Archives de Tag: Elizabeth Sotomayor

Versions, § 163. Frontière des états.

« Travaille dès le réveil, sans te laisser distraire, sans même parler, en n’ouvrant les yeux que si cela t’est absolument nécessaire, aurait dit Gottlob Deulofeu, avait dit Elizabeth Sotomayor. Alors, tu n’es pas encore devenu une résistance, tu n’es qu’une masse poreuse, et la nuit peut passer à l’état diurne sans subir de transformations. »

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Versions, § 151. Liquidité du langage.

Et puis, Elizabeth Sotomayor avait déclaré : « Nothing is no more and no less than nothing and that is enough », phrase par laquelle je ne crois pas qu’elle s’en prenait à Mies (qui, c’est ce qu’elle avait plusieurs fois laissé entendre, avait été un ami de la famille, et était mort depuis un certain temps déjà, surtout), mais plutôt à une manière de liquidité du langage, si j’ose m’exprimer ainsi, quand la signification glisse entre nos doigts, nous échappe, et se répand partout sans que personne ne puisse plus en être tenu pour responsable. Le langage coule alors littéralement et, avec lui, ces formules toutes faites ou ces innovations terminologiques qui renforcent l’air du temps. Dès lors, ceux qui le parlent, pour peu qu’ils aient parfois pris plaisir à le faire, s’y sentent chaque jour un peu plus étrangers.

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Versions, § 130. La vie des doubles.

Le lendemain, alors que j’essayais d’oublier le regard fatigué d’Elizabeth Sotomayor, j’ai repensé à cette entrée du journal de Carl de Nemidoff que j’avais consignée quelques jours auparavant. J’ai eu soudain l’impression que je devrais partir à la recherche de son double, lui poser des questions pour tâcher de savoir qui il est, et comment c’est une vie de double. Je supposais qu’il était lui aussi quelqu’un, qu’il devait souffrir d’avoir un double, qu’il avait peut-être un journal où il avait relaté les circonstances dans lesquelles il avait découvert son double, les événements qui eurent lieu durant leur rencontre ainsi que leurs conséquences pour lui, à présent défiguré. Et puis, je me suis dit : « Tu perds ton temps, personne ne s’intéresse à la vie des doubles. »

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Versions, § 129. Vie d’Elizabeth Sotomayor (12)

« J’ai abandonné si souvent, et même une fois de plus, voyez-vous, avait ensuite ajouter Elizabeth Sotomayor comme pour me convaincre qu’elle n’était pas complètement désespérée, qu’il me semble de temps en temps que je ne suis plus à même de faire la différence entre le succès et l’échec. Et, même si je crois qu’il n’y a pas de lumière qu’on entr’aperçoit longtemps avant de la découvrir enfin, je sais en revanche que je peux toujours inventer ma propre lumière. Ce ne sera peut-être qu’une petite lumière, un fanalino, mais ce sera la mienne — mon œil, en quelque sorte. » Et moi, qui l’écoutais toujours sans jamais oser dire le moindre mot, je ne savais pas, à ce moment, quelle version d’Elizabeth Sotomayor je préférais.

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Versions, § 128. Vie d’Elizabeth Sotomayor (11)

« Tant que nous chercherons à répondre à des questions qui n’ont pas de sens, avait dit Elizabeth Sotomayor le regard vidé par la fatigue, parce que nous imaginons une structure a priori qui reste toujours à découvrir, ou une écriture écrite avant que quiconque ne l’ait écrite, ou bien autre chose encore, qui nous échappe, nous obtiendrons des réponses du même ordre — dépourvues de signification. Or, et c’est là que le bât blesse, nos vies s’en ressentent toujours, jusqu’à la destruction, même, parfois. »

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Versions, § 123. Risques de disparition de l’univers.

J’aurais dû comprendre plus tôt ce qu’Elizabeth Sotomayor voulait dire : que ces extrémités auxquelles notre renoncement finira par nous conduire — parce que nous souffrons trop, parce que nous n’en pouvons plus — mettent un terme à la conversation et, ainsi, interdisent la possibilité que quelque chose de nouveau ait lieu. Avec notre silence, aurais-je pu alors commenter son anecdote, c’est tout l’univers qui disparaît.

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Versions, § 122. Histoire avec le doigt de Cratyle.

Peut-être, d’ailleurs, aurais-je dû vérifier. Peut-être, en effet, s’agissait-il de son voisin de palier, de quelqu’un avec qui elle conversait quotidiennement, quelqu’un d’ordinaire, malgré tout ce qu’on a pu en dire. C’est d’ailleurs ce qu’il avait dû commencer par être, Cratyle, quelqu’un d’ordinaire. Et puis, ensuite, un peu plus tard dans sa vie, il a dû devenir quelqu’un de plus complexe, d’impénétrable, même, dans son mutisme volontaire. Pas un mot, simplement cet auriculaire qui assume tout le mouvement du monde.

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