Archives de Tag: Journal de Paris

Journal de Paris (15.3.16)

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Le capitalisme est une énième version de la tendance qui consiste à évacuer la question du sens de la vie pour en proposer une réponse unique et simple : « Consomme ». À un certain niveau d’abstraction, cette réponse n’est pas bien différente de celle-ci : « Crois » (pense à « Credo quia absurdum »). Mais d’un autre point de vue, elle s’en sépare totalement dans la mesure où elle ne dit rien d’autre que ce qu’elle dit, elle ne propose pas un autre monde, meilleur. Le capitalisme annule tout espoir, ne laisse rien qu’une terre brûlée par la consommation de toutes choses.

(NdlCR, 53)

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Journal de Murato (14.3.16)

Ce matin, en courant, je ne sais pas pourquoi, mais c’est comme ça que ça fonctionne, j’ai pensé à la phrase d’Amin Maalouf que j’avais lue hier selon laquelle : « L’appartenance à une communauté doit rester dans un cadre privé ». Ce qui m’a frappé, c’est sa nullité pour cause de contresens. Cette idée repose sur le présupposé selon lequel c’est l’individu qui affiche son appartenance à une communauté et trouble ainsi l’ordre de la société. Or, ceci ne représente certainement qu’une infime minorité de cas. Dans la plupart des cas, c’est la société qui renvoie l’individu à sa communauté réelle ou supposée. En effet, et il est étonnant qu’on affecte de ne pas le remarquer, un certain nombre de caractéristiques comme la couleur de la peau, le type ethnique, le patronyme, etc., ne peuvent tout simplement pas être dissimulées dans la sphère publique et ne peuvent de fait pas demeurer dans la sphère privée. Ce n’est pas parce que les individus qui les portent les affichent, c’est parce qu’on renvoie l’individu qui ne peut pas faire autrement que se montrer tel qu’il est (aussi, en partie, etc.) à son appartenance. Je pense à deux exemples. Quand je travaillais dans l’édition, à peu près à l’arrivée du printemps, un journaliste spécialisé dans les questions catholiques, avec qui j’avais travaillé lors de la préparation de son ouvrage, m’avait dit au téléphone à l’arrivée du printemps : « Vous devez être content, hein ? » Je lui avais dit que oui, comme tout le monde, le printemps… Ce à quoi il avait cru bon d’ajouter : « Oui, les gens comme vous, vous aimez bien ça, le soleil. » Plus récemment, alors que Nelly et moi quémandions une place en crèche à la mairie, on a cru bon de m’interroger : « Orsoni, c’est corse, non ? ». J’évoque ces deux exemples parce que je ne suis allé en Corse que deux fois dans ma vie : vers l’âge de cinq et vingt-cinq ans. Je n’ai jamais guère chanté de polyphonies qu’ivre mort, et mal encore, et il y a longtemps en plus. La Corse n’est pour moi qu’une origine lointaine, exotique. C’est beau, la Corse, sans doute, mais c’est tout. J’écris en français sur des thèmes qui n’ont absolument rien à voir avec l’insularité originelle qui devrait être la mienne. J’ai les cheveux raisonnablement bruns, la peau couleur aspirine, aucun accent. Et pourtant, je suis renvoyé à des origines que je ne considère pas comme les miennes du simple fait de mon patronyme. L’appartenance, ce n’est pas moi qui l’affiche, qui la translate du privé au public, c’est le public qui m’y renvoie comme si je ne pouvais pas y échapper, comme si je devais toujours justifier de quelque chose à quoi je ne peux rien et qui ne suscite rien en moi si ce n’est de l’indifférence, ou de la lassitude quand il faut que je justifie pour la énième fois du village corse (« Et tu es / vous êtes d’où ? », combien de fois ai-je entendu cette question que je hais ?) dans lequel mes arrière-grands-parents sont nés au dix-neuvième siècle. La solution serait sans doute de changer d’état civil pour me faire appeler Jean X, mais elle ne vaut que pour quelqu’un comme moi, couleur aspirine. Il me semble qu’au lieu de faire semblant de croire que le problème ethnique au sein de notre société provient de ce que l’individu affiche son appartenance et se rend donc essentiellement coupable de ne pas refouler ce qu’il est (aussi, en partie) au moins parce que c’est ce dont il a l’air dans une hypothétique sphère privée, il faudrait débattre publiquement de la pluralité des cultures. Le multiculturalisme est un fait, pas une théorie. Plusieurs cultures coexistent. Plutôt que d’exiger l’impossible, il faudrait débattre publiquement de la pluralité des cultures, de la pluralité des appartenances, de ce que c’est qu’une appartenance (un type ethnique, la couleur de la peau, un patronyme, ou plutôt un ensemble de croyances qui constituent l’individu ?) et de la façon dont elles peuvent coexister pacifiquement. On ne devrait pas avoir à se cacher. On ne devrait pas non plus avoir à se justifier. On devrait en revanche pouvoir vivre sa vie sans subir ni causer de torts. Ce n’est pas dans le privé que cette issue favorable pourra se découvrir, mais au grand jour, sur la place publique.

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Journal de Paris (12.3.16)

Depuis quelques jours, je lis des « polars » : Raymond Chandler, Dashiell Hammett. J’ai lu Le grand sommeil dans la traduction de Boris Vian, qui a sans doute bien des lacunes, mais qui est cohérente et efficace pour ce genre de littérature. Et puis, j’ai commencé Le faucon maltais, où je lis dès le premier paragraphe cette phrase : « Il présentait l’image plaisante d’un satan aux cheveux clairs. » Pour diverses raisons, cette phrase retient mon attention (je crois que c’est l’incarnation de Satan en Sam Spade qui m’attire), mais elle me semble aussi bizarre. Qui diable écrirait « il présentait l’image » ? Je cherche la version originale et je lis ceci : « He looked rather pleasantly like a blond Satan. » — ce qui, il faut bien l’admettre, n’a pas grand-chose à voir. Superficiellement oui, en effet, c’est la même chose, à peu près la même idée, mais on ne retrouve pas en français la sécheresse et la simplicité de l’expression américaine : qu’un blond devienne « aux cheveux clairs » passe encore (même si on peut se demander pourquoi), mais que « look » se travestisse en « présenter l’image », c’est tout simplement impossible. J’ai l’impression que les traducteurs ont traduit le texte comme si c’était celui d’un chef-d’œuvre, et donc en s’inclinant avec une certaine forme de religiosité devant les phrases et ont cherché par tous les moyens des expressions énormes là où c’était la simplicité qui devait s’imposer. Comme écrire, par exemple, « C’était un Satan blond plutôt agréable à regarder. »

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Le néant est toujours à venir. Il faut que le néant advienne. Il faut que je devienne le néant.

Mais si je dis, comme il me semble que je suis enclin à le faire, que la vie est une puissance de néant, cela a-t-il encore un sens ? Un sens de donner une valeur positive au néant, qui n’est pas annulation, annihilation, mais positivité, affirmation, invention. L’idée que le désir de vie pourrait être un désir de néant, un désir de néant à venir, de ce qui n’est ni n’existe encore, n’est-elle pas à la frontière du sens et du non-sens ? — Comment pourrais-tu y voir clair en ce qui concerne le sens de la vie sinon en parcourant la frontière étique qui sépare le sens du non-sens ?

(NdlCR, 51-52)

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Journal de Paris (11.3.16)

Lumière crue et dure, pas de clair obscur, mais chair à nu qui brûle. Je me sens comme Sam Spade dans un avion pour nulle part.

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Qu’il ne puisse pas y avoir de modèle de ma vie, cela signifie que ma vie doit être quelque chose de plus — quelque chose de plus que tout — quelque chose d’autre que tout ce qui précède. L’autre, en ce sens, ce n’est pas un autre moi, c’est un autre nouveau, c’est l’inexistant.

La fiction, je pourrais ainsi la concevoir comme l’invention de l’inexistant.

Ainsi, s’il fallait, pour des raisons grammaticales, achevez la phrase, tu pourrais dire : « Comment on devient ce que l’on n’est pas. »

(NdlCR, 48-50)

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Journal de Paris (10.3.16)

Tout comme ravaler la façade d’une maison en ruine.

Un peu après avoir pensé à cette annotation en l’air, je me suis aperçu qu’il y avait une manifestation qui se préparait sur le boulevard. C’est commun, mais je me suis dit en silence : Encore… tous les jours, quoi. Et puis, j’ai regardé ce vieux monsieur qui marchait un peu à l’écart des préparatifs. Il avait un autocollant rouge collé sur l’épaule droite. Il ne semblait pas égaré (lui), même s’il n’était pas tout à fait dans le cortège (non plus). Il a disparu (j’ai sans doute cessé de faire attention à lui). Je me suis dit : Eux au moins, il croient en quelque chose. Eux, j’en conviens, c’était une désignation passablement vague, mais elle s’opposait à quelqu’un qui serait comme moi, quelqu’un qui, au final, ne croirait en rien. On pourrait dire : quelqu’un qui conçoit que la condition d’ironiste qui est la sienne est à la fois une chance et une malédiction parce qu’en effet, elle implique de ne croire en rien de ce qui dépasse l’univers du soi ; — un univers qui peut-être infiniment étendu (aussi étendu qu’une bibliothèque, aussi étendu que l’amour), mais qui se recompose en permanence et n’acquiert ainsi jamais la moindre stabilité. Comme l’écrivait Richard Rorty : les ironistes ne sont « never quite able to take themselves seriously because always aware that the terms in which they describe themselves are subject to change, always aware of the contingency and fragility of their final vocabularies, and thus of their selves. (*) » Ensuite, je suis rentré chez moi. Mais je ne suis pas sûr que ce soit ce que j’ai fait de mieux.

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(*) Les ironistes, dit Rorty (je traduis), ne sont jamais vraiment capables de se prendre au sérieux parce que toujours conscients que les termes dans lesquels ils se dérivent eux-mêmes sont susceptibles de changer, toujours conscients de la contingence et de la fragilité de leurs vocabulaires finals, et ainsi de leur moi.

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Journal de Paris (9.3.16)

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Le sens de la vie peut assurément être l’objet d’une connaissance, mais cette connaissance ne résout pas le problème du sens de la vie puisque la vie, il ne suffit pas d’en parler, il faut encore la vivre.

5La connaissance du sens de la vie n’est pas une condition suffisante à la résolution du problème du sens de la vie.

Ma vie n’a pas cette forme-là : je ne tends pas vers un moi qui me transcende — parce qu’il est le meilleur de moi-même ou parce qu’il est meilleur que moi-même.

Personne ne peut être un modèle pour moi-même.

C’est-à-dire : moi-même, je ne puis être un modèle pour moi-même.

(NdlCR, 43-47)

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Journal de Paris (8.3.16)

La vie est complexe ; n’essaie pas de la simplifier.

Sur l’internet mondial, je vois passer une déclaration péremptoire qui invite à moins se poser de questions. C’est un journaliste qui dit ça en commentant la faute de ce comédien qui a avoué qu’il se posait des questions à propos de tel ou tel sujet (peu importe lesquels, de journaliste, de comédien et de sujet, à vrai dire). Et c’est vrai : quand plus personne ne se posera de questions tout sera tellement plus simple, plus con aussi, mais ça n’a jamais dérangé personne ; — du moins, pas ceux qui veulent à tout prix faire le bien de l’humanité.

C’est une preuve, si l’on veut, que la pensée contemporaine (ou le simulacre qui en tient lieu) est une vaste pétition de principe. Celui qui se pose une question n’est même pas d’abord suspect, il est toujours déjà coupable et ce, avant même d’avoir formulé une réponse.

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