Archives de Tag: John Cage

Journal de Paris (27.1.16)

Ce matin, pour la énième fois en quelques jours à peine, relu Pedro Mayr. Phases de lecture au terme desquelles j’ai à chaque fois la tête si pleine de ce que j’ai écrit que je ne sais plus si ces phrases ont un sens ou si elles n’en ont pas, s’il faut que je les écrive encore une fois ou non. Encore une fois, pour quoi ? Une fois de plus ou une fois de moins ? Au final, je devrais être mon seul juge, mais j’ai conscience de la part considérable de contingence qui entre dans l’écriture — comme dans tout ce que nous faisons. Ce qui n’est pas contingent, en revanche : la structure de la phrase, qui a un équilibre, un rythme propre. Modifie une partie et il faut en modifier une autre qui se trouve au bout de la chaîne des articulations : tu les croyais autonomes, indépendantes l’une de l’autre, tu les découvres liées par une forme manifeste de nécessité. — Preuve aussi que la contingence et la nécessité ne s’opposent pas binairement puisque la contingence peut engendrer des structures nécessaires.

Comme je n’ai plus de bureau chez moi (ni la pièce ni le meuble, qui a été restructuré en table à langer), je m’installe à la bibliothèque pour travailler. Parmi les choses qui m’étonnent : la quantité d’air que les gens sont capables de brasser, comme si travailler consistait principalement à émettre des bruits parasites. J’ai besoin de plages intenses de travail — plus ou moins longues — durant lesquelles je ne m’éparpille pas, mais reste concentré sur la tâche en cours. Ensuite, je peux passer à autre chose, mais simplement ensuite. L’interruption est à proscrire.

Combien tes remarques sont comiques quand tu penses à ce que dit John Cage de l’interruption, du dérangement. Il faut accepter le dérangement, l’interruption, comme la contingence dont notre vie est tissée. Nota bene : personne n’a dit que c’était facile.

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Journal de Paris (14.1.16)

Le doute, ou plutôt une certaine inscience socratique incorporée sous une forme dégénérée au point de devenir une seconde nature, est chez moi une sorte de processus automatique. Je commence toujours par me dire que je n’ai rien à dire, que je ne sais pas ce que je pourrais dire. En l’occurrence, cette invitation à présenter mon travail dans le cadre d’un cycle de rencontres dans une librairie. Cependant que j’accepte avec plaisir (je dis : « Je suis ravi de cette invitation », et c’est sincère), je pense : « Mais je n’ai absolument aucune idée de ce que je vais bien pouvoir raconter ». Est-ce qu’en pensant cela, je me mens à moi-même d’une manière ou d’une autre ? Après tout, j’ai une idée relativement claire de ce que je fais et je dois pouvoir l’exposer de manière aussi claire à un auditoire. Pourtant, ma première réaction est toujours celle angoissée de l’absence de mot à dire. En y réfléchissant comme je le fais à présent, je pourrais supposer que c’est mon corps qui se dispose à avoir des idées (la « seconde nature » dont je parlais à l’instant). Si je partais du principe que j’ai quelque chose à dire, ne ferais-je pas que répéter ce que j’ai déjà dit ? Tandis qu’en partant du principe que je n’ai rien à dire, je commence un effort pour trouver quelque chose à dire, quelque chose que je n’ai pas encore dit, qui était peut-être déjà là dans ce que j’ai écrit, mais qui doit pouvoir être explicité. C’est aussi la raison pour laquelle je suis si sensible aux remarques que fait John Cage sur la nouveauté. John Cage racontait souvent que les gens n’avaient de cesse de lui demander de faire ce qu’il avait déjà fait alors que lui voulait faire au contraire ce qu’il n’avait pas encore fait. Je suis sensible non pas aux rapports sociaux que Cage commente ainsi, bien que je sache qu’ils sont importants, mais à cette exigence de trouver quelque chose à dire, d’être en quelque sorte un inventeur — ce qui n’a rien de péjoratif (contrairement à la connotation que devait prendre ce mot dans la bouche de Schönberg). C’est peut-être aussi le sens qu’on peut donner à cette phrase bien connue de Cage : I have nothing to say and I am saying it and that is poetry as I need it. Dire que l’on a rien à dire, ce n’est pas accomplir une sorte de performance contradictoire, mais se disposer à chercher quelque chose. Ainsi, c’est celui qui affirme toujours avoir quelque chose à dire qui devrait nous effrayer. L’état dans lequel nous vivons cernés de paroles, cernés de gens qui ont quelque chose à dire — et qui, de surcroît, le disent avec conviction — est terrifiant parce qu’il ne laisse aucune place à l’inscience dont nous avons tant besoin pourtant pour trouver quelque chose, trouver quelque chose qui n’a pas encore été fait, c’est-à-dire avant tout, pour chacun d’entre nous : trouver quelque chose que je n’ai pas encore fait.

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La musique continue du monde

Une des choses tout à fait étonnantes que John Cage a déclarées à propos de 4’33’’ concerne ses performances continues de cette pièce, c’est-à-dire le fait qu’il n’avait pas besoin d’un dispositif particulier pour « jouer » la pièce, qu’il lui suffisait au contraire simplement de diriger son attention vers 4’33’’ pour qu’il se passe quelque chose, pour que la pièce ait lieu. Et (mais ce n’est plus Cage qui le dit) c’est peut-être cela l’illumination. Cage dit encore la même chose quand il parle de Thoreau, de la musique et de l’écoute ; l’une continue, l’autre discontinue. En lisant Walden, il me semble que j’ai retrouvé le passage que Cage paraphrase : « The morning wind forever blows, the poem of creation is uninterrupted ; but few are the ears that hear it. Olympus is but the outside of the earth every where. » Dans ce passage, Thoreau réduit l’Olympe à la surface de la Terre et, dès lors, il se retrouve partout. L’Olympe est partout. Dans cette image, il faut comprendre l’idée que ce que je cherche n’est pas éloigné de moi, mais est déjà là, à portée de la main. Ce que je cherche est à portée de main. Je n’ai pas besoin de me rendre à Walden Pond pour faire l’expérience que je peux faire. Je n’ai pas besoin d’aller au bout du monde pour faire une expérience. Pour ce faire, il est suffisant que je demeure là où je suis et que j’écoute la musique continue du monde. Peu d’oreilles sont disposées à écouter, ajoute Thoreau. Et il est vrai que nous préférons chercher loin de l’endroit où nous nous trouvons ce que nous croyons ne pas pouvoir y trouver. Or, c’est une erreur : tout ce que nous avons à faire, c’est écouter. Cela ne demande aucune faculté spéciale, aucune compétence particulière, pas même une attention singulière, simplement : écouter. Je n’ai pas besoin de sortir de la pièce dans laquelle je me trouve pour entendre le poème de la création ou la musique de Cage, je n’ai qu’à faire ce que je fais tout le temps — l’ouïe est en effet un sens inévitable — et écouter. Il me semble que c’est de cela que Thoreau parle quand il parle de « the narrowness of my experience ». Le paradoxe de cette étroitesse, c’est qu’elle ne me confine pas dans les limites de mon moi, dans une forme de clôture de l’ego sur lui-même, mais donne bien plutôt lieu à une ouverture au monde et aux autres. Et aussi que je n’ai besoin d’aucun dispositif pour faire une expérience (par exemple, nous n’avons pas besoin du monde de l’art pour faire une expérience esthétique). Tout ce dont nous avons besoin pour faire une expérience, c’est de notre expérience elle-même. Nous n’avons pas besoin de dispositifs, nous n’avons pas besoin d’institutions et, au bout de la chaîne de ce dont nous pouvons tout à fait nous passer sans perte, nous n’avons besoin ni du Marché ni de l’État. Nous n’avons besoin que de nous-mêmes, c’est-à-dire : de notre propre expérience que, de toute façon, nous faisons. C’est sans doute pour cette raison que Cage était soucieux de son expérience, non par vanité, mais parce que c’est ce qui, en se passant de tout dispositif, échappe totalement au pouvoir. Mon expérience est inaliénable. Je peux la partager, je peux la dire, je peux la communiquer, mais elle échappe à tout contrôle parce que je n’ai besoin de rien pour la faire ; rien que moi. Et, en ce sens, oui, l’Olympe est partout à la surface de la Terre.

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Versions, § 74. Singularités.

Mon expérience ne m’enferme pas sur moi-même, pas plus qu’elle ne ramène toutes choses à moi. Si je m’y fie, c’est en raison de sa singularité, qui trouve presque naturellement sa place dans un univers qui l’est tout autant. Ni Thoreau ni Dewey ni Cage n’ont voulu nous réduire au silence de notre vie privée, mais en mettant l’accent sur l’expérience, ils ont trouvé une façon de résister à cette généralité qui nie les différences et réduit la vie à un simple schéma qui peut être répété indéfiniment ; — je pourrais dire : une vie sans vie.

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Versions, § 32. Une trahison.

À supposer que j’aie quelque lecteur, il m’en voudra peut-être, alors que je m’apprête à le faire, de trahir le secret de la Version précédente, laquelle s’inspire d’une déclaration de John Cage que je pourrais traduire ainsi : « Méfie-toi de ce qui est beau à t’en couper le souffle car, à chaque instant, le téléphone peut sonner. » Mais ce n’est pas vrai ; il n’y a pas de secret.

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Place George Pompidou (Paris, le 25/01/2014)

John Cage raconte, dans un entretien qu’il a accordé à William Duckworth en 1982, comment il fait un usage quotidien de sa « pièce silencieuse », 4’33’’. Il décrit ainsi comment elle est présente dans sa vie de tous les jours, comment il dirige constamment son attention vers elle, comment il est possible, donc, qu’en quelque sorte, elle rythme son existence. Cage précise qu’il ne fait pas quelque chose de spécifique — il ne s’assied pas pour l’écouter, par exemple. Il semble l’envisager simplement comme un possible, ou comme un disposition d’esprit, une attitude, une façon de vivre. C’est une façon de faire qui lui est propre, et qui doit sans doute beaucoup à sa démarche de compositeur, mais je pense qu’il y en a d’autres — et qu’elles ne sont pas mutuellement exclusives, bien au contraire.
Comme s’arrêter effectivement pour prêter attention aux sons autour de nous. Alors que nous ne prêtons pas attention à un son spécifique, mais que nous prêtons attention à l’environnement des sons dans lequel nous sommes, dans lequel nous vivons, ce qui se passe, nous arrive aussi. Comme ce samedi d’hiver, un après-midi gris, Place Georges Pompidou. Où quelqu’un que nous entendions aussi chantait un chanson.

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Il pleut

On a trop fait de la psychologie du son. Ou en quelque sorte, on a trop fait du son le miroir extérieur de nos états d’âme intérieurs, comme si écouter quelque son, c’était projeter sur eux ce que nous pouvons bien penser au moment que nous les entendons. Comme le son de la pluie, qui pourrait avoir telle ou telle signification en fonction de l’effet sentimental que cela nous fait (c’est la fin de l’été, le début de l’automne). On doit, au contraire, à John Cage d’avoir attiré notre attention sur un fait qui était passé complètement inaperçu avant lui : les sons sont simplement des sons. Et quand il pleut, il pleut. Et les sons n’ont pas besoin de signifier autre chose qu’eux-mêmes pour que nous puissions les aimer, et prendre du plaisir à les écouter. Ce pourrait être le début d’une théorie du son. En tout cas, pour l’instant, c’est le début de l’automne.

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