Note de l’auteur, 2

Pour écrire le livre, je constitue une bibliographie que je ne consulte pas. Il s’agit d’ouvrages que je connais, que j’ai déjà lus (en totalité ou en partie) et il me suffit de les sentir près de moi pour l’instant. Quand je reprendrai l’ouvrage, quand il me semblera que j’aurai fini la première écriture, il sera temps pour moi de les relire, sans doute pour approfondir quelque chose que je n’aurai pas suffisamment développé, pour préciser un aspect que j’aurai laissé de côté, ou bien au contraire pour tout reprendre à zéro. Ce qui précède est une façon de dire que j’écris comme quelqu’un qui s’assoit au piano et joue, compose une pièce. La première exécution qu’il donne de la pièce n’est certainement pas la version définitive, mais il commence ainsi dans l’instant l’élaboration de quelque chose qui demandera du temps, il compose dans une forme d’immédiateté de l’écoute. Bien sûr, cette immédiateté est toute relative dans la mesure où il joue, il compose avec tout ce qu’il sait, tout ce qu’il a déjà écouté, tout ce qu’il a joué auparavant, tout ce qu’il a déjà appris. Mais il ne joue pas en y pensant, il ne joue pas en s’y référant explicitement : il ne se laisse pas porter par ce qu’il sait, il ne se laisse pas emporter par ce qu’il sait, mais ce qu’il joue se situe pour ainsi dire sur la crête ou à la cime de la somme de toutes ses expériences. En jouant, en jouant et en composant, il est la somme de toutes ses expériences, mais il est quelque chose de plus : ce que, précisément, il est en train de composer. Au cours d’un entretien avec Jean-Yves Boisseur qui lui demandait comment il travaillait harmoniquement, Morton Feldman avait répondu : « Vous connaissez l’expression “jouer d’oreille” ? Vous savez, ces gens qui s’assoient à un piano et… Moi, je compose d’oreille, voilà. Boulez, dit-on, ne s’intéresse pas nécessairement à la manière dont une œuvre sonne ; il met plutôt l’accent sur la construction d’une œuvre. Moi, je m’intéresse seulement à ce que je perçois. » Je crois que la façon dont Feldman marque sa différence avec Boulez est exagérée (quand il dit qu’il s’intéresse seulement à ce qu’il perçoit, c’est évidemment une simplification), mais l’idée clef est là : dans la perception, c’est-à-dire non pas dans l’élaboration de quelque chose d’éminemment complexe pour le plaisir de construire quelque chose d’éminemment complexe qui va impressionner le public, mais dans la construction de quelque chose qui se trouve à la pointe de toutes les expériences que l’on a faites, qui les exprime et les dépasse simultanément. L’attention dont Feldman parle est semblable à la façon dont j’ai l’impression d’écrire en ce moment : l’exigence de ne pas me relire pour être immergé dans ce que j’écris, pour ne pas surpenser, surinterpréter, surécrire, mais pour simplement écrire, avancer dans la masse du langage dans la totalité du langage au milieu duquel je me trouve et voir jusqu’où il m’est possible d’aller. Si la construction était là, devant moi, avant même que j’ai commencé à écrire à proprement parler, comment ne me sentirais-je pas paralysé, impuissant, incapable de continuer suffisamment longtemps pour remplir le cahier des charges ? J’écrirais comme un fonctionnaire des Lettres françaises. En revanche, en ce moment, il me semble que je perçois confusément où je veux en venir et cette perception confuse m’est suffisante en ce qui concerne le dessein général dans la mesure où ce que je dois m’efforcer de clarifier au maximum, c’est le développement note à note, pour ainsi dire, de l’écriture. — Note aussi comment, quand tu réfléchis à ce que tu es en train d’écrire, tu penses plus à la musique qu’à la littérature. Comme si ton modèle était la musique et pas la littérature. Néanmoins, le modèle musical ne signe pas l’acte de décès de la littérature (ce qui m’a passionné chez Lars Iyer, soit dit en passant, c’est que je n’étais absolument pas d’accord avec lui), mais constitue par rapport à la littérature une source de vitalité, une manière de raviver la littérature pour la sortir du bain intellectuel dans laquelle elle pourrait se noyer après qu’on l’a sortie de la mare où pataugent ceux qui sont obsédés par la “littérature grand public” ou la “littérature de genre” (qui est à peu près tout ce qui s’écrit aujourd’hui) ou les deux. La seule esthétique possible pour moi est une esthétique à fleur de peau, une esthétique à l’oreille, une esthétique musicale (au sens où Feldman parle de la musique).

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