Archives de Tag: lire

Raymond Chandler, The Big Sleep

A bell rang faintly, light through the rain, a closing door, silence.

Raymond Chandler, The Big Sleep

Poster un commentaire

Classé dans Lire

« Il me semble que c’est ainsi que naissent les meilleures religions. »

Mantra

Les plus grands prophètes ont toujours été ceux qui, au départ, ne croyaient en rien de tout ce qu’on utilisait — lorsque la foi déplaçait les montagnes et que les tremblements de terre se produisaient — pour éclairer le sombre monde des bêtes et l’obscure conscience des hommes. Les plus grands prophètes n’étaient que des élus d’eux-mêmes qui racontaient la même histoire, chaque jour un peu mieux, de village en village, d’année en année, jusqu’à ce que tout ce qu’ils criaient au bord de la mer, en haut d’un rocher vertical sur le désert horizontal ou pendus par les pieds à la poutre maîtresse des temples de la zone crépusculaire finisse par faire partie intégrante du paysage et de notre histoire. Toujours les mêmes mots dits et redits autant de fois que nécessaire jusqu’à ce qu’au bout du compte, miraculeusement alléluiaformes, ils soient obligés de croire à tout ce qu’ils étaient parvenus à faire croire aux autres.

Rodrigo Fresán, Mantra, pp. 145-146
traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon
Seuil, 2014

Poster un commentaire

Classé dans Lecture, Lire, Littérature

Éternité d’Alfred Polgar.

Alfred Polgar

Parmi les prosateurs, ceux qui écrivent les plus longs textes auront toujours plus de succès que ceux qui écrivent les plus courts. C’est une habitude étrange, certes, de préférer les longues digressions aux brèves descriptions mais, par une manière de perception tautologique de la réalité — un peu comme si l’on disait d’un ton péremptoire qu’un auteur qui vend beaucoup de livres a plus de succès que celui qui n’en vend presque pas —, le monde des lettres préférera toujours un long roman à une suite de petites histoires.

C’est ainsi, ce pourrait être autrement, assurément, mais qui aurait la prétention d’exiger des gens qu’ils changent leurs habitudes ? Pourtant, s’ils le voulaient bien, oh ! pas trop, de temps en temps, simplement, ils (je veux dire : les gens) pourraient découvrir quelque histoire qui jette une lumière originale sur la vie et permet peut-être de détruire définitivement cette perception tautologique de la réalité qui est si communément répandue.

Il y a quelques jours, je lus une histoire d’Alfred Polgar : « Un homme inquiétant ». L’argument en est en quelques mots le suivant : lors d’une croisière, le narrateur rencontre un rédacteur de notices nécrologiques pour un journal américain, qui a le pouvoir de causer la mort de ceux dont il écrit lesdites notices nécrologiques. S’il parvient à trouver les mots qui conviennent parfaitement, alors il met en action une sorte de pouvoir magique du langage qui cause la mort de ses sujets. Cette petite chose, à la limite du fantastique, est si brillante qu’on se demande comment personne n’y avait pensé avant. Pas au pouvoir magique du langage, mais à cette puissance nécrologique de la nécrologie. Mais le plus important n’est pas encore là.

Je disais à l’instant que certaines histoires permettent de rompre avec la perception tautologique de la réalité qui est généralement la nôtre. Le narrateur conclut son histoire ainsi : « À la douane de New York, il était placé à quelques pas derrière moi. Je sentis son regard dans mon dos, et je me retournai. Ses yeux d’oiseau étaient fixement braqués sur moi, il tenait dans la main son calepin et un crayon. L’impression était désagréable. Mais l’idée me rassura que j’étais bien trop peu célèbre pour une nécrologie dans la presse américaine. »[1]

Nous sommes nombreux, en effet, à penser que, d’une manière plus ou moins métaphorique, l’écrivain célèbre parvient à une certaine forme d’immortalité. Mais nous ne supposons que trop rarement qu’une certaine forme d’anonymat permet à l’écrivain d’échapper à la mort. Dans l’ironie de Polgar, on pourrait facilement lire une certaine forme de rancœur anticipée parce qu’après tout, il n’est pas devenu ce qu’on peut appeler un « écrivain célèbre » et encore moins un « grand écrivain ». Mais aussi, une grande légèreté et une grande joie — un éclat de rire, en somme — parce qu’après tout, tant qu’il restera inconnu, il pourra écrire ce qu’il veut et se moquer du monde — ce que je dirais volontiers ainsi : détruire la perception tautologique de la réalité qui est généralement la nôtre.

Ce que, j’imagine, les écrivains célèbres voudraient nous faire croire, c’est qu’il y a effectivement un pouvoir magique du langage : en écrivant, ils créent des réalités nouvelles qui ont le pouvoir de se réaliser parce que les lecteurs les lisent et y croient. Je suppose aussi que c’est généralement ainsi que les livres sont interprétés : Untel raconte une histoire qui a un semblant de vérité, qui est « en prise avec le réel », comme on dit, et l’on trouvera toujours un moyen de dire qu’elle contenait une prédiction qui s’est réalisée, qui se réalisera, qui aurait pu se réaliser. Les écrivains moins célèbres savent bien, au contraire, qu’il n’en est rien, que les histoires ne sont jamais que des possibles, pas des réalités, que tout pourrait être différent, qu’il suffit d’ailleurs de pencher la tête un peu sur le côté pour s’apercevoir que les choses pourraient être radicalement autres, sans commune mesure avec ce qu’elles sont. Alors certes, oui, en effet, il s’avère fréquemment que les choses sont effectivement comme elles sont et comme quelque grand écrivain, perspicace, mais complètement dépourvu d’imagination, a dit qu’elles étaient. Mais est-ce une raison pour s’y tenir et ne rien envisager d’autre ?

En sabotant l’histoire qu’il vient de raconter, Polgar n’est pas défaitiste. Il ne dit pas : « Oh, vous savez, j’aurais pu raconter cette histoire jusqu’au bout, mais comme je ne suis pas un grand écrivain, je la laisse tomber parce qu’elle ne changera rien. » Non, il dit même exactement le contraire. En sabordant son histoire — en la réduisant par l’ironie et l’antiphrase —, Polgar nous dit ce qu’il pense des pouvoirs du langage. Rien de magique. Mais une puissance de découverte des possibles. La littérature n’échoue pas parce que l’histoire semble ne pas aller à son terme et décevoir le lecteur qui se retrouve, en lieu et place d’une morale, avec une conception ironique de la littérature, du langage, des histoires et de la vie. Le narrateur ironiste de Polgar — Polgar lui-même, évidemment, mais un autre aussi, c’est-à-dire : tous ceux qui auront envie de se reconnaître dans le personnage de ce narrateur ironiste — n’est pas un anti-héros, pas plus qu’il n’est une sorte d’anti-grand-écrivain. C’est un héros d’un nouveau genre qui raconte une histoire, la saborde ironiquement, et en sabordant ironiquement l’histoire qu’il raconte, raconte une autre histoire qui englobe et dépasse l’histoire qu’il avait commencé à raconter. On me dira que ça ressemble à la dialectique hégélienne. Et moi, je dirais : pourquoi pas ?

En concluant son histoire sur l’aveu de son anonymat, Polgar ne nous raconte pas l’histoire d’un désespéré — celui-ci aurait dû se jeter par-dessus bord en s’apercevant qu’il n’était pas assez célèbre pour être la victime du nécrologue meurtrier —, il raconte l’histoire de quelqu’un qui raconte une histoire et qui, en la racontant, en raconte une autre qui parle tout aussi bien de celui qui raconte l’histoire proprement dite que de celui qui cherche une façon de vivre sa vie qui ne soit pas trop indigne, de quoi, je ne sais pas, indigne de lui, au moins, oui, et finit par la trouver quand même elle ne ressemblerait pas à ce que les gens tiennent généralement pour une vie digne.

— Une vie digne d’être vécue, quelle morale décevante, n’est-ce pas ?

— Mais c’est que ce n’est pas une morale du tout. C’est bien moins que cela.

Être un écrivain méconnu, ce peut être une façon de vivre avant de disparaître, une façon d’échapper à la mort assez longtemps pour écrire une histoire, une histoire de plus, une histoire que quelqu’un aimera un jour, parce qu’il s’y reconnaîtra et dont il aura envie de parler. Ce n’est pas échapper à la mort, mais ça y ressemble un peu, quand même.

[1] Alfred Polgar, Histoires sans morale, traduction Jean Launay, Monaco, Éditions du Rocher, 2004, p. 80.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Writer, writer, writer !

VMK

— Qui par ce maussade mercredi se donnerait la peine de prendre l’autobus de l’Audedamm pour venir épier ce que je vais écrire ici ? lui ai-je demandé avec le plus grand bon sens.
J’attendais sa réponse quand est entrée une dame allemande de plus de cent vingt kilos qui a parlé très brièvement avec Alka, ou plutôt c’est celle-ci qui lui a parlé sur un ton très criard en lui racontant sûrement quelque chose car, quelques secondes plus tard, cette dame s’est dirigée vers moi d’un pas ferme et, de la façon la plus effusive, m’a serré dans ses bras avec un enthousiasme peu banal.
— Writer, writer, writer ! criait-elle, réjouie, comme si elle n’en avait encore jamais vu aucun de toute sa vie.
Elle me relâchait, puis me serrait de nouveau dans ses bras en criant : Writer, writer !
Rire gratuit d’Alka.
— Oui, je suis un writer, ai-je rétorqué mal à l’aise. Et alors ?

Enrique Vila-Matas, Impressions de Kassel, § 25
(traduction française d’André Gabastou).

Poster un commentaire

Classé dans Lire, Littérature

L’accessible et l’inaccessible.

Dédié à qui n’interroge pas à demi. Un jeune homme vint, un jour, trouver un vieil ermite, et le pria de lui donner une règle selon laquelle conduire sa vie. L’ermite l’instruisit en ces termes :
« Tends vers l’accessible. »
Le jeune homme le remercia, puis lui demanda, s’il ne serait point indiscret de sa part de solliciter une seconde parole encore où il pût puiser en chemin un supplément de force.
Alors, l’ermite ajouta ce nouveau conseil au premier :
« Tends vers l’inaccessible. »

Ernst Jünger, Premier journal parisien

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

À un moment de ma lecture de 2666 de Roberto Bolaño.

À un moment de ma lecture de 2666 de Roberto Bolaño, un moment que je peux parfaitement identifier, que je peux localiser précisément à l’intérieur de 2666 comme s’il s’agissait d’un territoire que l’on peut parcourir, dans « La partie des crimes » quand, après un nombre qu’il faudrait compter exactement de descriptions de viols et de meurtres, des descriptions aussi minutieuses que les rapports de police, les autopsies, les enquêtes bâclées, ratées, enterrées, ou bien celles qui aboutissent quelque part, au contraire, dans une prison, où d’autres meurtres encore ont lieu, des vengeances, et qu’il ne semble pas que la misère, les putes, la mort, le mal puissent jamais finir, là, au milieu de la poussière, de l’ordure, du désert, quand l’hypothèse est émise que ces meurtres soient commis pour pouvoir tourner des snuff movies et qu’à ce moment le lien se fait spontanément avec le film de Robert Rodriguez dont il est question dans « La partie de Fate », j’ai ressenti le besoin de sortir, pas pour prendre l’air, non, mais de sortir pour courir, vite, peut-être pour échapper à ça, c’est ce que je pourrais penser maintenant, mais non, simplement pour courir. Alors j’ai mis mes lentilles de contact, un short, des baskets, et je suis sorti. D’abord, j’ai marché et puis j’ai accéléré le pas et puis je me suis mis à courir, comme le veut, je suppose, le mouvement des animaux, dans la rue tout d’abord et ensuite au Jardin du Luxembourg, où j’ai croisé cet homme assez jeune qui lisait en marchant. Dans un premier temps, j’ai cru que c’était un touriste qui consultait un guide cependant qu’il visitait le Jardin du Luxembourg, mais au tour suivant du jardin en courant, je l’ai croisé à nouveau, il lisait encore en marchant, je n’ai pas pu voir le livre qu’il lisait, seulement son air, le même qu’au tour précédent, un air supérieur, un air qui disait à chaque fois qu’il évitait quelqu’un tout en ne cessant de lire : je vaux mieux que toi qui cours comme un débile dans un jardin public alors que moi, je lis, et ça me rend supérieur à toi qui n’es qu’un animal, toi, qui n’as pas dépassé le stade de la course. J’ai pensé m’arrêter pour lui demander si c’était bien à cela qu’il pensait, si c’était ce qu’il voulait dire avec son air supérieur et puis, dans l’éventualité d’une réponse positive, lui casser la gueule, mais il fallait que je courre encore, j’avais besoin de courir encore, j’ai essayé d’accélérer, mais je sentais que mes jambes n’y arriveraient pas, qu’elles ne pouvaient pas répondre, alors j’ai commencé à me sentir fatigué, j’ai eu l’impression qu’on essayait de transpercer la partie droite de mon thorax avec une pointe, mais j’ai continué de courir encore, parce que j’en avais besoin, parce que je n’arrivais pas à m’arrêter. Quand, vraiment, il m’a semblé que je ne pouvais pas aller plus loin, j’ai fait demi-tour, j’ai continué à courir jusqu’à l’une de ces fontaines publiques qu’il y a au Jardin du Luxembourg. Avant de boire, j’ai entendu quelqu’un dire : arrête de mentir, arrête de mentir, comme ça, sorti de nulle part un éclat de langage qui traverse l’espace sans avertissement et qui disparaît instantanément, je n’avais entendu personne lui dire quoi que ce soit avant, il ne criait pas, il disait simplement d’une voix ferme, mais pas agressive : arrête de mentir, sans que personne ne lui réponde, il a ajouté : arrête de mentir, je me suis retourné parce que j’ai eu l’impression que la voix me parlait, mais comme personne ne faisait attention à moi, j’ai bu. Et j’ai pensé qu’il était temps de rentrer chez moi. En rentrant, je me suis douché, j’ai envoyé un mail et deux sms, j’ai bu encore de l’eau, je me suis habillé, j’ai fumé deux cigarettes, comme je n’aurais pas dû le faire après avoir couru, et j’ai décidé de sortir marcher, en fait d’aller acheter un autre livre de Roberto Bolaño que je lirai après 2666. J’ai remonté le boulevard du Montparnasse jusqu’au boulevard de Port-Royal, tourné à gauche vers le Jardin des Grands Explorateurs, ai traversé le Jardin du Luxembourg sans prêter attention à rien. En descendant le boulevard Saint-Michel, j’ai vu un couple de touristes attablés en terrasse qui mangeaient des pâtes qui trainaient sur leur bouche et le long de leur menton durant un laps de temps très court avant de retomber en partie dans leur assiette, j’ai vu une mère avec ses enfants faire la manche tous sales tous assis sur une ou plusieurs couvertures, une jolie fille qui mangeait de la bouffe rapide en regardant dans le vide à travers la vitre qu’elle avait presque collée au nez, une autre fille moins jolie qui faisait aussi la manche assise par terre, à même le sol, d’autres touristes qui erraient d’un monument à l’autre, un enfant handicapé qui marchait en suivant sa famille qui avait l’air de l’attendre pour qu’il n’ait pas trop l’impression de les suivre, j’ai senti des odeurs d’urine, de plats trop cuits, de gaz d’échappement, des effluves de parfums bon marché, j’ai vu un bébé dans une poussette trop grande pour lui enterré sous une couverture qui le protégeait d’un soleil qui ne brillait pas, un enfant bien plus âgé bien plus grand attaché dans une poussette trop petite pour lui que son père poussait devant lui comme s’il transportait une cargaison dont il aurait préféré se débarrasser rapidement, j’ai entendu dans le bourdonnement incessant de la ville les moteurs des scooters conduits par des cadres dynamiques, j’ai vu une espèce de vieil artiste dévaler le boulevard sur une trottinette, une femme presque mûre habillée comme dans un film des années 1970, grand chapeau blanc, un côté bohème en plus, avec un décolleté abyssal sur des seins énormes, tellement gros qu’en la voyant, je me suis demandé comment elle pouvait seulement marcher sans se briser le dos, en la croisant, il m’a semblé qu’elle me regardait et que sa bouche rouge et vive me disait en remuant très légèrement très lentement : tu as vu mes seins, ils sont énormes, mes seins, tous les hommes regardent mes énormes seins, tu voudrais plonger ta tête dans mes seins, ou quelque chose comme ça, et moi, j’ai simplement haussé les épaules, et je suis rentré dans la grande librairie du boulevard Saint-Michel. En passant devant la table où étaient disposés les livres de la rentrée littéraire, j’ai eu le réflexe de me signer en croix ou de prononcer une prière, quelque parole qui me protège, quelque parole qui dirait : arrête de mentir, arrête de mentir, arrête de mentir, mais je ne sais pas si Dieu existe et je ne sais pas si je croirais en lui si je savais qu’il existe, aussi ai-je simplement baissé les yeux pour ne pas voir, il m’a semblé que c’était plus simple, que c’était comme ça qu’il fallait faire quand on est confronté à quelque chose qu’on ne supporte pas, j’ai passé mon chemin jusqu’au rayon où sont rangés les livres de Robert Bolaño et, après avoir regardé lesquels étaient disponibles, j’ai pris Étoile distante, que je lirai quand j’aurai fini de lire 2666, c’est ce que je me suis dit, ensuite je suis descendu aux caisses, j’ai payé à une caisse automatique, et je suis sorti de là avec mon livre à la main. En rentrant chez moi, à l’angle de la rue de Vaugirard et de la rue de Tournon, j’ai vu mon reflet dans la vitrine d’une banque, je crois que c’est une banque qui se trouve là, je me suis trouvé trop gros, j’ai pensé qu’il faudrait que j’aille courir encore, et puis j’ai vu un père prendre ses enfants en photo devant le mètre étalon, sur le moment, je n’ai même pas trouvé la scène touchante, maintenant peut-être un peu plus, ils devaient tous les trois mesurer autour d’un mètre, plus ou moins en fonction de leur âge, et j’ai continué jusqu’à chez moi, sans penser à rien, enfin je crois. Ou plutôt : que je ne sais pas, en passant le pas de la porte, je ne sais pas comment on fait pour vivre, qu’en lisant, on apprend peut-être ce que c’est la littérature, ce qui peut toujours intéresser quelqu’un, mais comment vivre au milieu des cadavres qui sont nos prochains ou au milieu des prochains que sont nos cadavres, on ne le sait pas mieux. Ce qu’il faudrait faire pour vivre une vie meilleure, je ne dis même pas bonne, simplement meilleure, je ne le sais pas. Parfois, en marchant, le plus étrange, c’est que précisément rien n’est étrange, mais parfaitement banal, ordinaire, tout comme les cadavres qui s’accumulent dans « La partie des crimes » finissent par devenir banals, au moment où il semble qu’on pourrait avoir la nausée, que ce ne serait pas une réaction disproportionnée à la lecture, il n’y a que le besoin de sortir, de courir, de marcher, de faire quelque chose, comme voir que les choses, les gens, les prochains que nous sommes, sont banals, ordinaires, et que c’est peut-être par cela qu’il faut commencer, par cette masse ordinaire et banale qui, si tu la regardes, si tu prêtes attention à elle, si tu l’écoutes, peut se mettre à parler, et te dire : pauvre débile, arrête de mentir, baise mes seins, arrête de mentir, lis, fais quelque chose. Si j’écoute, ce n’est pas pour autant que je peux répondre, mais il est possible que cette masse ordinaire et banale, bien qu’elle ne se transforme pas en autre chose qu’elle-même, bien qu’elle ne change pas, je puisse la voir et l’écouter comme elle est : comme une masse informe qui n’a pas le moindre sens, pas la moindre raison d’être, qui est là, simplement là, et, comme il n’y a pas d’autre personnage que cette masse informe à l’intérieur de laquelle nous vivons, à l’intérieur de laquelle nous ne sommes que des événements, il est possible que le roman dise quelque chose comme ça : fais quelque chose, tu n’en sortiras pas, mais tu peux commencer par vivre mieux, à défaut de bien, commence déjà par mieux.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature

Versions, § 28. Usage de la contradiction.

C’est vrai, je n’étais pas certain d’être lu un jour, mais j’écrivais quand même parce qu’après tout, c’est ce que je me disais aussi, c’est vrai, je n’étais pas certain de ne pas être lu un jour.

Poster un commentaire

Classé dans Littérature