Archives de Tag: corps

Journal de Paris (2.3.16)

Autour de Montparnasse, le quartier dans lequel je vis depuis plusieurs années à présent, le nombre de familles vivant à même le sol ne cesse de croître. Certains soirs, quand je rentre par exemple du boulevard Arago, ce sont quatre cinq six familles (homme femme enfants) que je peux croiser en l’espace de quelque centaines de mètres à peine. Quand nous nous sommes installés, il n’y avait guère qu’un petit groupe de clochards ou simplement un type à quelques pas de chez nous sur le boulevard. Mais ces derniers temps, ce sont des familles entières qui s’installent ici temporairement. Et puis, il y a aussi en plein jour ces corps isolés allongés dans un sac de couchage au-dessus des bouches d’aération du métro, d’où sort un peu de chaleur, et qui restent là même quand il pleut. Lundi, par exemple, j’ai vu un corps comme ça, une masse noire échouée sur une bouche d’aération de l’autre côté du boulevard. Et je me suis demandé si c’était là que les corps s’échouaient avant de mourir.

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Versions, § 187. Variété de corps.

Et moi, je dois dire que je ne comprenais pas bien : j’imaginais des plumes à la place des mots, des plumes qui voletaient par petites touffes dans l’air cependant qu’un corps grave disparaissait soudain de l’horizon. Et puis, j’essayais de me représenter Vadim Blanc nu et fort, mais tout ce que je parvenais à voir, c’était un vieil homme dont un autre que moi aurait pu dire, peut-être, qu’il avait perdu la raison et qu’à présent, il divaguait.

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Le schizophone de Pierre-Laurent Cassière.

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Parmi les inventions destinées à modifier et à reconfigurer notre perception de l’espace sonore qui nous entoure, le « schizophone » de Pierre-Laurent Cassière est une sorte d’oreille géante. Tenant à la fois de la sculpture et de la prothèse, c’est un casque sur lequel sont fixés deux pavillons qui, à l’inverse de ceux des gramophones, ne servent pas à amplifier un son émis, mais à amplifier un son perçu. Les cinq schizophones disponibles au Château d’Avignon dans le cadre du Domaine des murmures permettent de se faire une bonne idée de la plasticité de l’espace sonore, qui ne résulte pas de sa modification, mais de son amplification. Cette attention aux détails, aux microphénomènes qui passent généralement inaperçus, donne lieu à une hyper-acoustique, une augmentation des sons qui n’empêche pas l’écoute par une explosion sonore — on peut craindre, en effet, en se coiffant de cet étrange casque, que l’augmentation du volume des sons ne conduise l’auditeur à la surdité certaine —, mais la raffine au contraire. Ainsi, en déambulant dans la zone qui se trouve dans et autour de la station des eaux du Château, on découvre d’innombrables sons qui se mélangent à ceux que le casque ne filtre pas. On s’entend soi-même, et puis le bruit de ses pas, et puis le vent, et puis les cigales, et puis les autres installations qui résonnent (Warm Up Story de Franck Lesbros et Milieux continus de Julien Clauss). Mais au-delà de cette hyper-acoustique, c’est un nouvel espace sonore qui prend forme, un milieu nouveau dans lequel l’auditeur ainsi coiffé se perd tout d’abord avant d’apprendre de nouvelles façons de l’aborder, avant de se déplacer dans un environnement qui, sans être tout à fait différent, n’est cependant plus le même. Déambulation acoustique, aussi bien que micro-errance dans laquelle tout devient précis, minutieux, et plus doux aussi. Le corps change alors sa façon de se comporter pour faire attention à ce qu’il fait, c’est-à-dire aussi à l’endroit où il se trouve. Car, ce n’est pas une écoute passive que l’écoute au schizophone, mais bien une écoute active qui passe par le déplacement du corps, qui semble ne pas pouvoir rester en repos. C’est, s’aperçoit-on, qu’il y a tant de choses à entendre, tant de phénomènes à écouter, tant de phrases à se dire, qu’on ne peut pas rester sans rien faire. Cette invention démontre qu’une expérience auditive est toujours une expérience de l’environnement, c’est-à-dire de ce qui nous entoure ainsi que de nous-mêmes, de notre situation dans un espace qui nous dépasse, mais au sein duquel nous avons une place.

Légende : deux utilisateurs du schizophone © Nelly et Jérôme Orsoni

Pierre-Laurent Cassière : http://pierrelaurentcassiere.com/

Le domaine des murmures #1, du 19 juillet au 19 octobre 2014 au Château d’Avignon.

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Classé dans Philosophie, Sound Art, Théorie

Versions, § 152. Bruit de la morale.

Dans ces moments d’abandon, quand nous ne sommes plus tout à fait nous-mêmes, mais simplement des corps en suspension dans une étendue sonore qui nous semble sans limites, dirions-nous que nous sommes privés de quelque chose nécessaire ou que nous sommes simplement heureux ?

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Classé dans Littérature, Traduction

Versions, § 125. Mouvement des animaux.

S’il peut paraître absurde de ne pas noter une expérience que l’on juge décisive alors même qu’on l’oublie systématiquement, comme on pourrait nous le reprocher en s’agaçant à la lecture de ces aventures d’où aucune conclusion claire ne se dégage, il faut toutefois avoir conscience de ceci qu’une expérience n’est pas quelque chose que l’on raconte, mais quelque chose que l’on fait. Le récit d’une expérience est toujours secondaire, et si l’on ne parvient pas inscrire l’expérience dans son corps, c’est qu’il faut la recommencer.

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Versions, § 105. Dans le nuage de brume.

Ce jour-là, je me retrouvai soudain pris dans un nuage de brume. Pendant tout le temps que dura cet artifice, si je n’eus pas l’impression que mon corps s’était modifié, tout ce qui m’entourait me semblait désormais si familier que j’aurais pu dire que j’étais devenu moi-même un nuage. Puis le brouillard se dissipa comme une fiction et, avec lui, la possibilité d’un autre mode d’existence, pas plus éthéré, mais tellement plus léger.

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Versions, § 35. L’âme d’un romantique.

Un jour, on trouva dans son appartement le corps sans vie d’un employé de banque. À côté de sa dépouille, il y avait seulement une note qu’il avait rédigée, et à la lecture de laquelle on comprenait que, hanté depuis plusieurs années par l’âme d’un poète romantique, il avait fini par s’enfermer chez lui, et qu’il s’y était laisser mourir. La note disait ceci : « Je ne veux plus voir ce monde parce qu’il est la fin de mon œuvre ; pas son achèvement, non, mais sa mort. » Ce qui pour un simple employé de banque est, aujourd’hui comme hier, une phrase dénuée de sens.

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