Archives de Tag: écrire

Journal de Paris (9.2.16)

Je viens de relire Perdre des théories d’Enrique Vila-Matas, un court texte dans lequel le narrateur va à Lyon pour inventer une théorie de la littérature, théorie qui s’avère en fait le moyen pour lui d’abandonner la théorie, de perdre toutes les théories. De même qu’en fait, il va à Lyon pour raconter comment il finit par décider de rentrer à Barcelone, d’où il vient. Ce qui me frappe dans ce récit qui tourne autour de l’attente et de Julien Gracq, c’est la façon dont une attitude engendre son contraire sans pour autant se retourner contre elle-même, au contraire, parce que c’est ce vers quoi elle tend. Nous faisons quelque chose pour parvenir à quelque chose d’autre qui semble être son contraire, mais en est de fait le prolongement, la seule fin possible. Vila-Matas écrit : « Comment se fait-il, ai-je pensé, que l’une des choses que les gens en général ne comprennent pas chez les écrivains — du moins chez les écrivains sérieux —, c’est qu’on ne commence pas par avoir quelque chose à dire pour ensuite passer à la pratique, mais que c’est le processus de l’écriture proprement dit qui permet à l’auteur de découvrir ce qu’il veut dire ? ». Si nous avions quelque chose à dire, je crois que nous ne dirions rien du tout, ou nous nous répéterions sans cesse, ce qui est à peu près la même chose. C’est tout le paradoxe de l’invention : Pour savoir ce que tu as à dire, il faut l’écrire. Pour découvrir ce que tu veux dire, il faut l’inventer. D’où la tautologie (abyssale, comme tous les tautologies dignes de ce nom) qui s’ensuit : Pour écrire, il faut écrire. Et ainsi, même si tu sais que tu n’es pas le premier à écrire (comme le dit Vila-Matas : « Ne nous leurrons pas : nous écrivons toujours après d’autres. »), rien ne précède l’écriture, parce qu’il n’y a pas un quelque chose à dire qui précède ton écriture. Tu écris toujours après d’autres écrivains, mais il n’y a rien avant que tu écrives. Tu n’es pas le premier à écrire, mais rien ne te précède.

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Journal de Paris (7.2.16)

Le monde réduit à un îlot dans un océan ennemi. Qui peut désirer vivre ainsi ?

Déjà un mois que j’écris ce Journal de Paris. Je me suis toujours méfié des journaux. D’une part, parce qu’il me semble que ce que l’on y raconte sent trop souvent le linge sale. D’autre part, et surtout, parce que les contraintes qu’on croit créatrices confinent souvent à l’obsession. Tu crois qu’écrire tous les jours est en mesure de libérer des énergies qui resteraient autrement assoupies alors qu’en fait, tu ne fais que ressasser. Tu t’auscultes, mais tu ne vas nulle part. Je ne cherche pas à éviter l’un ou l’autre de ces écueils ; le simple fait que je sache qu’ils existent me suffit (en quelque sorte). En revanche, ce journal me permet de travailler de manière plus extensive, dans le temps, avec le temps qui passe. Alors que souvent, je n’écris que de manière intensive. — Et puis, je ne voudrais pas laisser croire que tout est vrai, même si rien n’est faux. Ce n’est pas cela (l’un des termes de l’alternative par opposition à l’autre) qui importe. Il faut chercher autre chose ; regarder ailleurs.

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Journal de Paris (3.2.16)

En lieu et place de style, trop souvent, les simagrées d’un mauvais écrivain qui cherche à attirer l’attention sur lui. (Naïveté du teenager en toi qu’il faut toujours s’efforcer de dépasser.)

Qui a dit que les rêves ne devenaient pas réalité ? Certainement pas ce monsieur d’un certain âge dont je me suis aperçu en le croisant tout à l’heure qu’il avait oublié de mettre son pantalon pour sortir. Un peu plus loin dans le caniveau, des pigeons étaient affairés à picorer le cadavre d’une souris ou d’un petit rat. Un peu plus loin encore, un orchestre de voitures de tourisme avec chauffeur a commencé son concert de klaxons. Ensuite, je suis allé acheter du chocolat à la grande épicerie de la rue de Sèvres.

À une mystique de la voix, préfère l’amour de la structure de la phrase ; son équilibre, son déséquilibre. Débarrasse-toi définitivement de la croyance en un style, multiplie les sources, les formes. Cherche toujours l’idée suivante, les yeux rivés sur ce tu n’as pas encore fait, n’existe pas. Oublie les origines et cherche de nouveaux destins, pas de la littérature en soi, mais des êtres qui peuplent les histoires que tu racontes. Considère en toute chose ce qu’elle rend possible.

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Journal de Paris (27.1.16)

Ce matin, pour la énième fois en quelques jours à peine, relu Pedro Mayr. Phases de lecture au terme desquelles j’ai à chaque fois la tête si pleine de ce que j’ai écrit que je ne sais plus si ces phrases ont un sens ou si elles n’en ont pas, s’il faut que je les écrive encore une fois ou non. Encore une fois, pour quoi ? Une fois de plus ou une fois de moins ? Au final, je devrais être mon seul juge, mais j’ai conscience de la part considérable de contingence qui entre dans l’écriture — comme dans tout ce que nous faisons. Ce qui n’est pas contingent, en revanche : la structure de la phrase, qui a un équilibre, un rythme propre. Modifie une partie et il faut en modifier une autre qui se trouve au bout de la chaîne des articulations : tu les croyais autonomes, indépendantes l’une de l’autre, tu les découvres liées par une forme manifeste de nécessité. — Preuve aussi que la contingence et la nécessité ne s’opposent pas binairement puisque la contingence peut engendrer des structures nécessaires.

Comme je n’ai plus de bureau chez moi (ni la pièce ni le meuble, qui a été restructuré en table à langer), je m’installe à la bibliothèque pour travailler. Parmi les choses qui m’étonnent : la quantité d’air que les gens sont capables de brasser, comme si travailler consistait principalement à émettre des bruits parasites. J’ai besoin de plages intenses de travail — plus ou moins longues — durant lesquelles je ne m’éparpille pas, mais reste concentré sur la tâche en cours. Ensuite, je peux passer à autre chose, mais simplement ensuite. L’interruption est à proscrire.

Combien tes remarques sont comiques quand tu penses à ce que dit John Cage de l’interruption, du dérangement. Il faut accepter le dérangement, l’interruption, comme la contingence dont notre vie est tissée. Nota bene : personne n’a dit que c’était facile.

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Journal de Paris (24.1.16)

L’angoisse de n’être pas un exemplaire unique, de n’être qu’un duplicatum. L’angoisse moins d’être une copie que de n’être pas original. L’angoisse de ne rien inventer et de rester lettre morte. Tu n’inventes pas le désir d’invention en écrivant. Il précède l’écriture et la traverse comme une force vitale qui trouve à s’y exprimer en la constituant. L’écriture — la littérature, si tu veux — n’est pas une autre vie, pas mieux que la vie ; ce n’est pas autre chose que la vie.

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Journal de Paris (17.1.16)

L’idée selon laquelle un écrivain devrait avoir un style, une petite musique reconnaissable permettant au lecteur de se rassurer en remarquant que : « Ah oui, ça, c’est du N ! », est d’un ennui mortel, qui confine l’écriture à un processus d’identification (les papiers d’identité de l’écrivain). Comme bien souvent, c’est une conception essentialiste qui est à l’origine de cette idée, parce qu’on croit généralement que les choses peuvent être reconduites à une forme simple qui rend possible leur identification rapide, en un coup d’œil (« On sent tout de suite que c’est du N. »). Je crois que c’est l’abandon de cette croyance héritée qui a commencé, il y a quelques années, de me rendre Thomas Bernhard insupportable, illisible, par l’outrance de sa musicalité, son excessif désir d’être identifié par le rythme singulier de sa phrase infinie, toujours le même. Tandis que chez Roberto Bolaño, par exemple, si l’on peut reconnaître des thèmes récurrents, il me semble qu’il y a une grande diversité de styles (compare notamment Anvers, qui ressemble beaucoup à ses premiers poèmes comme Reinventar el amor, et La littérature nazie en Amérique, qui n’y ressemble pas du tout ; pense aussi au vertige polyphonique de la deuxième partie des Détectives sauvages). On pourrait invoquer différentes périodes pour justifier ces différences, mais ce me semble être une réponse insuffisante. Je crois, au contraire, qu’il y a une conception plastique du langage, pour laquelle le langage n’est pas une essence, pas une entité. Dans cette conception du langage non-hypostasié, le langage est ce qu’on en fait — pas d’ineffable possible dans cette conception parce que le langage n’est pas un pouvoir en soi, avec donc des limites, mais une sorte d’outil extrêmement élaboré, flexible et complexe, qui permet à celui qui s’en sert de réaliser un certain nombre de choses. Dès lors, on n’a pas à s’approprier le langage comme une chose extérieure (se faire « son son » comme dit Proust à Madame Straus, si mes souvenirs sont exacts), mais à inventer des formes qui peuvent être aussi variées que ton imagination le permet. Tu ne deviens pas écrivain en trouvant ton ton, comme s’il te fallait à tout prix devenir la caricature de toi-même, la contrefaçon de ta propre démarche, l’imitateur d’un son que tu as entendu une fois et qu’il te faudrait t’empresser d’immortaliser comme s’il existait indépendamment de toi, dans une sorte d’au-delà linguistique où vont les mots quand ils sont bien écrits. — D’ailleurs, pourquoi deviendrais-tu écrivain ? Écris si tu en as envie, comme tu en as envie. Le reste, c’est de la littérature.

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Éternité d’Alfred Polgar.

Alfred Polgar

Parmi les prosateurs, ceux qui écrivent les plus longs textes auront toujours plus de succès que ceux qui écrivent les plus courts. C’est une habitude étrange, certes, de préférer les longues digressions aux brèves descriptions mais, par une manière de perception tautologique de la réalité — un peu comme si l’on disait d’un ton péremptoire qu’un auteur qui vend beaucoup de livres a plus de succès que celui qui n’en vend presque pas —, le monde des lettres préférera toujours un long roman à une suite de petites histoires.

C’est ainsi, ce pourrait être autrement, assurément, mais qui aurait la prétention d’exiger des gens qu’ils changent leurs habitudes ? Pourtant, s’ils le voulaient bien, oh ! pas trop, de temps en temps, simplement, ils (je veux dire : les gens) pourraient découvrir quelque histoire qui jette une lumière originale sur la vie et permet peut-être de détruire définitivement cette perception tautologique de la réalité qui est si communément répandue.

Il y a quelques jours, je lus une histoire d’Alfred Polgar : « Un homme inquiétant ». L’argument en est en quelques mots le suivant : lors d’une croisière, le narrateur rencontre un rédacteur de notices nécrologiques pour un journal américain, qui a le pouvoir de causer la mort de ceux dont il écrit lesdites notices nécrologiques. S’il parvient à trouver les mots qui conviennent parfaitement, alors il met en action une sorte de pouvoir magique du langage qui cause la mort de ses sujets. Cette petite chose, à la limite du fantastique, est si brillante qu’on se demande comment personne n’y avait pensé avant. Pas au pouvoir magique du langage, mais à cette puissance nécrologique de la nécrologie. Mais le plus important n’est pas encore là.

Je disais à l’instant que certaines histoires permettent de rompre avec la perception tautologique de la réalité qui est généralement la nôtre. Le narrateur conclut son histoire ainsi : « À la douane de New York, il était placé à quelques pas derrière moi. Je sentis son regard dans mon dos, et je me retournai. Ses yeux d’oiseau étaient fixement braqués sur moi, il tenait dans la main son calepin et un crayon. L’impression était désagréable. Mais l’idée me rassura que j’étais bien trop peu célèbre pour une nécrologie dans la presse américaine. »[1]

Nous sommes nombreux, en effet, à penser que, d’une manière plus ou moins métaphorique, l’écrivain célèbre parvient à une certaine forme d’immortalité. Mais nous ne supposons que trop rarement qu’une certaine forme d’anonymat permet à l’écrivain d’échapper à la mort. Dans l’ironie de Polgar, on pourrait facilement lire une certaine forme de rancœur anticipée parce qu’après tout, il n’est pas devenu ce qu’on peut appeler un « écrivain célèbre » et encore moins un « grand écrivain ». Mais aussi, une grande légèreté et une grande joie — un éclat de rire, en somme — parce qu’après tout, tant qu’il restera inconnu, il pourra écrire ce qu’il veut et se moquer du monde — ce que je dirais volontiers ainsi : détruire la perception tautologique de la réalité qui est généralement la nôtre.

Ce que, j’imagine, les écrivains célèbres voudraient nous faire croire, c’est qu’il y a effectivement un pouvoir magique du langage : en écrivant, ils créent des réalités nouvelles qui ont le pouvoir de se réaliser parce que les lecteurs les lisent et y croient. Je suppose aussi que c’est généralement ainsi que les livres sont interprétés : Untel raconte une histoire qui a un semblant de vérité, qui est « en prise avec le réel », comme on dit, et l’on trouvera toujours un moyen de dire qu’elle contenait une prédiction qui s’est réalisée, qui se réalisera, qui aurait pu se réaliser. Les écrivains moins célèbres savent bien, au contraire, qu’il n’en est rien, que les histoires ne sont jamais que des possibles, pas des réalités, que tout pourrait être différent, qu’il suffit d’ailleurs de pencher la tête un peu sur le côté pour s’apercevoir que les choses pourraient être radicalement autres, sans commune mesure avec ce qu’elles sont. Alors certes, oui, en effet, il s’avère fréquemment que les choses sont effectivement comme elles sont et comme quelque grand écrivain, perspicace, mais complètement dépourvu d’imagination, a dit qu’elles étaient. Mais est-ce une raison pour s’y tenir et ne rien envisager d’autre ?

En sabotant l’histoire qu’il vient de raconter, Polgar n’est pas défaitiste. Il ne dit pas : « Oh, vous savez, j’aurais pu raconter cette histoire jusqu’au bout, mais comme je ne suis pas un grand écrivain, je la laisse tomber parce qu’elle ne changera rien. » Non, il dit même exactement le contraire. En sabordant son histoire — en la réduisant par l’ironie et l’antiphrase —, Polgar nous dit ce qu’il pense des pouvoirs du langage. Rien de magique. Mais une puissance de découverte des possibles. La littérature n’échoue pas parce que l’histoire semble ne pas aller à son terme et décevoir le lecteur qui se retrouve, en lieu et place d’une morale, avec une conception ironique de la littérature, du langage, des histoires et de la vie. Le narrateur ironiste de Polgar — Polgar lui-même, évidemment, mais un autre aussi, c’est-à-dire : tous ceux qui auront envie de se reconnaître dans le personnage de ce narrateur ironiste — n’est pas un anti-héros, pas plus qu’il n’est une sorte d’anti-grand-écrivain. C’est un héros d’un nouveau genre qui raconte une histoire, la saborde ironiquement, et en sabordant ironiquement l’histoire qu’il raconte, raconte une autre histoire qui englobe et dépasse l’histoire qu’il avait commencé à raconter. On me dira que ça ressemble à la dialectique hégélienne. Et moi, je dirais : pourquoi pas ?

En concluant son histoire sur l’aveu de son anonymat, Polgar ne nous raconte pas l’histoire d’un désespéré — celui-ci aurait dû se jeter par-dessus bord en s’apercevant qu’il n’était pas assez célèbre pour être la victime du nécrologue meurtrier —, il raconte l’histoire de quelqu’un qui raconte une histoire et qui, en la racontant, en raconte une autre qui parle tout aussi bien de celui qui raconte l’histoire proprement dite que de celui qui cherche une façon de vivre sa vie qui ne soit pas trop indigne, de quoi, je ne sais pas, indigne de lui, au moins, oui, et finit par la trouver quand même elle ne ressemblerait pas à ce que les gens tiennent généralement pour une vie digne.

— Une vie digne d’être vécue, quelle morale décevante, n’est-ce pas ?

— Mais c’est que ce n’est pas une morale du tout. C’est bien moins que cela.

Être un écrivain méconnu, ce peut être une façon de vivre avant de disparaître, une façon d’échapper à la mort assez longtemps pour écrire une histoire, une histoire de plus, une histoire que quelqu’un aimera un jour, parce qu’il s’y reconnaîtra et dont il aura envie de parler. Ce n’est pas échapper à la mort, mais ça y ressemble un peu, quand même.

[1] Alfred Polgar, Histoires sans morale, traduction Jean Launay, Monaco, Éditions du Rocher, 2004, p. 80.

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