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Journal de Paris (1.3.16)

Dans le rêve que j’ai fait cette nuit, j’observais une star internationale (un genre de multinationale unipersonnelle de l’entertainment) expliquer au bon peuple assemblé en admiration devant lui qu’il fallait sauver la planète. Tout le monde savait, ou (plus exactement) tout le monde aurait pu savoir, qu’il ne se déplaçait qu’en jet privé payé par ce même bon peuple en pâmoison, mais cela n’intéressait personne ; tout le monde voulait se souvenir de ce film dans lequel il était beau, et jeune, et qui les avait fait rêver alors qu’ils étaient encore adolescents (c’était il y a longtemps). Ainsi, rien que pour ses beaux yeux, ils voulurent sauver la planète. Mais au moment de décider par où commencer, il leur fallut admettre qu’ils n’en avaient pas la moindre idée.

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La question du sens de la vie est la seule question métaphysique : à supporter, à assumer, et à transformer.

Celui qui ne souhaite pas vivre ne révolutionnera jamais rien.

Rien n’est donné. Rien n’est écrit. Rien n’est révélé. Ne t’attends pas à une signification a priori ou a posteriori.

(NdlCR, 24-26)

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Langue morte

Quand l’entertainment s’appelait encore « spectacle », je crois qu’il devait rester encore une illusion au bon peuple révolutionnaire : celle peut-être de pouvoir changer le monde d’un coup ; — trouver un point d’Archimède à partir duquel opérer la bascule, et adieu pour toujours au monde ancien. Quand l’entertainment s’appelait encore « spectacle », pourtant, il y avait aussi des différences et au lieu de changer le monde, il fallait parvenir à en changer une pluralité. À présent que l’entertainment ne se traduit plus en aucune langue, il faudrait, nous dit-on, abandonner toute illusion, prendre conscience que toutes les histoires ont été racontées et avouer enfin qu’il ne nous reste plus désormais qu’à nous adonner pour toujours aux charmes sacrés de la langue unique (quand même elle serait traduite factice en une multiplicité de langues). Maintenant qu’il n’y a plus que de l’entertainment, le culte courbe que nous vouons à la constellation des stars qui brillent au firmament de l’ultravente est notre horizon ultime. Et, qui plus est, il devrait suffire à notre bonheur. Il est probable que ma langue soit une langue morte, ou du moins moribonde, qu’elle vive ses derniers temps avant de disparaître pour toujours dans l’abîme des choses passées. C’est du moins ce qu’on lui prédit, nous enjoignant au passage de nous réformer, d’abandonner nos histoires nombrilistes pour nous ouvrir au monde, de préférer la réalité du réel aux explorations individuelles, de faire valoir les grands espaces plutôt que les chambres de bonne, de dérouler d’immenses épopées violentes plutôt que de parfaire quelque récit fantastique. On a l’impression que toutes les histoires ont été racontées parce qu’elles s’écrivent toutes à présent dans la langue unique d’un horizon commun. Il n’y a plus de devenirs, simplement une histoire que nous partageons tous depuis qu’elle est finie (« Vous ne le saviez pas ? Mais oui, mais oui, c’est arrivé hier. »). Dans la doxa mondiale, que nous puissions ne pas aimer cet état de choses, que nous puissions même ne pas le désirer, tout d’abord parce que nous ne parvenons ni à le comprendre ni à comprendre pourquoi on veut nous l’imposer sinon parce qu’il est plus facile à convertir en chiffres de vente, est inintelligible. Et pourtant, l’intelligence est là. Moins dans un refus que dans un haussement d’épaules. Maintenant qu’il n’y a plus que de l’entertainment, en effet, s’opposer, résister, tout cela ne sert à rien, c’est du temps perdu. Il n’y a plus de lutte possible, plus de combat à mener. Ce sont des notions désuètes, qui ont été vidées de leur sens pour faire partie de l’histoire unique qui vient tout juste de s’achever.
— Que reste-t-il à faire alors ?
— Mais rien. Simplement vivre ta vie.
— Que c’est décevant…
— C’est décevant parce que ta vie est décevante, parce que tu ne veux pas ce qu’il t’arrive, parce que tu ne veux pas parler ta langue, ni même apprendre quelque autre langue, mais avaler au contraire la langue qui se présente comme la seule possible. Tu prends ce qu’on te donne, tu ne désires rien que ce qui te passe devant les yeux. Et quand tu les fermes, il n’y a plus rien.
Je continuerai de parler ma langue morte, et toutes les langues mortes que je puis apprendre. Ce ne sont pas des fantômes, simplement les histoires qu’on voudrait que nous rejetions parce qu’elles ne valent plus rien, parce qu’elles ne peuvent pas être résumées en quelques mots, parce qu’elles ne peuvent pas être converties sans reste en chiffres de vente. L’idée que toutes les histoires ont été racontées n’est rien d’autre que la négation des histoires en tant que telles, leur domestication et leur conversion en valeurs d’échange. Pour que les histoires puissent être totalement converties en valeurs d’échanges, il faut qu’elles aient déjà été racontées, il faut qu’elles ne soient, qu’elles ne puissent pas être originales, il faut qu’elles soient déjà connues, toutes, et il faut que ce soit le seul horizon possible : ton seul horizon possible. Il faut que tu croies qu’il en est ainsi et qu’il ne peut pas en aller autrement. Sinon, tu pourrais vouloir parler une autre langue. Tu pourrais vouloir parler une langue qui te soit propre, une langue singulière. Ta langue pourrait revenir d’entre les morts. Au lieu de quoi, tu écoutes encore une fois la même histoire, ton regard se perd dans le lointain, tes paupières sont closes à présent, tu t’endors.

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N’écoute pas. Fais quelque chose. 

Les médias de masse (c’est-à-dire : les médias qui forment les individus et les confondent en une masse informe à qui parler) parlent inlassablement des médias qui devraient ou ne devraient pas parler en fonction de l’air du temps de ce dont les médias parlent. Mais personne ne se demande pourquoi les gens écoutent, pourquoi ils continuent d’écouter malgré l’absence manifeste, évidente, d’intérêt, d’arguments, de sens. Personne ne se demande pourquoi l’air du temps souffle dans le sens de l’esprit du temps, dans le sens d’une désertification constante de l’esprit qui laisse l’espace libre à une succession de micro-événements médiatiques qui participent d’un entertainment généralisé destiné à remplir les esprits de la substance obsessionnelle du capitalisme. Et en un sens, on a raison de ne pas se poser cette question ; à condition de cesser d’écouter. Cesser d’écouter n’est pas alors un acte négatif, c’est la condition nécessaire pour que quelque chose se passe, pour reconquérir ta vie et interrompre la colonisation médiatique-capitalistique de ton imaginaire.
— N’écoute pas. Fais autre chose. Fais quelque chose.

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