Archives de Tag: Friedrich Nietzsche

Nous autres, etc.

Une semaine et quelques jours auparavant, en buvant un café avec mon ami, Samuel Monsalve, j’avais rêvé à haute voix d’une Europe où l’on parlerait plusieurs langues en voyageant de ville en ville, dans les capitales des régions de l’Europe, et ailleurs, les biens, les personnes comme les idées, surtout les idées, circulant librement, et on y serait heureux et ce serait là, dans ce mouvement sans contrainte de toutes les personnes, de toutes les choses, et de toutes les langues, que se situeraient l’origine et le commencement de la paix universelle. Et puis, aujourd’hui, assis seul à mon bureau, cette fois, je me suis souvenu que ce rêve aurait dû être notre présent. Et j’ai haussé les épaules parce que toutes les époques se ressemblent.

Qu’on me pardonne aujourd’hui cette (auto-) citation d’un texte à paraître (« Nous autres, etc. », § 2. dans Le feu est la flamme du feu) que j’ai écrit à un moment ou un autre entre 2014 et 2015 parce que, vraiment, toutes les époques se ressemblent…

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Journal de Paris (11.3.16)

Lumière crue et dure, pas de clair obscur, mais chair à nu qui brûle. Je me sens comme Sam Spade dans un avion pour nulle part.

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Qu’il ne puisse pas y avoir de modèle de ma vie, cela signifie que ma vie doit être quelque chose de plus — quelque chose de plus que tout — quelque chose d’autre que tout ce qui précède. L’autre, en ce sens, ce n’est pas un autre moi, c’est un autre nouveau, c’est l’inexistant.

La fiction, je pourrais ainsi la concevoir comme l’invention de l’inexistant.

Ainsi, s’il fallait, pour des raisons grammaticales, achevez la phrase, tu pourrais dire : « Comment on devient ce que l’on n’est pas. »

(NdlCR, 48-50)

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Journal de Paris (29.2.16)

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« Wie man wird » — sans objet, sans moi non plus, la vie qui devient.

Devenir est le verbe de la vie. — Vraiment ? Un peu comme si l’on disait qu’être est le verbe de la mort. Et que l’ontologie est une nécrologie.

Cela aurait-il un sens de déclarer, par exemple, que la littérature est la métaphysique de la vie, qu’elle ne cherche pas toutefois à en découvrir le sens ultime — parce qu’il n’existe pas —, mais à lui inventer toujours plus de significations, dans l’espoir qu’un jour peut-être, nous parvenions à vivre mieux ? Et c’est d’ailleurs ce qu’en effet, il faudrait exiger puisqu’une métaphysique sans espoir est vide. — Vivre mieux n’est pas un impératif collectif (comme le bonheur), mais un souhait individuel.

(NdlCR, 21-23)

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Journal de Paris (27.2.16)

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La vie qui me traverse. La vie que je suis. La vie que je donne.

L’erreur de Nietzsche est d’avoir cru, à la fin, qu’on devenait ce que l’on était. Ce qui revient à privilégier l’être contre le devenir. Comme devenir une chose ou quelqu’un. Mais devenir n’implique pas un état et ne souffre pas d’un défaut pour autant. C’est un verbe puissant. C’est une puissance. Devenir ce que l’on est — c’est-à-dire : devenir l’être — revient à faire du devenir une tautologie, comme si l’être avait toujours été, comme s’il avait toujours tout précédé et qu’il fallait le faire advenir. Voudrais-tu que tu vie ressemble à ceci :

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où le mouvement te donnerait l’illusion de devenir et l’illusion du devenir alors que tu ne serais jamais que ce que tu es, que ce que tu as toujours été ? Imagine quelqu’un qui se satisferait de dire qu’il est né comme ça.

(NdlCR, 17-18)

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Mes jambes font aussi bien

Je ne suis pas venu ici par hasard. Du moins, c’est ce que je me dis à ce moment précis quand le train marque un arrêt. Je ne sais pas où je suis, je sais simplement que je suis ici, où que ce soit. Ce n’est pas une avarie, ce n’est pas une panne, il faut simplement réguler le trafic comme cela doit arriver un nombre toujours croissant de fois sur l’ensemble des lignes qui maillent ce petit morceau de territoire. Je suis ici  à présent, face à une immense paire d’yeux. Ils ne me voient pas. Je n’ai même pas l’impression que je les regarde. Ils sont là, fixes, morts, peut-être, vides, certainement. Ils me fixent, je ne peux pas détourner le regard. Je ne sais pas ce que je fais ici. Je me dis que je ne suis pas venu ici par hasard, mais après tout, qu’est-ce que j’en sais ?
Du sud vers le nord, j’ai traversé un certain nombre de villes sans nom, sans identité, je n’avais pas le temps de voir leur nom, encore moins celui de simplement espérer connaître leur identité. Je n’ai fait que traverser ces espaces impersonnels. Et à présent, je regarde ces yeux immenses. Je ne sais pas que je suis à Valenton et que je regarde deux digesteurs d’une station d’épuration. De toute façon, ça n’a pas d’importance : je pourrais être dans n’importe quelle zone de cet espace qui s’étend autour de Paris. Tout se ressemble, et l’art n’est qu’une cosmétique vulgaire. Il n’y a rien d’esthétique ici, simplement de ce vernis que l’on passe sur les choses pour qu’elles paraissent un peu moins laides. Je regarde ces yeux immenses. Il ne se passe rien. D’un certain point de vue, je les aime. C’est leur fonction décorative. Ils ne dérangent rien. Ils occupent un espace qui était vierge, qui était sans doute intéressant, mais que personne ne voyait. Ils attirent l’attention. Et puis, on passe. On passe si vite, littéralement : à la très grande vitesse.
Le train repart. Nous arrivons bientôt en gare. Il fait une chaleur accablante. Je ne veux pas prendre le métro. Je ne veux pas prendre un taxi. J’ai envie de marcher. Un jour, c’est ce que je suppose, nous ne marcherons plus que pour autant que cela nous sera nécessaire : nous ne nous promènerons plus. Notre flânerie, c’est Google Street View qui l’aura remplacée. Et nous irons dans les rues, le séant vissé à notre chaise.
Cul-de-plomb !, criait Nietzsche en pensant à l’immobilisme de Flaubert. Il avait raison : on ne pense qu’en marchant. Il faut marcher. Il faut marcher pour écrire. Il faut marcher, ne serait-ce que pour écrire. J’ai besoin de sentir mes muscles, j’ai besoin de sentir mon corps, j’ai besoin de sentir mes pas les uns à la suite des autres, c’est aussi ainsi que je me sens exister. Je n’existe pas qu’en marchant mais, en marchant, je sens que j’existe. C’est autre chose qu’un savoir, c’est avant le savoir, c’est la sensation de son propre corps en marche.
Ambulo, sum. Est-ce que je peux dire ça comme ça ?
Je marche mais j’ai oublié le nom des rues. Je vais à l’intuition plutôt qu’à l’aveuglette, et très vite, je m’aperçois que je n’ai pas besoin de savoir, je n’ai pas besoin d’être en mesure de dire où je suis pour aller. Je vais presque malgré moi. Les rues se suivent sans que je les suive vraiment. Elles sont là les unes après les autres. Et très vite, ainsi, je suis chez moi. Beaucoup plus vite que je ne l’imaginais. Je n’ai pas besoin de savoir, j’ai simplement besoin de marcher, je n’ai pas besoin d’une carte que j’aurai apprise pour me déplacer : la carte, je l’ai dans mes jambes. Ou plutôt, la carte, ce sont mes jambes qui l’ont. La carte, mes jambes sont les seules à la connaître. Elles vont là où je veux aller. Descartes disait quelque chose comme ceci : il suffit que je veuille que mes jambes se mettent en mouvement pour qu’elles se mettent en mouvement. Peut-être. Ce que je pense, en pensant à cette phrase de Descartes, c’est que mes jambes mettent le territoire en mouvement. Mes jambes agissent la carte. Mes jambes sont le principe d’un mouvement urbain si simple qu’on l’a oublié. On préfère le métropolitain. Mais, c’est quoi le métropolitain ? Mes jambes font aussi bien.

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