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Histoire du moindre mal

jlgchi

Depuis quelque temps, j’en ai acquis la conviction, ou quelque chose qui s’en approche du moins : ce sont les partisans de la politique du moindre mal, les barragistes de la sainte urne, les tenants du vote utile, les entristes partisans et leurs prochains militants qui sont pour une large part responsables des nos maux actuels. Tous ces moralisateurs, ces défenseurs d’un bien commun qui leur ressemble, ces prophètes du dimanche nous expliquent depuis des décennies qu’il ne faut pas rester chez soi, qu’il ne faut pas se contenter de hausser les épaules et s’efforcer de passer à autre chose. Bien au contraire, éructent-ils, il faut prendre une part active à la mascarade qu’on organise de temps en temps, et parfois jusqu’à plusieurs fois par an : il faut voter. Voter moins en fonction de ses croyances ou de ses désirs que voter parce que si tu ne votes pas, ce sera pire, tu seras responsable du fascisme et de la fin du monde.
Dans la typologie des prophètes du dimanche, il y a les autobiographes — qui racontent leur histoire, comment ils ont surmonté leur aversion pour les escrocs de droite et sont parvenus héroïquement à mettre leur petit bulletin dans l’urne de la très laïque République —, les ricaneurs — ils se moquent de ceux qui ne se satisfont pas de l’offre politique actuelle : si vous êtes si forts que ça, disent-ils, eh bien, fondez votre propre parti ! —, les évangélistes radicaux — ils mettent en garde contre la prochaine fin du monde, l’avènement de l’empire du mal —, les repentis de la première heure — on a trahi leurs idéaux, mais ils militent quand même, c’est tout ce qu’il leur reste. Il y en a d’autres encore, bien sûr, mais je ne vais pas passer ma journée à parler d’eux. En fait, aucun de ces énergumènes ne votent jamais pour protéger la démocratie, mais toujours pour s’acheter une bonne conscience à peu de frais. Car, en effet, ce n’est pas cher payé d’aller mettre un bulletin dans une urne si la conséquence est de sauver le monde. Mais le monde n’est pas sauvé, n’est-ce pas ? Bien sûr qu’il n’est pas sauf. Comment pourrait-il l’être ?
La dernière fois que j’ai voté, c’était au second tour de l’élection présidentielle où un vieil homme de droite se présentait contre un vieil homme d’extrême-droite. Je ne voulais pas me déplacer parce que cela n’avait aucun intérêt à mes yeux. Il faisait beau à Marseille ce dimanche-là, et j’avais la très nette impression (aussi nette qu’un jour de grand ciel bleu pur sur les rives de la Méditerranée) que j’avais mieux à faire. Évidemment, j’ai fini par céder à la pression populaire, familiale, et je suis allé mettre mon petit bulletin dans l’urne dominicale comme un bon petit franchouillard qui fait barrage à la bête immonde. En fait de barrage, c’était plutôt une petite digue, trois fois rien en fait, parce les opinions du vieil homme d’extrême-droite, loin d’être endiguées par ladite digue, loin de reculer (on peut toujours rêver) devant le triomphe du vieil homme de droite, ces opinions n’ont fait que progresser depuis lors. Je pourrais dire que l’on m’a pris pour un imbécile en me faisant accroire que j’allais sauver la République, la Démocratie et les Valeurs pour lesquelles mes ancêtres avaient donné leur vie bravement au combat. Mais évidemment non, personne ne m’a pris pour un imbécile. Je suis un imbécile. Je suis un imbécile d’accorder quelque crédit que ce soit à un récit aussi pauvre, aussi médiocre, aussi peu édifiant que celui de la défense de ce qu’il reste encore à sauver d’un passé qui n’en finit plus de mourir parce que, tu comprends, si tu ne vas pas mettre ton petit bulletin dans l’urne républicaine, tu seras coupable. Alors qu’avec mon petit bulletin, je sauve mon âme. Oh, certes, oui, effectivement, dans les faits, rien ne s’est amélioré, les opinions politiques sont toujours plus médiocres, imbéciles, caricaturales, les opinions du vieil homme d’extrême-droite sont désormais peu ou prou les opinions de la grande majorité de la population française, mais ce n’est pas grave. L’essentiel, c’est-à-dire : les Valeurs de la République Démocratique, l’essentiel est sauf. Une preuve ? Tu peux encore aller voter. C’est donc que la démocratie fonctionne. Les Institutions pourraient certes être réformées, mais l’essentiel de l’édifice repose sur des fondations solides. Et des gens sont morts pour que tu puisses aller voter. Tu t’en rends compte ? Tu comprends que si tu ne continues pas d’aller voter encore et encore, même si tu ne crois plus en rien, même si les candidats à l’obtention de ton bulletin de vote — ton suffrage — sont des escrocs et des menteurs qui n’ont qu’une obsession : le pouvoir, tu vas déshonorer la mémoire des gens qui sont morts pour que tu puisses avoir le droit de vote. Et tant pis si c’est une mascarade. De toute façon, la vie tout entière est une mascarade, n’est-ce pas ?
Sauver les meubles du monde, j’en ai acquis la conviction, ou quelque chose qui s’en approche du moins, c’est la politique du pire, la désintégration de la politique au nom de la défense d’un patrimoine qui n’a plus de sens, plus de raison d’être, ou pire : qui n’a tout simplement plus cours. La bonne conscience, celle que tu t’achètes en rédigeant un éditorial, en racontant ta vie sur les réseaux sociaux, en publiant un livre dans lequel tu détruis celui que tu as toi-même élu, ou en suivant simplement comme le petit petit franchouillard que tu es les mots d’ordre de l’utilité politique contre la bête brune, cette bonne conscience te permet peut-être de dormir et de croire que tu es quelqu’un de bien, quelqu’un de juste, un humaniste prêt à défendre le bien contre le mal, mais elle ne vaut rien de plus que la satisfaction nombriliste qu’elle te procure.
Je pense que cela te suffit, je pense que c’est assez pour toi. Sous tes allures d’humaniste, tu es un petit nihiliste qui ne veut pas confesser sa foi, tu ne désires rien tant que la fin de l’histoire, la fin du monde, la fin de toi. Comme tu es aussi impuissant, tu n’as pas la force de mettre fin à ta propre vie. Aussi, vivotes-tu en accomplissant ta volonté sans efficace par le biais de petits expédients. Ainsi, votes-tu. Ainsi, t’efforces-tu de convaincre tes semblables qu’ils doivent voter, eux aussi. Ainsi, es-tu fait : ta volonté de néant ne te suffit pas — elle n’est pas à elle-même son propre accomplissement —, encore faut-il que les autres, tes semblables, désirent ce que tu désires pour que tu possèdes une valeur, pour que tu puisses exister.
Moi, je ne suis pas ton semblable ; je suis un idiot. Je resterai seul au monde, s’il le faut, seul chez moi, plutôt que d’aller voter pour rien, voter contre tout ce que l’on peut bien vouloir espérer. Je sais qu’à plusieurs moments de la chaîne des raisons, le moindre mal devient le pire des maux. Je sais aussi que tu peux briser la chaîne des raisons et imaginer quelque chose d’autre. La plupart du temps, tu n’en as pas la force. Cette fois, tu pourrais au moins essayer. Ne serait-ce que pour changer. Seulement pour changer un peu.

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Illustration : Jean-Luc Godard, La Chinoise (1967).

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