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La musique continue du monde

Une des choses tout à fait étonnantes que John Cage a déclarées à propos de 4’33’’ concerne ses performances continues de cette pièce, c’est-à-dire le fait qu’il n’avait pas besoin d’un dispositif particulier pour « jouer » la pièce, qu’il lui suffisait au contraire simplement de diriger son attention vers 4’33’’ pour qu’il se passe quelque chose, pour que la pièce ait lieu. Et (mais ce n’est plus Cage qui le dit) c’est peut-être cela l’illumination. Cage dit encore la même chose quand il parle de Thoreau, de la musique et de l’écoute ; l’une continue, l’autre discontinue. En lisant Walden, il me semble que j’ai retrouvé le passage que Cage paraphrase : « The morning wind forever blows, the poem of creation is uninterrupted ; but few are the ears that hear it. Olympus is but the outside of the earth every where. » Dans ce passage, Thoreau réduit l’Olympe à la surface de la Terre et, dès lors, il se retrouve partout. L’Olympe est partout. Dans cette image, il faut comprendre l’idée que ce que je cherche n’est pas éloigné de moi, mais est déjà là, à portée de la main. Ce que je cherche est à portée de main. Je n’ai pas besoin de me rendre à Walden Pond pour faire l’expérience que je peux faire. Je n’ai pas besoin d’aller au bout du monde pour faire une expérience. Pour ce faire, il est suffisant que je demeure là où je suis et que j’écoute la musique continue du monde. Peu d’oreilles sont disposées à écouter, ajoute Thoreau. Et il est vrai que nous préférons chercher loin de l’endroit où nous nous trouvons ce que nous croyons ne pas pouvoir y trouver. Or, c’est une erreur : tout ce que nous avons à faire, c’est écouter. Cela ne demande aucune faculté spéciale, aucune compétence particulière, pas même une attention singulière, simplement : écouter. Je n’ai pas besoin de sortir de la pièce dans laquelle je me trouve pour entendre le poème de la création ou la musique de Cage, je n’ai qu’à faire ce que je fais tout le temps — l’ouïe est en effet un sens inévitable — et écouter. Il me semble que c’est de cela que Thoreau parle quand il parle de « the narrowness of my experience ». Le paradoxe de cette étroitesse, c’est qu’elle ne me confine pas dans les limites de mon moi, dans une forme de clôture de l’ego sur lui-même, mais donne bien plutôt lieu à une ouverture au monde et aux autres. Et aussi que je n’ai besoin d’aucun dispositif pour faire une expérience (par exemple, nous n’avons pas besoin du monde de l’art pour faire une expérience esthétique). Tout ce dont nous avons besoin pour faire une expérience, c’est de notre expérience elle-même. Nous n’avons pas besoin de dispositifs, nous n’avons pas besoin d’institutions et, au bout de la chaîne de ce dont nous pouvons tout à fait nous passer sans perte, nous n’avons besoin ni du Marché ni de l’État. Nous n’avons besoin que de nous-mêmes, c’est-à-dire : de notre propre expérience que, de toute façon, nous faisons. C’est sans doute pour cette raison que Cage était soucieux de son expérience, non par vanité, mais parce que c’est ce qui, en se passant de tout dispositif, échappe totalement au pouvoir. Mon expérience est inaliénable. Je peux la partager, je peux la dire, je peux la communiquer, mais elle échappe à tout contrôle parce que je n’ai besoin de rien pour la faire ; rien que moi. Et, en ce sens, oui, l’Olympe est partout à la surface de la Terre.

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Versions, § 165. Oreilles géantes.

De celle qui déambule coiffée d’oreilles géantes à l’intérieur d’un périmètre délimité, on pourrait dire qu’elle a perdu la raison. On peut dire aussi qu’elle est en train de faire une expérience esthétique. La différence entre ces deux hypothèses tient à presque rien : une disposition d’esprit, par exemple, ou la croyance en cela que l’atmosphère existe, et qu’on peut l’explorer. Je peux émettre des hypothèses, oui ; mais ce qui est le plus beau, non, je ne saurais le dire.

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Le schizophone de Pierre-Laurent Cassière.

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Parmi les inventions destinées à modifier et à reconfigurer notre perception de l’espace sonore qui nous entoure, le « schizophone » de Pierre-Laurent Cassière est une sorte d’oreille géante. Tenant à la fois de la sculpture et de la prothèse, c’est un casque sur lequel sont fixés deux pavillons qui, à l’inverse de ceux des gramophones, ne servent pas à amplifier un son émis, mais à amplifier un son perçu. Les cinq schizophones disponibles au Château d’Avignon dans le cadre du Domaine des murmures permettent de se faire une bonne idée de la plasticité de l’espace sonore, qui ne résulte pas de sa modification, mais de son amplification. Cette attention aux détails, aux microphénomènes qui passent généralement inaperçus, donne lieu à une hyper-acoustique, une augmentation des sons qui n’empêche pas l’écoute par une explosion sonore — on peut craindre, en effet, en se coiffant de cet étrange casque, que l’augmentation du volume des sons ne conduise l’auditeur à la surdité certaine —, mais la raffine au contraire. Ainsi, en déambulant dans la zone qui se trouve dans et autour de la station des eaux du Château, on découvre d’innombrables sons qui se mélangent à ceux que le casque ne filtre pas. On s’entend soi-même, et puis le bruit de ses pas, et puis le vent, et puis les cigales, et puis les autres installations qui résonnent (Warm Up Story de Franck Lesbros et Milieux continus de Julien Clauss). Mais au-delà de cette hyper-acoustique, c’est un nouvel espace sonore qui prend forme, un milieu nouveau dans lequel l’auditeur ainsi coiffé se perd tout d’abord avant d’apprendre de nouvelles façons de l’aborder, avant de se déplacer dans un environnement qui, sans être tout à fait différent, n’est cependant plus le même. Déambulation acoustique, aussi bien que micro-errance dans laquelle tout devient précis, minutieux, et plus doux aussi. Le corps change alors sa façon de se comporter pour faire attention à ce qu’il fait, c’est-à-dire aussi à l’endroit où il se trouve. Car, ce n’est pas une écoute passive que l’écoute au schizophone, mais bien une écoute active qui passe par le déplacement du corps, qui semble ne pas pouvoir rester en repos. C’est, s’aperçoit-on, qu’il y a tant de choses à entendre, tant de phénomènes à écouter, tant de phrases à se dire, qu’on ne peut pas rester sans rien faire. Cette invention démontre qu’une expérience auditive est toujours une expérience de l’environnement, c’est-à-dire de ce qui nous entoure ainsi que de nous-mêmes, de notre situation dans un espace qui nous dépasse, mais au sein duquel nous avons une place.

Légende : deux utilisateurs du schizophone © Nelly et Jérôme Orsoni

Pierre-Laurent Cassière : http://pierrelaurentcassiere.com/

Le domaine des murmures #1, du 19 juillet au 19 octobre 2014 au Château d’Avignon.

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