Archives de Tag: bêtise

Journal de Paris (8.3.16)

La vie est complexe ; n’essaie pas de la simplifier.

Sur l’internet mondial, je vois passer une déclaration péremptoire qui invite à moins se poser de questions. C’est un journaliste qui dit ça en commentant la faute de ce comédien qui a avoué qu’il se posait des questions à propos de tel ou tel sujet (peu importe lesquels, de journaliste, de comédien et de sujet, à vrai dire). Et c’est vrai : quand plus personne ne se posera de questions tout sera tellement plus simple, plus con aussi, mais ça n’a jamais dérangé personne ; — du moins, pas ceux qui veulent à tout prix faire le bien de l’humanité.

C’est une preuve, si l’on veut, que la pensée contemporaine (ou le simulacre qui en tient lieu) est une vaste pétition de principe. Celui qui se pose une question n’est même pas d’abord suspect, il est toujours déjà coupable et ce, avant même d’avoir formulé une réponse.

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Journal de Paris (20.2.16)

L’ennui profond que causent en moi les écrivains qui s’occupent de l’actualité, du contemporain, frontalement qui plus est, et le ridicule dont il me semble qu’ils se couvrent sans même s’en rendre compte. Ils le clament haut et fort, et ils en sont fiers : Voici de quoi je parle !, comme s’ils s’étaient donné pour mission de sauver le monde en éclairant la conscience globale de l’humanité par l’entremise de quelque feuillets imprimés. (Quand la littérature court après ce qu’elle s’imagine être le présent, elle s’essouffle trop vite.)

Pense à l’organisation arithmétique de la bêtise dans la construction d’un plus petit dénominateur commun qui optimise les chiffres de vente et dis-toi que c’est ta culture, ton histoire qui en est la cause.

Linguistique. — « Va niquer ta grand-mère » ; c’est la deuxième fois en deux jours que j’entends cette expression et je me demande si elle est plus insultante que le classique « Va niquer ta mère » ou si elle l’est moins. Est-ce qu’à mesure qu’on remonte dans la généalogie on adoucit l’insulte — supposant qu’il est moins grave de niquer sa grand-mère que de niquer sa mère, la distance, l’écart étant plus grands et l’intimité moindre —, ou bien est-ce l’inverse — l’âge de la grand-mère étant supérieur à celui de la mère l’acte mentionné en devient plus dégradant ? Comment disait Wittgenstein déjà ? Ah, oui… Un nuage de philosophie dans une goutte de grammaire.

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Caricatures impudiques.

L’impudeur comme norme sociale, comme norme de l’échange, est une sorte d’enflure, de communication à l’excroissance viciée. S’approprier des modèles qui nous sont étrangers (« le nouveau x »), feindre que des phénomènes savamment organisés sont le produit du hasard (« best-seller surprise »), fabriquer l’authenticité comme si c’était quelque chose qui se pouvait acheter, inciter les masses à adopter des comportements irrationnels (scènes d’émeute pour acheter des vêtements dans des grandes enseignes), fabrication de soi-même comme une image de marque, à l’image d’une marque ; je pourrais multiplier les exemples d’un univers produit par cette caricature de sentiments, caricature de croyances, caricature de créations, caricature d’idées, etc., comme si tout ce qui est disponible, tout ce qui est rendu disponible pouvait être réduit à une formule publicitaire suffisamment simple pour qu’elle imprègne la masse sans esprits des consommateurs le temps que le produit est en vente. Je ne saurai dire si cette caricature de la vie est successivement, simultanément, alternativement consciente d’elle-même ou bête. S’il y a, d’une part, celui qui invente la formule « le nouveau x » en sachant pertinemment qu’il n’y a aucune commune mesure entre « le nouveau x » et le x dont il est supposé être l’incarnation moderne, simplement une vague ressemblance qui, loin de rester au stade de la coïncidence amusante, est enflée jusqu’à devenir une marque distinctive et, d’autre part, celui qui reprend la formule en ignorant tout de la possible opération qui la sous-tend. Ou bien s’il n’y a qu’un chaos sans raison qui fait que certains événements parfois ont lieu tandis que d’autres fois, non. Il est possible que les deux mouvements soient liés. Il est même hautement probable que l’activité consciente d’elle-même soit alimentée par la bêtise qui, semblable à un grand désert, ne cesse de croître. Il est ainsi hautement probable que la construction de caricatures impudiques ne soient pas le produit d’une volonté consciente de fabriquer des illusions pour les masses, mais simplement le produit d’imaginations débiles, malades d’elles-mêmes, trop fatiguées pour dépasser l’air du temps dans lequel elles baignent et qui se satisfont de reproduire des manières de faire qu’il faudrait être en bonne santé pour analyser, pour comprendre, pour surmonter. Les esprits malades survivent dans une sorte d’existence paradoxale. Tout pourrait sembler si réel (d’ailleurs, on ne parle que de ça, le réel), et pourtant tout semble si lointain, si vague, si feint. Air du temps vicié — haleine de corps malades.

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La bêtise et mon esprit

crise (kri-z’), s. f. || 1° Terme de médecine. Changement qui survient dans le cours d’une maladie et s’annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorrhagie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines, etc. Crise heureuse. Crise funeste. Une opinion astrologique et fausse a attribué une influence à la lune sur les crises. « Après cela nous [la terre] pouvons bien prétendre à envoyer des influences à la lune et à donner des crises à ses malades », [Fontenelle, Mondes, 2e soir.]

Nous traversons une période de crise de la bêtise. Au sens où, d’une part, sa manifestation est si forte qu’elle nous laisse abasourdi — l’intelligence se confondant et étant confondue avec son négatif avec une évidence qui devrait tous nous crever les yeux mais, par un phénomène presque incompréhensible, ne le fait pas — et où, d’autre part, personne ne peut se croire immunisé contre elle ou en mesure de s’y rapporter comme à un phénomène extrinsèque, un peu comme si un observateur extérieur déclarait en considérant la société qui se trouve l’accueillir : « Oui, effectivement, les gens sont des cons ». La bêtise est un phénomène global qui touche aussi bien les intellectuels (lesquels confondent les pitreries et les provocations les plus puériles avec d’authentiques productions de l’intellect), les politiques (dont les positions varient avec le temps qui passe et le plus petit événement médiatique ou, au contraire, se refusent catégoriquement à toute variation, chaque petit événement médiatique étant interprété comme une confirmation de la vérité des positions), que le bon peuple (qui consomme des produits qui procurent à chacun la sensation illusoire qu’il est un individu singulier alors même que tous ces produits le confondent un peu plus avec son voisin, font de lui son semblable en apparences). En un sens, cette crise de la bêtise marque le moment où l’individu ayant été privé, à force de déconstructions, de toute authenticité, il se trouve face à lui-même dépouillé de tous ses attributs dans la mesure où ces attributs ne sont que des productions (de l’économie, du discours social, de la démocratisation culturelle, etc.). Ce que l’individu constate, c’est que les productions, les discours et les actions qui devraient composer son être lui sont en réalité étrangers. Et cette étrangeté prend le nom de bêtise. J’appelle ainsi « bêtise » ce qu’on me présente comme devant composer mon ethos, mes qualités, mes propriétés, mes attributs — parce que c’est ainsi qu’il en va à mon époque — et que je ne reconnais ni ne peux reconnaître comme tels. Pour le dire dans une sorte de jargon démodé, la bêtise est donc l’incompatibilité entre le Zeitgeist et mon Geist propre. Si je parle de crise de la bêtise, c’est que la crise est aussi le moment quand devient possible une rémission, une guérison, le moment quand l’esprit se détache sur le fond de l’esprit du temps. Parce que c’est dans le moment où se manifeste l’incompatibilité entre l’esprit du temps et mon esprit que mon esprit m’apparaît. Mon esprit ne m’apparaît pas dans la transparence de l’uniformité des discours, des actions, des productions — au contraire, dans cette transparence, il est invisible —, mais dans la négation par contraste que forme la bêtise. Mon esprit se détache sur le fond de l’esprit du temps dans la répulsion, l’allergie, le dégoût, l’ennui, l’insensibilité au pathos contemporain, dans une sorte d’acontemporanéité qui ne se manifeste pas d’abord comme un phénomène conscient, mais peut-être simplement comme une migraine, la nécessité de se plonger dans le noir pour échapper au grouillement des actions, des discours, des productions de l’époque. Je suis le fruit de mon époque, c’est peut-être en le reconnaissant et en y accordant de l’importance (sinon, je ne peux pas prendre conscience de la bêtise omniprésente) que je peux découvrir mon esprit, ce qui n’est pas de mon époque, mais de mon temps propre, ce qui n’est pas le contemporain, mais ma temporalité singulière, mon rythme, mon progrès.

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Versions, § 160. Journal de Carl de Nemidoff (9)

Dans mes notes de lecture du journal de Carl de Nemidoff, j’ai relevé cette phrase : « Je suis en lutte contre moi-même ; c’est-à-dire aussi contre la bêtise et donc, le monde » au sujet de laquelle j’ai remarqué ce qui suit : « D’où vient cette impression que cette phrase, j’aurais pu l’écrire moi-même ? » Cette impression vient de la phrase, c’est-à-dire : de la vie même.

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Versions, § 72. Paradoxe de la bêtise.

Le problème de la bêtise est peut-être le suivant : on peut s’en plaindre, la dénoncer, en faire la critique inlassable, et essayer de la chasser par tous les moyens, mais il n’est pas certain que l’on en devienne plus intelligent. C’est un paradoxe de ce genre qui, à mon sens, devait aussi terrifier Robert Musil.

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Versions, § 34. Le dilemme de Gottlob Deulofeu.

À chaque fois qu’il lui arrivait de s’interroger au sujet des raisons qui faisaient que ses inventions ne parvenaient pas à convaincre le public (et, disons-le clairement, cela lui arrivait presque tous les jours), il y avait un instant quand Gottlob Deulofeu se demandait de quel côté la bêtise pouvait bien se situer : du sien ou de celui du public ? Et comme il ne réussissait jamais à résoudre ce dilemme, il finissait toujours par se remettre au travail.

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