Archives de Tag: art

Journal de Paris (5.2.16)

S’exprimer ; — n’est-ce pas ce qu’il y a de plus vulgaire, de plus médiocre aussi ? Comme si ce dont il s’agissait en art (au sens le plus large du terme), c’était de sortir quelque chose que nous aurions à l’intérieur de nous à l’extérieur de nous. Comme si l’on pouvait réduire l’art à l’expression d’un moi, comme opiner du chef ou faire non de la tête, comme un chien en plastique sur la plage arrière d’une voiture d’occasion hors d’usage.

J’ai passé une bonne partie de la matinée à écrire une note d’intention pour Pedro Mayr. En fait, je l’avais commencée la veille, en rentrant de mon cours d’espagnol. En marchant du boulevard Arago au boulevard du Montparnasse, je me répétais les premières phrases de la note et à chaque répétition le fragment d’une phrase nouvelle me venait. Je n’ai rien écrit hier soir, mais ce matin, tout juste après le réveil. — Ce qui m’a semblé le plus difficile dans cet exercice, c’est de savoir ce que j’avais voulu dire en écrivant Pedro Mayr, et d’en proposer un résumé. Je savais bien ce que j’avais voulu dire avant de commencer la rédaction cette note d’intention, mais c’était, précisément, le livre lui-même, c’était Pedro Mayr. En résumant, il faut supprimer l’essentiel, qui ne se résume pas, parce que c’est, précisément, le livre. Ainsi à chaque fois qu’on te demande ce que tu as voulu dire ou faire, si l’on peut présenter les choses de telle ou telle manière plutôt que de telle autre. Oui, peut-être, peut-être qu’on peut dire ça comme ça, peut-être pas. Mais ce n’est pas le livre, qui est la seule chose que j’ai voulu faire.

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Versions, § 186. Entretiens avec Vadim Blanc (6)

— Mais vous ne pensez pas que l’art ait toutefois quelque rapport avec la vie ? — L’art n’a pas de rapport, dit Vadim Blanc en fermant les yeux. C’est seulement à la mort qu’on peut mesurer l’art : est-ce qu’un poème nous laisse fragile comme un oiseau tremblant sur le seuil ou bien nu et fort en face de l’ultime soleil ?

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Versions, § 176. Entretien avec Vadim Blanc.

Au cours de l’entretien que, contrairement à ses habitudes strictement négatives, Vadim Blanc avait bien voulu m’accorder, il déclara presque dès le début qu’il avait longtemps attendu que la société (et il voulait dire par là, précisa-t-il, sa famille, ses amis, et tous les autres en cercles excentriques jusqu’à l’État) le reconnaisse et l’autorise en quelque sorte à faire ce qu’il faisait. Mais bien sûr, une telle autorisation ne lui était jamais parvenue. Au bout d’un certain temps, il avait décidé de passer dans la clandestinité et s’était accordé lui-même tous les droits dont il avait besoin pour avancer. Même si ces métaphores pouvaient sembler ridicules, ajouta-t-il en souriant, c’était la meilleure décision qu’il avait prise de sa vie.

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Versions, § 37. La logique et les péchés.

Un soir de janvier 1913 à Trinity College, quand sur les coups de minuit, Ludwig Wittgenstein répondit à Bertrand Russell, qui lui demandait s’il était en train de penser à la logique ou à ses péchés cependant qu’il venait hanter sa chambre, les deux, il témoignait en fait de son irrésolution à choisir entre l’art et la vie. Sans doute parce qu’il avait compris qu’on ne pouvait tout simplement pas choisir entre les deux. Et, pour tous les esprits, la souffrance est une preuve que nous continuons de croire à la vérité.

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Versions, § 31. Un problème de Carl de Nemidoff.

Qu’à tout moment, la vie puisse faire interruption dans l’art, je ne crois pas que c’est ce qui avait posé le plus de problèmes à Carl de Nemidoff, mais plutôt que la possibilité de cette interruption ne fût justement pas un problème. Aussi, ce lundi matin, quand il n’entendit pas le moindre son sortir de son clavier, il ne fit rien de particulier. Il profita simplement de l’occasion pour fermer les yeux, et rester là pendant quelques secondes. Rien n’avait changé, rien n’avait été transformé et, pourtant, quelque chose se passait.

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L’esthétique pragmatiste de Richard Shusterman

Un des objectifs de ce livre est de résoudre le paradoxe et de supprimer l’opposition traditionnelle entre pratique et esthétique, en étendant notre conception de l’esthétique hors des limites que lui ont assignées l’idéologie dominante de la philosophie et de l’économie culturelle. L’esthétique apparaît bien plus riche de significations si l’on admet qu’en embrassant la pratique, en reflétant et en informant la praxis, elle concerne aussi le social et le politique. L’élargissement et l’émancipation de l’esthétique impliquent, parallèlement, que l’on reconsidère la notion d’art en libérant celui-ci du carcan qui le sépare de la vie et des formes plus populaires d’expression culturelle. L’art, la vie et la culture populaire souffrent aujourd’hui de cette identification restrictive de l’art aux seuls beaux-arts. Si je défends la légitimité esthétique de l’art populaire et si j’analyse l’éthique comme un art de vivre, c’est pour tendre vers une définition plus démocratique de l’art.
En repensant l’art et l’esthétique, le pragmatisme redéfinit aussi le rôle de la philosophie. La philosophie ne vise plus à représenter fidèlement les concepts qu’elle examine, mais s’engage désormais activement à les réformer pour notre plus grand profit. La tâche de la théorie n’est alors pas de parvenir à une vérité quelconque concernant notre compréhension ordinaire de l’art, mais bien de repenser l’art de façon à enrichir son rôle et son appréciation. L’important n’est pas tant d’élargir le champ des connaissances que d’améliorer l’expérience, même si la vérité et le savoir sont bien sûr nécessaires pour mener à bien une telle entreprise.

Richard Shusterman, L’art à l’état vif. La pensée pragmatiste et l’esthétique ordinaire.

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« Now that things are so simple, there’s so much to do. »

En lisant Silence de John Cage ces derniers jours, je me suis posé la question suivante : ne peut-on pas supposer que la thèse selon laquelle tout le monde peut être un artiste est une conséquence de l’indistinction entre la vie et l’art ? Et que, dès lors, ce qui angoisse le plus ceux qui s’opposent à cette thèse, ce n’est pas tant le fait que tout le monde puisse pratiquer une activité artistique que le fait que l’art ne soit plus séparé de la vie.
Dans un passage de son « History of Experimental Music in the United States », John Cage relate un dialogue assez étrange entre Morton Feldman et lui-même. Je cite :

There are people who say, “If music’s that easy to write, I could do it.” Of course they could, but they don’t. I find Feldman’s own statement more affirmative. We were driving back from some place in New England where a concert had been given. He is a large man and falls asleep easily. Out of a sound sleep, he awoke to say, “Now that things are so simple, there’s so much to do.” And then he went back to sleep.

(Silence, p. 72)

Une fois que nous avons laissé tomber la séparation entre l’art et la vie, en effet, tout le monde peut être un artiste, mais comme le dit Morton Feldman, il y a tellement à faire. En inventant des manières de composer, des façons de jouer de la musique, qui évacuent toute forme de psychologisme et permettent d’échapper à la tradition — ce qui revient, à mon sens, selon Cage, à réunir la musique, l’art, et la vie —, loin d’appauvrir nos pratiques, nos vocabulaires, et de les déclasser, nous leur donnons une nouvelle impulsion, nous rendons possible ce qui ne l’était pas auparavant.
Nous avons l’impression, parce que nous aimons spontanément les différences de nature, que si nous nous apercevions qu’elles n’existent pas — que ce ne sont pas des différences de nature, mais peut-être seulement des différences de degrés, ou qu’il n’y a pas de différences du tout —, nous deviendrions en quelque sorte impuissants. Mais, c’est exactement l’inverse. La croyance en une distinction entre l’art et la vie n’est pas de celles qui nous permettent d’être créatifs. Ce n’est pas parce qu’il y a une différence de nature que certains sont des artistes. C’est une idée inventée par les Romantiques. Mais c’est aussi une idée de poseur. C’est surtout une idée dont nous avons d’autant moins besoin qu’elle nous empêche d’être aussi libres et créatifs que nous pourrions l’être si nous nous en débarrassions définitivement, comme John Cage, parmi d’autres, a réussi à le faire. Dès lors, pour lui, par exemple, il n’y a plus de différences de nature entre la musique, la poésie, les exercices spirituels, dada, le zen, ou la mycologie.

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