Archives de Tag: imagination

César Aira, Le congrès de littérature

FullSizeRender

Dire que j’aime César Aira est un euphémisme. Il appartient à cette constellation d’écrivains pour lesquels la littérature ne cesse jamais de s’inventer et, surtout, d’inventer. Des écrivains pour lesquels raconter des histoires imaginées n’est pas un art mort, n’est pas non plus d’emblée voué à l’échec, mais constitue au contraire la singularité même de l’écriture : des histoires invisibles à la télévision, impossibles sans doute à mettre en images, et qui ne peuvent pas se donner à voir parce qu’elles inventent le langage dans lequel elles se racontent en même temps qu’elles se racontent. Aussi, quand j’ai lu sur la quatrième de couverture une citation de Patti Smith pour vendre le nouveau roman de César Aira, Le congrès de littérature, j’ai eu peur, vraiment peur. D’autant que, dans la hiérarchie des blurbs, elle se retrouvait avant Roberto Bolaño. Je ne cacherai pas à quel point cela m’a paru incongru. Comme si dans quelque hiérarchie que ce soit, on pouvait mettre Patti Smith avant Roberto Bolaño. « Cette œuvre déborde de beauté et de noire vérité », déclarait-elle. Et je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pensé que Patti Smith vivait encore au beau milieu du xixe siècle, ou en tout cas dans un monde où l’on peut employer les mots « beauté » et « vérité » dans une même phrase sans exprimer le moindre doute, sans même ressentir à aucun moment (avant, pendant, ni même après la phrase) le besoin de douter, un monde dans lequel de toute façon le doute n’existe pas, mais la beauté et la vérité, oui, évidemment oui. Et puis, j’ai réfléchi et je me suis dit que ce n’était sans doute pas le xixe siècle, le monde de Patti Smith, ni même un autre monde possible, mais bien plus simplement le nôtre. Un monde dans lequel tout est toujours simplifié, toujours plus simplifié. Un monde dans lequel celui qui n’assène pas les préjugés de ses certitudes en vociférant d’ineptes tautologies, mais doute, au contraire, et dit qu’il doute, et prend encore le temps de douter, n’est même pas suspect, mais toujours déjà coupable. C’est vrai, après tout, me suis-je dit ensuite, Patti Smith, c’est la poésie et la littérature mises à la portée des rockers. Quand on sait que la majorité des rockers sont analphabètes, on prend conscience de l’ampleur des dégâts. Mais passons ; autant je n’aime pas Patti Smith, autant j’aime César Aira.
Dans Les larmes, un des livres que Michel Lafon a traduits, César Aira écrivait : « L’objet ultime de tout récit, en fin de compte, est de nous faire accéder à une autre vie. » Ce qu’on pourrait appeler une éthique de la littérature. Et il ajoute : « on a fait sur ce thème d’infinies variations, mais c’est toujours la même chose. Tout récit est au fond “une belle histoire d’amour” : parce que l’amour est la possibilité réelle qu’a l’autre, l’être aimé, d’aimer les autres ; de construire sa propre série, en préservant notre série personnelle. Ni l’amour ni le récit ne sont jamais assassins, mais ils sont en revanche proliférants. » La prolifération des vies, la multiplication des significations, toujours plus de devenirs, ce n’est pas une définition de la littérature (les définitions sont inutiles), mais c’est ce qu’elle fait, et ce qui fait que nous en avons toujours besoin. On pourrait dire quelque chose de semblable à propos des intrigues qui tissent les livres de César Aira : des intrigues simples, mais qui s’amplifient, transforment le réel en un mouvement fantastique, le conduise toujours ailleurs, donnent les pleins pouvoirs à l’imagination. Elles nous rappellent qu’il n’est pas vain d’avoir des idées pour écrire des livres, de bonnes idées pour écrire de la fiction, comme dans le bien-nommé Magicien, qui raconte l’histoire d’un magicien (un vrai) qui ne peut pas faire usage de ses dons de magicien parce que s’il le faisait on s’apercevrait qu’il est un magicien. Il gagne tant bien que mal sa vie en faisant des tours de magiciens professionnels alors qu’il pourrait tout se permettre, tout faire exister. Bien sûr, les écrivains sont des magiciens à leur manière — c’est peut-être une des choses que César Aira veut dire —, mais ils l’oublient souvent, et préfèrent singer les autres. Nous ennuient. Des écrivains professionnels. Bien sûr, les écrivains sont des magiciens parce que le langage est tout-puissant. La toute-puissance du langage — nous pouvons tout dire, tout raconter, tout imaginer, tout inventer, tout rendre possible — est une idée bien plus réjouissante que l’idée opposée selon laquelle il y aurait de l’ineffable. En croyant à l’ineffable, nous accusons le langage d’être le responsable ou la cause de nos propres faiblesses : comme nous ne sommes pas capables de dire quelque chose, comme nous n’avons pas de bonnes idées, nous accusons le langage d’être limité. Nous devrions plutôt tenter de dépasser notre propre limitation. Mais il est vrai que cela demande beaucoup d’efforts.
Dans Le mal de Montano, Enrique Vila-Matas écrit à propos d’Aira qu’il « ne se lasse pas de répéter qu’il écrit sérieusement, mais que les gens le trouvent hilarant et c’est la raison pour laquelle il est devenu misanthrope. » Même si le sérieux et l’humour ne s’excluent pas mutuellement, il me semble que si nous trouvons effectivement Aira hilarant, c’est comme par l’effet d’une sorte de processus d’auto-défense, pour protéger nos certitudes. Quand nous voyons les intrigues des livres d’Aira prendre des tours qui échappent au bon sens, qui s’envolent très loin au-dessus de ce que nous considérons normalement comme la réalité, nous trouvons cela drôle pour sauver nos croyances et ne pas prendre les récits au pied de la lettre. Alors que, littéralement, c’est ce qu’il se passe. L’histoire du géant dans La guerre des gymnases (qui raconte l’histoire d’une vedette de la télévision qui s’inscrit dans un club de gym pour se sculpter un corps qui fasse peur aux hommes et suscite le désir des femmes et se trouve pris dans une guerre entre deux gymnases du quartier de Flores à Buenos Aires, guerre dont il est la clef) est vraiment une histoire de géant. On peut certes penser à une manière de récriture lointaine de Rabelais, mais il n’en demeure pas moins que c’est une histoire de géant. La littéralité est le carré de l’imagination, et réciproquement.
Il n’est pas facile pour nous, lecteurs francophones, de lire César Aira. Parce que les traductions de ses livres paraissent sans suivre l’ordre chronologique de leur parution en langue originale. Ainsi, de ce Congrès de littérature qui, écrit en 1996 et paru en 1997, est traduit en français en 2016. Entretemps, Aira a écrit quelques dizaines de livres, dont certains ont déjà été traduits en français. Mais même si ce n’est pas facile, cette histoire de savant fou qui veut cloner Carlos Fuentes pour dominer le monde est tout à fait accessible. Quant à son sens, à vrai dire, c’est une autre histoire. D’autant qu’elle n’en a peut-être aucun. Cette « fable » peut ne pas avoir de morale, ne rien conclure sur rien. Rien d’autre que l’histoire racontée, aussi délirante, invraisemblable qu’elle puisse paraître.
Si Aira écrit sérieusement, comme le dit Vila-Matas, c’est parce qu’il prend la fiction au sérieux et que ses livres sont ouverts de tous les côtés sans s’extérioriser trop facilement. Prendre la fiction au sérieux, c’est d’abord ne pas chercher à lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit — ne pas en faire un moyen pour dire quelque chose du monde, de la société, de la civilisation, ou de tout ce que tu voudras.
La fiction comme fin, alors ?
Pas exactement. Une fiction radicale, qui ne sort pas d’elle-même pour devenir autre chose (une morale, par exemple), mais s’efforce d’aller au bout de son propre devenir. Parce que la fiction s’engendre elle-même et peut donner lieu à une infinité de significations, au gré des hasards, des éclairs, des étincelles, des errances, des rebondissements improbables, jeux d’intrigue, voies sans issue, et caetera.
Ou comme l’écrit encore Aira : « Putain de ta race ! Saloperie de guêpe ! »

\\\\\\\
César Aira, Le congrès de littérature, traduit par Marta Martinez-Valls, Christian Bourgois, 2016

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Pedro Mayr — une note d’intention

Map-heart-054

Quand j’ai achevé l’écriture des Monstres littéraires, j’ai ressenti à la fois une grande joie et une insatisfaction tenace. J’étais sincèrement heureux parce qu’il me semblait que j’avais enfin trouvé une façon de raconter des histoires qui puissent prendre des formes aussi diverses que possible : conte, récit, manière de théorie, traduction, préface, etc. Toutes ses formes s’articulaient pour dessiner les contours d’un ensemble susceptible de former une unité au-delà d’une quelconque cohérence de styles. Je n’avais pas cherché cette cohérence, bien plutôt une version de la littérature qui trace une route vers le pays des possibles (dans les deux sens de l’aller et du retour). Mais comme je viens de le dire, je ne parvenais cependant pas à me déprendre d’un sentiment d’insatisfaction, qui me semblait tenir en ceci qu’il y avait une autre histoire à raconter ; — pas simplement une histoire de plus, mais une histoire plus ample, qui intériorise en quelque sorte Des monstres littéraires tout en les dépassant. Une histoire qui raconte l’histoire d’un auteur qui écrit des histoires et son envers, le narrateur, qui n’écrit pas, mais raconte l’histoire que le lecteur lit. Je voulais continuer de réfléchir à ce que cela fait d’écrire et, dans le même mouvement, incarner cette réflexion, lui donner des corps pour trouver du sens, pour inventer des sens à nos existences qui en manquent, souvent cruellement.
Voilà comment j’ai rencontré Pedro Mayr. J’ai voulu dire qui il était, ce qu’il pouvait représenter aujourd’hui, ce qu’il avait d’admirable, certes, mais aussi en quoi il était mortel.
Pedro Mayr a une double dimension : microscopique et macroscopique, intime et publique. Tout s’y joue entre deux, trois personnages. Et cependant que ces deux, trois personnages s’aiment, se séparent, se cherchent, comme nous le faisons toujours, ils cartographient l’époque dans laquelle ils vivent. Les hémisphères — de la terre comme du cerveau — se reflètent l’un l’autre. Le passé, le présent, l’avenir s’entrexpriment. Le temps et l’espace deviennent des strates qui se superposent, s’enchevêtrent. Les événements se chevauchent et se contredisent.
En écrivant Pedro Mayr, je m’en rends compte à présent, j’ai cherché des failles dans la continuité (de l’espace, du temps, des êtres) non pour la faire dérailler, non pour la déconstruire, comme on le dit bien naïvement, mais pour découvrir une autre continuité, la manifester dans le but qu’elle apparaisse au lecteur. Cette nouvelle continuité n’est pas quelque chose d’immédiatement évident, c’est le résultat d’échanges, d’équilibres et de déséquilibres, entre la fiction et la réalité.
Notre époque est obsédée par la réalité. Mais, c’est son paradoxe, cette obsession la masque, la maintient à une distance où elle devient inaccessible. Nous ressassons les mêmes images. Nous répétons les mêmes slogans. Nous faisons les mêmes gestes. Nous commentons les mêmes événements. Plus, nous écrivons que nous regardons ces images, que nous scandons ces slogans, que nous gesticulons dans l’espoir de former un peuple. Et quand nous avons fini, nous recommençons. C’est ainsi que nous oublions de regarder ailleurs, de détourner le regard, non par excès de pudeur, mais pour envisager autre chose, pour imaginer quelque chose.
La réalité n’est jamais qu’une fiction qui a été actualisée. Je ne sais pas si c’est un bon résumé de Pedro Mayr. Mais c’est ainsi que je dirais les choses. S’il y est question de l’identité, du temps qui passe, de l’espace qui s’efface, et des traces qu’ils laissent — c’est-à-dire, en somme : de la vie, de la mort, de l’amour —, on lira Pedro Mayr comme un livre qui nous incite à inventer toujours, à provoquer les possibles, parce que nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce qui nous est donné. Pire : parce que rien ne nous est donné. Chaque époque doit faire quelque chose de neuf. Cette fois-ci, c’est notre tour. Faisons preuve d’imagination.

(*) Mappemonde d’Oronce Fine de 1536, qui a servi pour l’illustration de la couverture du livre. Pedro Mayr paraîtra le 4 mai 2016 dans la collection « Un endroit où aller » des éditions Actes Sud.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Du chambranle des portes, et de deux ou trois autres choses, aussi.

Du chambranle des portes

Oui. Les écrivains sont obsédés par le réel. Oui. Et cela m’étonne. Si je devais dire pourquoi — imaginons, par exemple, que quelqu’un me le demande —, je dirais tout d’abord qu’il manque une question, qui ne sera peut-être pas très bien formulée telle que je m’apprête à la formuler, mais qu’il faut tout de même poser. C’est quoi, le réel ? Je ne vais pas y répondre. Je ne vais pas y répondre parce que je ne sais pas ce que c’est le réel. Je ne sais pas ce que c’est que cette entité unique qui se tiendrait là, quelque part, je ne sais pas où, mais quelque part, et qui englobe (tout) ce qui est. La question n’est pas très bien posée parce que se demander ce que c’est que le réel, c’est somme toute se demander c’est quoi ce qui est ? et on tourne en rond. Sans fin, je ne sais pas non plus, mais on tourne, ça c’est sûr, et on ne va nulle part. Mais tant pis. Faisons comme s’il y avait quelque chose comme cette entité — le réel et la réalité, tout, ce qui est — et alors la question est un peu différente : suffit-il de le montrer ? Suffit-il, disons, de le dire, le réel, pour que quelque chose se passe, pour que quelque chose ait lieu, qui ait quelque pertinence, quelque intérêt, bref, quelque chose qui mérite d’être écrit ? Est-ce qu’il suffit d’être en face du réel, de s’y confronter, d’être à côté de lui, de le refléter, ou de simplement le montrer ? Quand on y pense, ce n’est pas une question plus bizarre que celle qui consiste à se demander c’est quoi ce qui est ? Elle est même bien moins bizarre, en fait, parce qu’après tout, s’il suffisait du réel, de ce qui est, tout, que l’on montre ou que l’on reflète ou que l’on dit simplement — du moment que c’est, doit-on penser, il suffit de le dire comme c’est —, alors on pourrait se passer d’inventer. Et c’est peut-être bien ce que les écrivains font. Mais si c’est ce que les écrivains font, aussi, moi, je me demande pourquoi ils écrivent et pourquoi ils ne s’assoient pas simplement sur un banc, par exemple, pour montrer du doigt ou un miroir à la main ou autre chose, pourquoi ils ne se contentent pas de dire à chaque fois que quelque chose passe ou se passe c’est. Et puis c’est tout. En fait, même si je viens de me cogner la tête contre le chambranle de la porte du bureau, je n’ai pas perdu la tête — il a fallu que j’y mette un peu de glace, mais ça va, merci —, c’est que je lis souvent ces histoires de réel et qu’à chaque fois, je me demande ce qu’il peut bien passer par la tête des écrivains, de ces écrivains qui parlent du réel et qui, c’est ce qu’il me semble, font passer les histoires du réel qu’ils racontent après le réel lui-même, c’est-à-dire que quand ils parlent du réel, j’ai l’impression qu’ils parlent de quelque chose de très important, d’immense même, qui les dépasse — qui nous dépasse tous en fait —, mais qu’ils s’efforcent de cerner (et peut-être n’y arrivent-ils jamais, ce qui serait une façon d’expliquer pourquoi tant d’écrivains sont fascinés par l’ineffable et ne cessent de le dire). C’est aussi que j’ai lu hier, sur un blog que je suis sur tumblr, une citation de Valère Novarina — simplement cette citation ? non, ce matin encore dans la salle d’attente avant l’échographie de Nelly, encore un écrivain qui parlait dans une note d’intention du réel, mais j’imagine qu’ils sont plein, et de plus en plus nombreux peut-être, ça pullule, les réalistes, mais celle-là n’est qu’une énième confirmation de ce qu’avait déjà confirmé Novarina — qui parlait du réel et qui en disait ceci :

Les artistes sont tout sauf des créateurs — ce mot ridicule dont tout le monde s’affuble ; l’artiste ne crée rien du tout : il écoute, assemble, détourne, retrouve, montre ce qui est. C’est un réaliste profond toujours et un observateur tactile du réel par-dedans. Qu’est-ce qu’il fait ? Rien ; il ne crée rien : il dévoile ce qui est là ; il rappelle et désoublie.

On me permettra, je l’espère, de passer sur ce qui me semble être le fond heideggerien latent de cette pensée (dévoiler, dévoiler toujours) pour dire tout de go ce qui me laisse coi : ne rien faire. Que l’artiste — on me permettra aussi de traduire cela en écrivain, après tout, la différence n’est peut-être que du genre et de l’espèce —, que l’écrivain ne crée pas pourquoi pas ? mais qu’il ne fasse rien (surtout après avoir écouté, assemblé, détourné, retrouvé, montré et avant de dévoiler, rappeler, désoublier — ce que je ne me résoudrai pas ici à appeler « rien »), déjà moins. Mais supposons, tout de même pour le besoin de mon étrange argument, que ceci ne soit encore rien, dirais-je alors que celui qui écrit n’est qu’une oreille à l’écoute de l’être, une ouverture à sa manifestation, le lit du fleuve Étant qui change de cours sans qu’on sache très bien comment, le souvenir qui lui revient dans la laiterie de l’Alètheia. Et puis quoi encore ? À vrai dire, tout ceci pourrait être vrai, mais ce ne serait pas satisfaisant. Et c’est un problème de taille parce qu’on peut se poser cette nouvelle question : si la vérité n’est pas intéressante, si la vérité n’est pas satisfaisante, à quoi bon la vérité ? pourquoi s’en contenter ? Peut-être, je me répète, peut-être que personne écrivant ne crée rien, mais alors, je l’ajoute : quel ennui. Il me semble entendre meugler la vache heideggerienne quand le divin prend son envol. On me rétorquera que ce n’est pas un argument. Et moi, je dirai : et alors ? C’est vrai que je suis peut-être à cours d’arguments (on ne pourra pas me reprocher de ne pas en avoir proposés), mais c’est que quelque chose manque dans l’étang de l’étant — devant ce paysage pittoresque et bucolique, l’auteur ne s’avoue pas vaincu pour autant —, quelque chose qui ne s’épuise pas dans l’être, qui ne s’épuise pas dans ce qui est parce que ce n’est pas déjà là, quelque chose que j’appellerai ici — parce qu’après tout, c’est un beau mot — invention. Du latin inventio — je n’heideggerianise pas, sinon je me mettrais à parler grec — qui signifie à la fois : « action de trouver, de découvrir, découverte » et « faculté d’invention, invention » (voir Monsieur Gaffiot à la page 852). Et si je trouve que c’est un beau mot, c’est parce qu’il me semble que celui qui invente découvre et que celui qui découvre invente. Si à présent, nous tournons en rond, au moins allons-nous quelque part parce que nous faisons à nouveau quelque chose : nous découvrons, nous inventons, et inversement. Et c’est mieux que rien. Je n’aime pas heideggerianiser — d’autres, et ils sont nombreux, le font mieux que moi —, je n’aime pas non plus borgesiser, mais il me semble qu’il faut parfois savoir parler une autre langue que la sienne pour espérer être entendu. Soit. Je citerai un passage d’un entretien de Borges (attention, nous allons voyager) que j’ai eu le plaisir d’entendre dans une émission de la radio française consacrée à Enrique Vila-Matas (un voyage entre Paris, Buenos Aires, Barcelone et Genève en une phrase, ça ne se refuse pas), où il disait ceci :

(…) la littérature a commencé par le fantastique, la littérature commence et par la cosmogonie et par le mythe, elle ne commence pas par le réalisme. Le réalisme est peut-être une hérésie plus ou moins contemporaine. Les enfants aussi commencent par les contes fantastiques. Ils aiment à raconter des choses fantastiques, et les peuples aussi. La littérature commence par l’épopée. Ce n’est pas le réalisme. Personne ne pense que La Chanson de Roland soit l’histoire de Charlemagne en Espagne. Non, personne ne pense à cela. C’est-à-dire que l’on commence par le fantastique, par le mythe. On commence, disons, par le premier verset de la Bible : « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre ». Eh bien, ce n’est pas du tout réaliste, c’est une conjecture fantastique. C’est-à-dire que si je fais de la littérature fantastique, je suis fidèle à la tradition de toute la littérature. Tandis que si je fais du réalisme, alors je suis un petit courant du XIXe siècle ou du XVIIIe, mais cela est en dehors de la grande tradition littéraire. La grande tradition littéraire, c’est la liberté de l’imagination, la liberté du rêve.

J’aime bien voyager. Il me semble que c’est le meilleur moyen de découvrir et d’inventer, et de rêver aussi. Ce qui me fait voyager dans ces propos de Borges, c’est qu’il me semble qu’il prend le contre-pied parfait de tout ce que je lis quand les écrivains parlent de ce qu’ils font. Et que le réalisme est renvoyé à ce qu’il est, un courant passablement mineur. Quant au réel, il est vrai que Borges n’en dit pas mot. Il parle plutôt de liberté, d’imagination et de rêve. Avant d’écrire ce texte, je voulais le commencer par une phrase du genre : « Le réalisme est un courant réactionnaire. Les écrivains en appellent au réel comme un bon père de famille exige de sa fille qu’elle finisse ses études plutôt que de s’adonner à sa passion. » Et puis, j’ai repensé à ces phrases de Borges que je viens de citer, et je me suis dit qu’en fait, je ne pouvais pas affirmer que les écrivains qui en appellent au réel sont des réactionnaires et puis citer Borges ensuite. D’autant moins que ce n’est pas une affaire de progrès ou de réaction, mais de liberté, d’imagination, de rêve — d’invention, je crois que c’est ce que j’ai dit à l’instant, mais après mon coup sur la tête, je ne sais plus très bien — ou d’autre chose. Je conçois en fait que quelqu’un qui déclare se confronter au réel, être en prise avec, ou même dans un geste plein de superbe le dévoiler, semble beaucoup plus sérieux que celui qui dit qu’il rêve. He means business, quoi. Mais avons-nous vraiment besoin de tant de sérieux ? Depuis que je me suis cogné la tête, depuis que — n’est-ce pas une façon de dire les choses ? — je me suis pris le réel en pleine gueule, je ne cesse de penser à la dureté du réel et la légèreté du rêve. Peut-être que j’ai tort de vouloir choisir entre le réel et le rêve, la réalité et la fiction, le réalisme et le fantastique, parce que l’un ou l’autre n’est jamais que l’inverse de l’un ou de l’autre. À vrai dire, je ne veux pas choisir, je veux simplement sauver la liberté d’imaginer, la liberté de rêver, la liberté d’inventer. Et tant pis si ce n’est pas sérieux.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Versions, § 167. Tentative d’imitation.

Alors Ichirō Dubois avait imaginé qu’il était l’un de ces oiseaux exotiques. Plus exactement, il avait commencé de les imiter, les bras tendus de part et d’autre de son torse, gyrovaguant le long de ce qui lui tenait lieu de perchoir. C’est ensuite que, croyant à une tentative de suicide, le personnel de sécurité de l’immeuble s’empara de lui et l’immobilisa au sol. Preuve s’il en est qu’on est rarement compris quand on a de l’imagination.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Versions, § 150. Versions de soi.

C’est ainsi qu’en m’endormant cette nuit-là, je revis le visage d’Osvaldo Scaremberg. Malgré l’étrangeté de ses traits, qui s’était accentuée depuis sa dernière visite, je fus apaisé par cette vision. Non pas comme si je m’y voyais moi-même, je viens de le dire : le temps passant nous différions plus que nous ne nous ressemblions, mais il me semblait que ses difformités, les excroissances qui paraissaient à certains endroits de sa tête, loin d’en faire un autre moi-même dont je ne voulais pas, nous rapprochaient l’un de l’autre, comme si je pouvais voir dans cette imagination une version de soi que je n’aurais pas pu supporter dans un reflet plus réaliste.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Versions, § 146. Espèces d’errance.

Nous trouvons-nous alors dans un labyrinthe ou sur une grande route sans fin ? C’est entre ces deux images que notre relation à la fiction se joue peut-être : entre deux espèces d’errance infinie, deux espèces de vie qui se prolonge indéfiniment à la recherche de quelque chose. Des existences où nous espérons une issue ou bien une destination, sans qu’il ne soit jamais possible de savoir vraiment, mais simplement d’imaginer.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Versions, § 135. Désertion d’Osvaldo Scaremberg.

 Depuis des nuits, je dormais sans Osvaldo Scaremberg. Peut-être que les aventures liées à ma double vie l’avaient lassées ou qu’il en avait pris ombrage. Je ne sais pas. Toujours est-il qu’il ne se manifestait plus. Et le vide entre nous grandissant, je me sentais de plus en plus seul, comme si quelqu’un me manquait, ou mieux encore : comme si tout un pan de mon imagination, qui se vidait progressivement d’elle-même, se répandait en dehors de moi sans que je puisse m’en saisir. On aurait pu expliquer ce phénomène en disant que je ne rêvais plus, mais l’on n’aurait pas même effleuré alors l’ampleur du désastre qui me menaçait si Osvaldo Scaremberg ne consentait pas à me rejoindre au plus vite.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature