je ne peux pas garder cette réserve absurde ad vitam aeternam comme si je n’avais rien à dire de tout cela, comme si je flottais dans le royaume éthéré de la fiction fictionnelle, des petites histoires qui ne portent pas à conséquence. Non, je ne peux pas. Ce n’est pas ce que j’ai dit à Nelly après qu’elle m’a reproché d’être cynique, mais c’est ce que j’aurais dû lui dire parce que ne rien dire du tout de toute cette montagne d’imbécillité, c’est courir le risque de se bloquer définitivement, de ne plus être capable de ne rien dire du tout, de rien, plus jamais, d’interrompre définitivement un flux qui ne devrait pas être interrompu. Cela, en revanche, je n’aurais pas pu le dire à Nelly après qu’elle m’a reproché d’être cynique parce que je l’ai compris ensuite, ce n’est qu’ensuite en effet que j’ai compris que sans doute si j’avais tellement de mal à écrire depuis quelque temps, ce n’était pas en raison de la naissance de Daphné, ce n’était pas à cause du fait que Nelly attendait un enfant et puis que cet enfant est venu au monde, comme on dit, et que, depuis qu’elle est là, Daphné, eh bien, comme nous vivons à Paris où les appartements ne sont souvent pas très grands, j’ai dû sacrifier mon bureau, la pièce et jusques au meuble lui-même qui sert depuis que Daphné est née de table à langer, eh bien, en fait, non, ce n’est pas du tout pour cela que j’ai tant de mal à écrire depuis de longs mois, c’est bien plutôt parce que je me censure tellement que j’ai fini par interrompre le flux, à force de ne rien dire, à force de me taire, de m’obliger moi-même à me taire parce que je ne veux pas parler de certaines choses, parce que je trouve, de fait, qu’elles sont sales, en plus d’être ridicules et insupportables, et comme je trouve qu’elles sont sales, qu’elles sont répugnantes, eh bien, je m’interdis d’en dire quoi que ce soit. Or, les choses sales ne cessent pas pour autant d’être sales quand on n’en parle pas. Ce qui se trouve dans le coffre ne disparaît pas quand tu refermes le coffre, ce qu’il se passe ne cesse pas de se passer parce que tu n’en parles pas parce qu’en n’en parlant pas tu crois que cela peut sinon disparaître, du moins ne plus t’atteindre, ne plus te toucher, comme si tu pouvais garder la saleté à distance, tu sais bien que ce n’est pas possible, tu as beau fermer les fenêtres, la saleté trouve toujours un moyen d’entrer à l’intérieur. À présent, je me parle à moi-même et ce n’est pas bon signe, non vraiment pas bon signe du tout, mais il faut tout de même que je dise les choses comme elles sont parce qu’à force de me taire, ou plus exactement à force de taire certaines des mes pensées à propos de certains sujets, j’ai fini par m’empêcher de dire quoi que ce soit de quoi que ce soit en sorte qu’à présent je suis obligé de faire tout le chemin en sens inverse, je suis contraint de me désinterdire d’aborder certains sujets pour pouvoir écrire ce que je veux écrire, pour pouvoir écrire ce que je veux écrire, je ne peux pas me passer du contre, en quelque sorte, je crois que je peux l’exprimer ainsi — je ne peux pas me passer du contre si je veux écrire pour. Ce que j’aurais dû dire à Nelly après qu’elle m’a reproché d’être cynique, c’est que j’ai commis une erreur en croyant que je pouvais me contenter d’écrire pour et passer sous silence tout ce contre quoi j’écris aussi, tout ce contre quoi mon pour est contre, mais non, ce n’est pas possible, c’est toute l’image de la réalité qui s’en trouve faussée comme si l’on ne voyait jamais qu’une partie de la réalité, qu’une partie d’un ensemble qui est deux fois plus vaste en réalité qu’il n’y paraît. Je ne peux pas passer sous silence tout le contre parce qu’il constitue aussi mon pour, il faut que je me batte, en somme, c’est ce que j’aurais dû dire à Nelly, il faut que je sois mauvais si je veux pouvoir espérer être bon, alors oui, je suis peut-être cynique, c’est peut-être vrai que je suis cynique, mais tu sais, Nelly, mon amour, je ne suis pas amer.

Advertisements

1 commentaire

Classé dans Littérature

Une réponse à “Cynique pas amer

  1. Altip Mansra

    Yo Jérôme, bah d’abord, je ne dis pas que tu ne vois pas plus loin que la plupart des gens, mais ça n’empêche que tu dois forcément ne pas voir beaucoup beaucoup de choses, l’un ne va pas san l’autre en fait. Peut-être bien que tu vois loin dans ton propre couloir, ce n’est qu’en essayant de voir loin dans le couloir des autres que tu peux espérer réellement voir plus loin que la plupart des gens. Au début, tu peux te dire que les autres individus seuls ou en groupe sont comme des animaux dans un documentaire, c’est si beau et plaisant de les voir bouger sans presque penser être vu, et tu jubiles, c’est magnifique tous ces gestes, ces tics, ces habitudes, ces rites, ces rires, ces regards, ces éternuements, ces sons presque arbitrairement réunis dans leurs bouches… c’est génial. Au début, tu peux te dire je suis le gars qui bouge dans le tableau peint de la vie, tout le monde dans cette saynète de banquet d’éditeurs est figé, bloqué? Presque inutile? Ils ne voient que celui qui les regarde, de leur tableau, de leur place dans ce tableau, ils ne regardent que lui, sans bouger, ils le suivent des yeux où qu’il aille. Sans quoi ils ne seraient pas à leur place. Mais toi tu bouge, parfois même tu essaies de les faire bouger. Et peut-être que toi aussi tu n’es qu’à ta place observant celui qui te regarde. Juste dans un cadre plus grand. Au début, tu peux être tellement eclaté par l’immensité vertigineuse et infinie des potentialités, des statistiques et des univers parallèles que tu te dis qu’être ridicule, que pouvoir être ridicule, c’est quand même le plus beau des cadeaux, être ridicule pourrait te permettre de goûter à l’infini, quel goût somptueux, quel goût merveilleux a l’infini quand on est ridicule! Ou alors au début tu pourrais croire à la vanité des choses, n’y a t il rien de plus vain que la mort, de soi des autres d’elles, d’elle, la disparition, c’est en quelque sorte ce qu’est la mort, c’est vain. Au début tu peux croire que, quand tu tombera amoureux, la fille t’aimera en retour, du plus bel amour, vous danseriez ensemble sur « I started a Joke », ça serait tellement coton et ouate, baiser sur le quai d’une gare, baiser aprés avoir passé le portillon de son jardin de studio loué d’étudiante, baiser au ciné, baiser dans le cou, petit mot écris sur sopalin, elle écrit: « je t’ai regardé dormir avant de partir au travail et tu étais si beau, chaque matin je t’aime plus fort, mon amour. », couverture pour deux, voyages à deux, pas besoin d’eux. Et le pire c’est que ça s’est passé, mais pas pour toi, toi tu n’étais que spectateur, tu n’as eu que les orteils de la femme d’un autre touchant en les aggripant par hasard tes propres orteils, si bien qu’elle étais trop perturbée pour jouer sa carte et toi faisant semblant de réfléchir à ton jeu, tu te délectais de ce moment, de cette gêne, amoureux en secret que tu étais. Et sur ce quai de gare, tu n’as pas eu le courage de prendre le risque de lui donner le premier baiser de ta vie. C’est un peu toi le premier baisé de ta vie. Au début tu peux écrire juste un mot et laisser le reste suivre. A la fin, tu n’es qu’humain, tu peux décider d’être chien, mais tu n’es qu’humain, c’est ridicule, magnifique, vain, infini, triste, cocasse, il n’y a pas qu’un mot pour le dire, il y a même des mots qui n’existent pas encore. Tu peux raconter ce qui décore ton couloir sur toute sa trés longue longueur, ou essayer d’imaginer le couloir des autres et le retranscrire le mieux que tu veuilles le faire. Tu peux faire des lignes comme quand le prof t’as dit d’écrire cent fois: « je ne dois pas donner de coup de tête à mon camarade », écrire cent fois sur un des gestes fondateur de ton existence, c’est presque trop chiche. Tu peux écrire pour avoir la classe de pouvoir affirmer avoir aider un futur écrivain à avancer dans son rêve.
    Tu n’es qu’humain, tu n’as qu’à vivre. Laisse toi le plaisir d’écrire comme tu n’as qu’à vivre. Et change de style, ça te fera du bien, personne n’aime trop s’habiller TOUJOURS dans les mêmes vêtements. Point de vue point final.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s