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Un jour comme un autre

Les temps changent. C’est une phrase horrible, je sais, aussi laide qu’un truisme. Mais tant pis, il faut savoir sacrifier la beauté sur l’autel de la vérité, fût-elle plate et ennuyeuse.
Les temps ont toujours changé, d’ailleurs. Autrefois, c’est vrai, il fallait un temps passablement long pour s’en apercevoir, un temps si long qu’au moment où l’on s’apercevait que les temps avaient changé, ils avaient changé depuis si longtemps déjà que d’autres changements étaient en train de se produire dont on ne s’apercevait pas encore. En quelque sorte, on était toujours en retard sur le changement. Et pendant longtemps, c’est ainsi que les temps changèrent. Mais les temps ont tellement changé désormais qu’il semble que ce soit la nature même du changement des temps qui s’en soit trouvée changée. Non seulement, les temps changent, en effet, mais on s’aperçoit qu’ils changent cependant même qu’ils changent et cette observation du changement simultanée au changement change, naturellement, le changement en tant que tel. Les temps changent, pourrait-on résumer de façon paradoxale, mais plus comme avant.
Ceci n’a sans doute rien à voir avec cela, mais il y a peu, un intellectuel — dont, je l’espère, on me pardonnera d’avoir oublié le nom — déclarait que l’appel du 18 juin n’avait jamais été aussi actuel. Ce qui aurait pu n’être qu’une idiotie de plus parmi le nombre incalculable d’autres idioties qui sont proférées chaque jour contenait en soi, et sans doute bien involontairement, une intuition d’une profondeur abyssale. En effet, si l’actualité du 18 juin 1940 le 18 juin 2016 signifiait que ce qui c’était passé le 18 juin 1940 n’avait pas perdu son sens le 18 juin 2016, elle signifiait toutefois aussi que le 18 juin était toujours le 18 juin. Le 18 juin 1940 étant toujours d’actualité, le 18 juin 2016 était toujours le 18 juin 1940. C’était déjà profond. Mais l’abysse de l’intuition ne s’arrêtait pas là, elle plongeait encore plus loin dans les arcanes de l’histoire : tous les jours qui s’étaient écoulés entre le 18 juin 1940 et le 18 juin 2016, à savoir 27759 jours, ce qui n’est pas rien, force est de le reconnaître, tous ces jours n’avaient jamais été en réalité qu’un seul et même jour. Ces 27759 jours n’avaient jamais été que l’actualisation constante des événements qui s’étaient déroulés le 18 juin 1940. Oh, bien sûr, si l’on se penchait de manière superficielle au-dessus de l’abysse, on voyait qu’un certain nombre d’événements avaient eu lieu entre ces deux dates ; des guerres, des paix, des transformations, des révolutions, que sais-je encore ? Mais ce n’était là, il faut bien l’admettre, qu’un coup d’œil rapide qu’une vue plus perçante pourrait bien vite démentir en démontrant que nous vivions toujours le même jour.
Comme tous les mercredis matin, ce mercredi, je suis allé faire mon marché. Comme tous les mercredis matin, j’ai descendu les escaliers, traversé la cour intérieure que les ouvriers n’ont toujours pas fini d’occuper, j’ai appuyé sur le bouton qui permet d’ouvrir la porte qui donne sur la rue et je me suis mis en marche vers le boulevard Edgar Quinet. Au bout d’un bref moment — tout juste le temps de faire quelques pas —, j’ai ressenti une sensation étrange, comme si j’étais pris soudain dans un champ de forces qui me transperçaient de part en part. Je me suis arrêté et j’ai regardé mes mains qui me faisaient l’impression d’être la cible d’invisibles rayons, mais tout allait bien, du moins, elles n’étaient pas en train de fondre ni de se désintégrer. Du coup, j’ai regardé autour de moi et tout avait l’air parfaitement normal, la circulation était toujours aussi étouffante, les familles de mendiants avaient toujours leur domicile sur les bouches d’aération du métropolitain, et les magazines grand public faisaient sans discontinuer leur putassière réclame. Contrairement à mon habitude, je me suis assis sur un banc. À vrai dire, ce ne fut pas une décision consciente. Disons que quelque chose m’a poussé à m’y asseoir. Ce devait être le champ de forces. C’était nécessairement le champ de forces. Je n’ai même pas essayé de résister. Une fois assis, une idée étrange m’a pénétré. J’ai posé la main sur mon front, et je me suis demandé :
— Mais qu’a-t-il bien pu se passer avant le 18 juin 1940 ? Depuis le 18 juin 1940, du fait de sa permanente actualité, nous ne vivons plus que des 18 juin, cela est entendu, c’est indiscutable, n’y revenons pas. Mais avant ? Avant le 18 juin 1940, jusqu’au 17 juin 1940, quel jour vivions-nous ? Le 14 juillet 1789 ? Le 18 brumaire de l’An VIII ? Ou bien, au contraire, un jour banal, un jour comme un autre, un jour au cours duquel il ne s’est rien passé de remarquable dans l’histoire de France ? Maudit 18 juin 1940…
J’avais dû parler à voix haute sans même m’en rendre compte parce qu’un agent de police s’est approché et après m’avoir salué de façon règlementaire s’est adressé à moi :
— You are Place du 18 juin 1940.
Je ne sais pas ce qui m’a le plus étonné : le renseignement que je n’avais pas demandé ou le policier polyglotte. Je l’ai regardé un peu interloqué et je lui ai répondu :
— Non, mais de quoi vous me parlez, là ?
— Ah pardon, m’a-t-il rétorqué, je croyais que vous étiez un touriste perdu… Vos papiers !
— Ah d’accord, comme je ne suis pas un touriste, vous contrôlez mon identité ?
— Ne discutez pas. Vos papiers !
Je lui ai donné ma carte d’identité qu’il a regardée après m’avoir regardé et avant de me regarder à nouveau et après aussi et ainsi de suite trois ou quatre fois. Et puis il m’a dit :
— C’est un luxe de passer le temps assis sur un banc. Vous n’avez pas de travail ?
— Je suis écrivain. J’allais faire le marché quand…
Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase parce qu’il a éclaté de rire. Il a appelé son collègue :
— Didier ! Didier ! Hé, Didier ! Viens voir, j’ai trouvé le nouveau Houellebecq !
Pendant que Didier s’approchait, j’ai pensé que le jour où des policiers connaîtraient mon nom, ce serait vraiment la gloire, mais j’ai gardé cette idée pour moi. Didier a dit :
— Quoi ?
— Il est écrivain, du coup, il passe ses journées assis sur un banc. C’est pas mal comme boulot, non ? Ça te plairait pas, toi, de passer tes journées le cul sur un banc, hein ?
J’allais répondre que ce n’était pas vraiment ce que j’avais l’habitude de faire, mais la perspective d’expliquer l’histoire du champ de forces m’a épuisé. Et puis Didier n’avait pas l’air de trouver ça drôle. Il a dit :
— Ouais, on a autre chose à faire là, Michel… Bonne journée, Monsieur.
Michel m’a rendu ma carte d’identité et m’a gratifié d’un nouveau salut règlementaire. Moi, je suis resté là quelques instants encore sans penser à rien. En me levant, mes yeux sont tombés sur la plaque qui indiquait le nom de la place. Je n’y avais pas prêté attention et quand le policier s’était adressé à moi, j’avais pensé à son accent plutôt qu’à l’information qu’il venait de me donner. Maintenant que j’y pense, je me dis que j’aurais dû croire en une manière d’épiphanie, comme si quelque chose m’était révélé sur le sens de l’histoire, le destin de la France, la souveraineté nationale. Et cette histoire aurait eu une dimension tout autre. Mais ce n’est pas ce que j’ai fait.
Qu’est-ce que j’ai fait ?
Rien. Je me suis dit qu’après tout, la gloire de Houellebecq, je m’en foutais pas mal, si seulement si je pouvais avoir autant d’argent que lui. Si seulement je pouvais avoir autant d’argent que lui, je voudrais bien que rien ne change jamais, je voudrais bien que tous les jours soient pour toujours le même jour, le 18 juin ou le 29 février, cela ne ferait aucune différence pour moi, je me maintiendrais dans une sorte de continuité supérieure, au-delà des aléas du temps qui passe et nous laisse toujours plus décrépit. C’est d’ailleurs pour une raison de cet ordre, peut-être, qu’on en vient à imaginer que les temps ne changent plus. En effet, les temps changeant toujours, il arrive nécessairement un moment où l’on est dépassé. C’est triste, je veux bien le croire, mais c’est inéluctable. Or si l’on parvient à arrêter l’horloge du temps, par l’effet d’une rhétorique médiocre, si nécessaire, une conséquence non négligeable est que l’on sera toujours d’actualité. On vieillira, certes, mais à la vitesse de l’époque ; pas plus vite. Moi qui ne cherchais pas à l’être spécialement, d’actualité, simplement à gagner autant d’argent que Houellebecq, je me suis dit, après tout, pourquoi pas ? Ensuite, j’ai haussé les épaules. J’ai regardé le ciel parce qu’il faisait chaud pour la première fois de l’année, à Paris. Et je suis allé faire mon marché.

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Pedro Mayr — une note d’intention

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Quand j’ai achevé l’écriture des Monstres littéraires, j’ai ressenti à la fois une grande joie et une insatisfaction tenace. J’étais sincèrement heureux parce qu’il me semblait que j’avais enfin trouvé une façon de raconter des histoires qui puissent prendre des formes aussi diverses que possible : conte, récit, manière de théorie, traduction, préface, etc. Toutes ses formes s’articulaient pour dessiner les contours d’un ensemble susceptible de former une unité au-delà d’une quelconque cohérence de styles. Je n’avais pas cherché cette cohérence, bien plutôt une version de la littérature qui trace une route vers le pays des possibles (dans les deux sens de l’aller et du retour). Mais comme je viens de le dire, je ne parvenais cependant pas à me déprendre d’un sentiment d’insatisfaction, qui me semblait tenir en ceci qu’il y avait une autre histoire à raconter ; — pas simplement une histoire de plus, mais une histoire plus ample, qui intériorise en quelque sorte Des monstres littéraires tout en les dépassant. Une histoire qui raconte l’histoire d’un auteur qui écrit des histoires et son envers, le narrateur, qui n’écrit pas, mais raconte l’histoire que le lecteur lit. Je voulais continuer de réfléchir à ce que cela fait d’écrire et, dans le même mouvement, incarner cette réflexion, lui donner des corps pour trouver du sens, pour inventer des sens à nos existences qui en manquent, souvent cruellement.
Voilà comment j’ai rencontré Pedro Mayr. J’ai voulu dire qui il était, ce qu’il pouvait représenter aujourd’hui, ce qu’il avait d’admirable, certes, mais aussi en quoi il était mortel.
Pedro Mayr a une double dimension : microscopique et macroscopique, intime et publique. Tout s’y joue entre deux, trois personnages. Et cependant que ces deux, trois personnages s’aiment, se séparent, se cherchent, comme nous le faisons toujours, ils cartographient l’époque dans laquelle ils vivent. Les hémisphères — de la terre comme du cerveau — se reflètent l’un l’autre. Le passé, le présent, l’avenir s’entrexpriment. Le temps et l’espace deviennent des strates qui se superposent, s’enchevêtrent. Les événements se chevauchent et se contredisent.
En écrivant Pedro Mayr, je m’en rends compte à présent, j’ai cherché des failles dans la continuité (de l’espace, du temps, des êtres) non pour la faire dérailler, non pour la déconstruire, comme on le dit bien naïvement, mais pour découvrir une autre continuité, la manifester dans le but qu’elle apparaisse au lecteur. Cette nouvelle continuité n’est pas quelque chose d’immédiatement évident, c’est le résultat d’échanges, d’équilibres et de déséquilibres, entre la fiction et la réalité.
Notre époque est obsédée par la réalité. Mais, c’est son paradoxe, cette obsession la masque, la maintient à une distance où elle devient inaccessible. Nous ressassons les mêmes images. Nous répétons les mêmes slogans. Nous faisons les mêmes gestes. Nous commentons les mêmes événements. Plus, nous écrivons que nous regardons ces images, que nous scandons ces slogans, que nous gesticulons dans l’espoir de former un peuple. Et quand nous avons fini, nous recommençons. C’est ainsi que nous oublions de regarder ailleurs, de détourner le regard, non par excès de pudeur, mais pour envisager autre chose, pour imaginer quelque chose.
La réalité n’est jamais qu’une fiction qui a été actualisée. Je ne sais pas si c’est un bon résumé de Pedro Mayr. Mais c’est ainsi que je dirais les choses. S’il y est question de l’identité, du temps qui passe, de l’espace qui s’efface, et des traces qu’ils laissent — c’est-à-dire, en somme : de la vie, de la mort, de l’amour —, on lira Pedro Mayr comme un livre qui nous incite à inventer toujours, à provoquer les possibles, parce que nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce qui nous est donné. Pire : parce que rien ne nous est donné. Chaque époque doit faire quelque chose de neuf. Cette fois-ci, c’est notre tour. Faisons preuve d’imagination.

(*) Mappemonde d’Oronce Fine de 1536, qui a servi pour l’illustration de la couverture du livre. Pedro Mayr paraîtra le 4 mai 2016 dans la collection « Un endroit où aller » des éditions Actes Sud.

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Versions, § 190. Entretien avec Vadim Blanc (8)

Je suis né à Paris durant la Seconde Guerre mondiale, comme vous le savez. C’était en 1943. Mon père avait fini par trouver la mort quelques semaines auparavant, sur le Front de l’Est. J’emploie cette expression parce que, c’est ce que j’ai découvert en lisant ses carnets, il l’avait toujours cherchée. Quant à moi, si j’ai changé de nom, ce n’est pas pour échapper à cette identité, mais au contraire pour parvenir à la regarder comme on regarderait un étranger, froidement et durement. M’éloigner de mon histoire, c’était aussi, évidemment, la seule façon de l’écrire — j’entends par là : considérer le mal non seulement comme une structure innée de ma conscience, mais aussi comme un fait objectif.

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Histoire d’Alain-Pierre de Bernis-Stein

L’histoire qui suit veut qu’au début du vingtième-et-unième siècle, Alain-Pierre de Bernis-Stein fût un traducteur de renommée internationale. Son don pour les langues, tant celles qu’il avait apprises dès son plus jeune âge que celles avec lesquelles il n’avait eu de cesse de se familiariser pour se les approprier littéralement, avait fait de lui l’un des traducteurs les mieux reconnus et les plus demandés de la place de Paris. Il avait traduit les plus grands poètes, revisité les historiens antiques, défriché des pans entiers des littératures mineures, découvert des écrivains de plus de vingt ans ses cadets, éclairé de ses géniales intuitions les textes des plus profonds penseurs. Au moment où cette histoire se déroule, il avait déjà publié les deux premiers volumes de son Histoire et théorie de la traduction littéraire, vaste déconstruction de la tradition traductrice et entreprise de fondation d’une nouvelle approche du commerce plurilinguistique, et travaillait désormais, dès que son calendrier lui en laissait le temps, aux tomes suivants.
Bref, il comptait, comme on dit, et on pouvait compter sur lui. En effet, malgré ses nombreux engagements, Bernis-Stein ne rendait jamais ses manuscrits en retard. Telle était sa réputation, et il mettait un point d’honneur à ne pas la faire mentir.
Ce que le grand public ne savait pas, pas plus d’ailleurs que ses confrères du monde de l’édition auxquels il se gardait bien de s’ouvrir, c’est que Bernis-Stein souffrait. En secret, peut-être, mais il souffrait tout de même. Ce n’était pas une souffrance mentale. Non. La souffrance de Bernis-Stein était bien physique. Quoiqu’on n’y songe pas spontanément lorsqu’on essaie de se représenter le travail d’un traducteur — et, plus largement, cette histoire ne craint pas de le dire, celui de tout homme de lettres —, celui-ci implique que l’on passe le plus clair de son temps assis. Ainsi, Bernis-Stein souffrait-il du séant. Les années passées à travailler l’avaient abîmé. Et si, du point de vue intellectuel, il était encore aussi vif et alerte qu’au sortir de l’École, l’autre face de son anatomie, quant à elle, ne se portait plus aussi bien.
Bernis-Stein avait tout essayé pour résoudre ce problème qui, avec le temps, ne cessait d’empirer. Il avait notamment essayé d’écrire allongé sur le ventre, mais ses coudes étant alors appuyés sur son lit ou bien même parfois à même le sol, il ne pouvait pas travailler aussi rapidement qu’à son habitude. Il risquait de nuire à sa réputation ce que, comme cette histoire nous a déjà permis de la découvrir, pour rien au monde, il n’aurait pu accepter. Il avait aussi tenté de travailler debout mais, comme l’on s’en doute, l’épuisement le gagnait trop tôt, et de plus en plus, et de plus en plus tôt, si bien qu’il ne parvenait plus à écrire aussi bien qu’avant, avec la même conséquence fâcheuse que celle énoncée ci-avant. Même s’il ne l’aurait sans doute pas formulé ainsi, on pouvait dire que la situation était préoccupante.
S’il n’avait jamais aimé pas les médecins — il pensait, en effet, qu’ils formaient une confrérie de charlatans cooptés qui ne savent pas de quoi ils parlent, remarque qui, si elle n’est peut-être pas totalement infondée, pourrait toutefois être appliquée aux traducteurs eux-mêmes, c’est du moins ce que n’hésite pas à suggérer un certain médecin de mes collègues —, Bernis-Stein accepta tout de même d’en rencontrer un. C’est ainsi qu’il vint me voir à mon cabinet. Je ne le connaissais pas, et les faits concernant sa réputation que j’ai mentionnés rapidement, je les tiens d’un médecin de mes collègues, qui me les a rapportés, ainsi que sa propre remarque à propos des traducteurs (je suppose qu’en cela, il se fiait au jeu de mots qui associe, en italien, celui qui traduit à celui qui trahit, mais je n’ai pas le loisir, ici, de m’étendre sur la pertinence éventuelle de cette association paronymique).
La première fois que je vis Bernis-Stein, je ne l’auscultai pas. Ayant été averti de sa réputation, je ne voulus pas l’embarrasser, ou le mettre dans de mauvaises dispositions, ce qui n’aurait fait, j’en étais certain, qu’aggraver son état. Nous parlâmes un court moment de ses problèmes de fondement, puis des problèmes de la traduction, et je lui conseillai finalement de prendre quelques jours de congés : il pourrait séjourner dans une station balnéaire, par exemple, où les bains qu’il prendrait, à condition bien sûr de passer le moins de temps possible assis, lui feraient le plus grand bien. S’il parut tout d’abord réticent, après avoir consulté son agenda, où il sembla constater qu’il était en avance sur les dates de remise de ses divers manuscrits en cours, il finit pas accepter. Nous nous serrâmes chaleureusement la main quand je lui dis qu’il ne me devait rien (après tout, dis-je, je n’avais rien fait d’autre que lui donner un conseil que, s’il s’était ouvert à tel ou tel de ses collègues, ils n’auraient pas manquer de lui donner eux-mêmes, de plus, je n’avais pas vu le temps passer), et je n’entendis plus parler de lui pendant quelques jours.
Quelques jours plus tard, cependant, en arrivant au cabinet, je reçus un appel d’un Bernis-Stein hors de lui. Il venait, me dit-il, de se remettre au travail et les douleurs l’avaient repris instantanément. Elles étaient bien plus aigues qu’avant de me rendre visite et il se trouvait tout simplement hors d’état d’écrire. Or, à présent, le temps pressait, je n’étais qu’un charlatan, etc. Furieux, il devint injurieux. Je tentais d’apaiser le cours de la conversation en lui disant que, contrairement à mes habitudes, j’étais tout à fait disposé à lui rendre visite chez lui immédiatement. Il accepta. En m’attendant, je lui conseillais de ne rien faire, de simplement rester debout, appuyé s’il le voulait, par exemple, comme il faisait grand beau, au rebord de sa fenêtre, je ne serais pas long. Je me saisis de ma trousse d’urgence, dont je ne m’étais pas servie depuis bien longtemps, n’ayant rien d’un médecin itinérant, et je me mis en route.
Quelques minutes plus tard, je sonnai à sa porte. Son épouse m’ouvrit. Fort aimable, elle commença par me prier de bien vouloir excuser les propos injurieux de son mari — je lui répondis que cela ne faisait rien, du tout, pas le moins du monde, je comprenais tout à fait la situation —, et me proposa ensuite, comme il faisait grand beau, il faisait aussi chaud, un rafraîchissement. Avant même d’avoir eu le temps de répondre, j’entendis un cri venant d’une pièce au fond du grand appartement que le couple occupait dans la rue du Cherche-Midi. Si je ne parvins pas à distinguer exactement les propos tenus par cette voix, je ne puis m’empêcher, en y pensant à présent que je rédige cette histoire, à une volaille. Madame de Bernis-Stein m’assura d’un sourire un peu gêné que la situation exigeait que nous oubliâmes le rafraîchissement, et elle me conduisit dans la pièce où se trouvait son mari.
C’était un vaste bureau qui semblait d’un autre siècle, des théories de livres empilés sans ordre apparent dans d’immenses bibliothèques à échelle. Seule trace de l’époque, un ordinateur portable, mais je fus interrompu dans ma description par un nouveau hurlement d’Alain-Pierre de Bernis-Stein, qui me demandait de me déplacer rapidement dans sa direction au lieu de flâner dans ses intérieurs. Je lui demandai de se calmer un peu, car il était évident qu’un tel état de nervosité — de stress, comme on dit en anglais, crus-je bon d’ajouter — n’améliorait en aucun cas son état. Il me regarda d’un air désemparé. Nous passâmes sur ce point de vocabulaire et, après un rapide examen général, il consentit sans un mot à enlever son pantalon ainsi que son sous-vêtement. Je l’examinai consciencieusement et, ne décelant rien d’anormal, ce que je ne manquais pas de lui dire, je lui prescris simplement un décontractant musculaire sans effets secondaires. Il ne m’adressait toujours pas la parole et, cependant que je rédigeais l’ordonnance, il appela son épouse pour qu’elle s’occupât de moi, lui, il n’en avait pas la moindre envie, lui dit-il. Je remis ainsi l’ordonnance à l’épouse en l’assurant que j’appellerais dans quelques jours afin de prendre des nouvelles du patient. À mon sens, ajoutai-je, la douleur devrait passer rapidement grâce aux décontractants musculaires ci-prescrits et, cela allait de soi, si le moindre signe d’aggravation de la situation postérieure se faisait sentir, qu’on m’appelât sans délai, je me rendrais sur-le-champ au domicile. Il faudrait prendre alors les mesures qui s’imposeraient, envisageant même à demi-mot l’éventualité d’une hospitalisation, sans toutefois être alarmant. Je saluai enfin courtoisement, avec un idiotisme autrichien que j’avais appris lors d’un séjour d’étude que j’avais fait dans ma jeunesse — un Auf Wiederschauen ! que je trouvais fort bien senti —, et fut raccompagné par un courant d’air frais.
Pris par mes rendez-vous quotidiens et mes cours à la Faculté, je ne pensais plus à cette histoire d’Alain-Pierre de Bernis-Stein pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’un soir, en rentrant chez moi, je ne tombe sur une pharmacie dans la vitrine de laquelle on pouvait admirer le derrière rougi d’un primate endolori, publicité mensongère qui vantait les mérites d’un remède prétendument révolutionnaire pour traiter les problèmes hémorroïdaires — or, les problèmes hémorroïdaires n’ont pas les mêmes causes chez les primates et chez les humains, même si les symptômes respectifs peuvent facilement laisser penser le contraire. Je songeai alors à mon traducteur de patient et décidai de lui passer sans plus attendre un coup de fil afin de prendre de ses nouvelles (naturellement bonnes puisque, j’en étais convaincu, la douleur aurait disparue, et surtout parce que je n’avais pas reçu d’appels ni de lui ni de sa compatissante épouse).
Ce fut son épouse qui me répondit. Après quelques sincères politesses tout à fait banales, je m’enquis de l’état de santé du grand traducteur. Elle me répondit sur un ton détaché : « Oh, je vous remercie. Tout va bien. À présent, il flotte dans l’air comme un nuage domestique. »

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Versions, § 104. Le démon de l’histoire.

On estimera peut-être que le jugement de Carl de Nemidoff est trop catégorique pour être pris au sérieux, mais il suffit de voyager dans telle ou telle contrée post-féodale pour se rendre compte par soi-même que l’histoire ne suit nul cours défini et qu’elle n’est, au contraire, que la somme d’événements contingents que des esprits intéressés à une cause plutôt qu’à une autre essaient de couler dans le fleuve d’un grand roman national. Si une telle version de l’histoire était la bonne, ce dont on peut légitimement douter, il faudrait notamment s’efforcer d’expliquer la place que ces attractions touristiques occupent dans une semblable épopée. Explication à la suite de laquelle on serait bien obligé d’admettre que le démon de l’histoire est un comique.

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Versions, § 29. Histoire avec une tribu.

On raconte que jadis, le chef d’une tribu, constatant qu’il n’existait pas de philtre pour mettre un terme à la souffrance au sein de son peuple, prit une décision. Tous les mois, selon la nouvelle règle, chaque membre de la tribu devrait se livrer aux pires exactions sur les autres ainsi que sur soi-même, femmes et hommes indifféremment, à condition cependant que tous soient majeurs. Il semble que ce rituel thérapeutique eut lieu une douzaine de fois. Ensuite, l’histoire des Apatos devient plus incertaine encore.

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Versions, § 11. Histoire avec l’histoire.

Il y a une histoire de Julio Cortázar dont il me semble que le sens réside dans ce climat que j’essaie de saisir tout en sachant qu’il est comme l’air ; il n’est pas invisible, il n’est pas indicible, mais on ne peut tout simplement pas l’attraper avec les mains (j’entends par là, par exemple, qu’on ne peut pas le paraphraser). Dans son Histoire avec les mygales précisément, l’auteur n’essaie pas de saisir ce climat qu’il installe, il le laisse venir ; ou alors il est là depuis le début, mais il ne l’accentue pas en écrivant, il le laisse être. Je ne pourrais pas dire qu’il y a une présence à côté de moi, cependant que je lis, mais un air m’entoure, qui forme le sens de l’histoire.

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