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César Aira, Le congrès de littérature

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Dire que j’aime César Aira est un euphémisme. Il appartient à cette constellation d’écrivains pour lesquels la littérature ne cesse jamais de s’inventer et, surtout, d’inventer. Des écrivains pour lesquels raconter des histoires imaginées n’est pas un art mort, n’est pas non plus d’emblée voué à l’échec, mais constitue au contraire la singularité même de l’écriture : des histoires invisibles à la télévision, impossibles sans doute à mettre en images, et qui ne peuvent pas se donner à voir parce qu’elles inventent le langage dans lequel elles se racontent en même temps qu’elles se racontent. Aussi, quand j’ai lu sur la quatrième de couverture une citation de Patti Smith pour vendre le nouveau roman de César Aira, Le congrès de littérature, j’ai eu peur, vraiment peur. D’autant que, dans la hiérarchie des blurbs, elle se retrouvait avant Roberto Bolaño. Je ne cacherai pas à quel point cela m’a paru incongru. Comme si dans quelque hiérarchie que ce soit, on pouvait mettre Patti Smith avant Roberto Bolaño. « Cette œuvre déborde de beauté et de noire vérité », déclarait-elle. Et je ne sais pas pourquoi, mais j’ai pensé que Patti Smith vivait encore au beau milieu du xixe siècle, ou en tout cas dans un monde où l’on peut employer les mots « beauté » et « vérité » dans une même phrase sans exprimer le moindre doute, sans même ressentir à aucun moment (avant, pendant, ni même après la phrase) le besoin de douter, un monde dans lequel de toute façon le doute n’existe pas, mais la beauté et la vérité, oui, évidemment oui. Et puis, j’ai réfléchi et je me suis dit que ce n’était sans doute pas le xixe siècle, le monde de Patti Smith, ni même un autre monde possible, mais bien plus simplement le nôtre. Un monde dans lequel tout est toujours simplifié, toujours plus simplifié. Un monde dans lequel celui qui n’assène pas les préjugés de ses certitudes en vociférant d’ineptes tautologies, mais doute, au contraire, et dit qu’il doute, et prend encore le temps de douter, n’est même pas suspect, mais toujours déjà coupable. C’est vrai, après tout, me suis-je dit ensuite, Patti Smith, c’est la poésie et la littérature mises à la portée des rockers. Quand on sait que la majorité des rockers sont analphabètes, on prend conscience de l’ampleur des dégâts. Mais passons ; autant je n’aime pas Patti Smith, autant j’aime César Aira.
Dans Les larmes, un des livres que Michel Lafon a traduits, César Aira écrivait : « L’objet ultime de tout récit, en fin de compte, est de nous faire accéder à une autre vie. » Ce qu’on pourrait appeler une éthique de la littérature. Et il ajoute : « on a fait sur ce thème d’infinies variations, mais c’est toujours la même chose. Tout récit est au fond “une belle histoire d’amour” : parce que l’amour est la possibilité réelle qu’a l’autre, l’être aimé, d’aimer les autres ; de construire sa propre série, en préservant notre série personnelle. Ni l’amour ni le récit ne sont jamais assassins, mais ils sont en revanche proliférants. » La prolifération des vies, la multiplication des significations, toujours plus de devenirs, ce n’est pas une définition de la littérature (les définitions sont inutiles), mais c’est ce qu’elle fait, et ce qui fait que nous en avons toujours besoin. On pourrait dire quelque chose de semblable à propos des intrigues qui tissent les livres de César Aira : des intrigues simples, mais qui s’amplifient, transforment le réel en un mouvement fantastique, le conduise toujours ailleurs, donnent les pleins pouvoirs à l’imagination. Elles nous rappellent qu’il n’est pas vain d’avoir des idées pour écrire des livres, de bonnes idées pour écrire de la fiction, comme dans le bien-nommé Magicien, qui raconte l’histoire d’un magicien (un vrai) qui ne peut pas faire usage de ses dons de magicien parce que s’il le faisait on s’apercevrait qu’il est un magicien. Il gagne tant bien que mal sa vie en faisant des tours de magiciens professionnels alors qu’il pourrait tout se permettre, tout faire exister. Bien sûr, les écrivains sont des magiciens à leur manière — c’est peut-être une des choses que César Aira veut dire —, mais ils l’oublient souvent, et préfèrent singer les autres. Nous ennuient. Des écrivains professionnels. Bien sûr, les écrivains sont des magiciens parce que le langage est tout-puissant. La toute-puissance du langage — nous pouvons tout dire, tout raconter, tout imaginer, tout inventer, tout rendre possible — est une idée bien plus réjouissante que l’idée opposée selon laquelle il y aurait de l’ineffable. En croyant à l’ineffable, nous accusons le langage d’être le responsable ou la cause de nos propres faiblesses : comme nous ne sommes pas capables de dire quelque chose, comme nous n’avons pas de bonnes idées, nous accusons le langage d’être limité. Nous devrions plutôt tenter de dépasser notre propre limitation. Mais il est vrai que cela demande beaucoup d’efforts.
Dans Le mal de Montano, Enrique Vila-Matas écrit à propos d’Aira qu’il « ne se lasse pas de répéter qu’il écrit sérieusement, mais que les gens le trouvent hilarant et c’est la raison pour laquelle il est devenu misanthrope. » Même si le sérieux et l’humour ne s’excluent pas mutuellement, il me semble que si nous trouvons effectivement Aira hilarant, c’est comme par l’effet d’une sorte de processus d’auto-défense, pour protéger nos certitudes. Quand nous voyons les intrigues des livres d’Aira prendre des tours qui échappent au bon sens, qui s’envolent très loin au-dessus de ce que nous considérons normalement comme la réalité, nous trouvons cela drôle pour sauver nos croyances et ne pas prendre les récits au pied de la lettre. Alors que, littéralement, c’est ce qu’il se passe. L’histoire du géant dans La guerre des gymnases (qui raconte l’histoire d’une vedette de la télévision qui s’inscrit dans un club de gym pour se sculpter un corps qui fasse peur aux hommes et suscite le désir des femmes et se trouve pris dans une guerre entre deux gymnases du quartier de Flores à Buenos Aires, guerre dont il est la clef) est vraiment une histoire de géant. On peut certes penser à une manière de récriture lointaine de Rabelais, mais il n’en demeure pas moins que c’est une histoire de géant. La littéralité est le carré de l’imagination, et réciproquement.
Il n’est pas facile pour nous, lecteurs francophones, de lire César Aira. Parce que les traductions de ses livres paraissent sans suivre l’ordre chronologique de leur parution en langue originale. Ainsi, de ce Congrès de littérature qui, écrit en 1996 et paru en 1997, est traduit en français en 2016. Entretemps, Aira a écrit quelques dizaines de livres, dont certains ont déjà été traduits en français. Mais même si ce n’est pas facile, cette histoire de savant fou qui veut cloner Carlos Fuentes pour dominer le monde est tout à fait accessible. Quant à son sens, à vrai dire, c’est une autre histoire. D’autant qu’elle n’en a peut-être aucun. Cette « fable » peut ne pas avoir de morale, ne rien conclure sur rien. Rien d’autre que l’histoire racontée, aussi délirante, invraisemblable qu’elle puisse paraître.
Si Aira écrit sérieusement, comme le dit Vila-Matas, c’est parce qu’il prend la fiction au sérieux et que ses livres sont ouverts de tous les côtés sans s’extérioriser trop facilement. Prendre la fiction au sérieux, c’est d’abord ne pas chercher à lui faire dire autre chose que ce qu’elle dit — ne pas en faire un moyen pour dire quelque chose du monde, de la société, de la civilisation, ou de tout ce que tu voudras.
La fiction comme fin, alors ?
Pas exactement. Une fiction radicale, qui ne sort pas d’elle-même pour devenir autre chose (une morale, par exemple), mais s’efforce d’aller au bout de son propre devenir. Parce que la fiction s’engendre elle-même et peut donner lieu à une infinité de significations, au gré des hasards, des éclairs, des étincelles, des errances, des rebondissements improbables, jeux d’intrigue, voies sans issue, et caetera.
Ou comme l’écrit encore Aira : « Putain de ta race ! Saloperie de guêpe ! »

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César Aira, Le congrès de littérature, traduit par Marta Martinez-Valls, Christian Bourgois, 2016

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Ojos viejos (note pour un traducteur)

Cuentos completos

Note pour un traducteur. — Depuis quelques jours, je lis les Ficciones de Jorge Luis Borges. Je ne dis pas que je lis les Ficciones par affectation ou par snobisme, comme si je préférais dire Ficciones plutôt que Fictions. Je pourrais, mais non. Non, je les lis en espagnol, d’où donc Ficciones. Quand je dis que je les lis, il vaudrait mieux dire, de fait, que je les déchiffre. C’est une lecture lente, sinueuse, plus ou moins patiente, plus ou moins continue, une lecture active, en tout cas, oui, c’est sûr. Voici comment je procède : j’ai devant moi le volume des Cuentos completos et puis celui des Œuvres complètes dans la Pléiade, tome 1, en l’occurrence, et puis un petit dictionnaire Hachette Collins, et puis de multiples dictionnaires sur internet, et puis un répertoire A-Z que je remplis des mots, des verbes, des adverbes, d’adjectifs et des tutti quanti que je ne connais pas. Quand je lis, je lis. C’est-à-dire : à haute voix. Et je note ce que je ne comprends pas. Et j’avance, je bafouille, oui, c’est sûr que je bafouille, mais j’avance. Et je reviens et je regarde. Et je m’interroge. Aujourd’hui (c’est de l’interrogation qui vient que je me souviens), je me suis interrogé (sinon, por supuesto, je n’écrirais pas ce que j’écris en ce moment). Les jours précédents aussi, mais aujourd’hui surtout, à un certain moment quand quelque chose n’allait pas dans ce que je lisais. Je lisais l’espagnol et, à un moment, dans « Las ruinas circularias », il disait « ojos viejos ». Sachant ou devinant à peu près ce que ça veut dire, ojos viejos, je n’ai jeté qu’un coup d’œil rapide dans le volume de la Pléiade. Tout allait bien, quoi. Sauf que non. Là où Borges avait écrit « ojos viejos », le traducteur surchargeait des « yeux pleins d’âge ». Et moi de me demander : comment peut-on oser traduire « viejos ojos » par « yeux pleins d’âge » ? Et d’ajouter, un peu plus tard, à présent que j’écris : faut-il y voir une forme de cécité — ce qui serait un comble — ou d’indifférence poétique ?
Il est vrai que des « yeux pleins d’âge » rendent les ojos viejos, c’est-à-dire tristes et sans vie. Mais il y a pourtant une version simple, littérale surtout  — « yeux vieux » — qui fait entendre du conte ce qu’il a à dire. Parce qu’un conte — ou, si l’on veut, un texte, pour une plus grande généralité — n’est pas un mystère, mais une masse sémantique qu’il faut appréhender. Il n’y a pas quelque chose de caché derrière les mots qu’il faudrait découvrir. Il y a des phrases et c’est tout le monde qui s’offre. Or, c’est ce que je me demande : quand la masse sémantique du conte s’offre ainsi dans une sorte de translittéralité qui permet de la saisir et de la comprendre, pourquoi prendre ses distances ? « Yeux vieux » et « ojos viejos », n’est-ce pas singulièrement la même chose ? Et que, d’une langue à l’autre, une chose puisse être la même chose qu’une autre chose, n’est-ce pas aussi une chance ? Une chance de faire entendre la circulation des langues, la circulation des suds latins, des formes de vies qui ne se répètent pas, mais se répondent.
Moi, je sais ce qu’on pourrait me répondre : que mon année passée au cours du soir de la mairie de Paris à étudier l’espagnol A1 (il faut bien commencer quelque part et j’ai commencé par le début) ne fait pas de moi ce qu’on pourrait exactement appeler un expert. Certes, oui. L’argument est imparable. Mais la langue s’entend, ou du moins faut-il l’entendre, faut-il s’efforcer à l’entendre. Allitération de la littéralité, ce pourrait presque être un mot d’ordre, un slogan, un mode de vie, même. Allitération de la littéralité, en tout cas, moi, c’est ce que j’entends. Pour moi, les « ojos viejos » ne seront jamais des « yeux pleins d’âge », mais simplement des « yeux vieux », ou à la rigueur des « vieux yeux », c’est-à-dire qu’ils seront des yeux que je peux voir dans le miroir en me regardant le matin ou le soir dedans parce que, tous les matins ou tous les soirs, quand je me regarde dans le miroir, mes yeux ne sont pas un peu plus pleins d’âge, mais vraiment un peu plus vieux. C’est vrai. C’est vrai, c’est une beauté de poète, c’est une beauté allitérale, mais il faut savoir ce que l’on veut : vieillir en devenant plein d’âge ou vieillir en se regardant dans les yeux. Les yeux pleins d’âge sont des choses, les vieux yeux un évènement parce que, quand même mes yeux ne seraient pas gonflés par l’âge, ils vieillissent. Il y a des matins, si je n’avais ni paupières ni cernes, mes yeux seraient jeunes, mais vides, jamais. Il y a des soirs, aussi.
C’est peut-être cela la différence entre la littérature et la littérature : il y a un moment quand il faut se rendre à la littéralité. Non parce qu’elle nous rendrait à l’essence de la littérature, non parce qu’elle nous permettrait d’échapper à l’ineffable (ce à quoi, je crois, il faut échapper, mais c’est une question légèrement différente), mais parce qu’elle nous rassure. Et puis surtout, il n’y a que ça, au final  — « ojos viejos » = « yeux vieux » — pour te faire croire qu’il y a une raison de vivre. Si des « ojos viejos » sont des « yeux vieux » et pas autre chose, alors il est peut-être encore un peu trop tôt pour mourir. Et tant qu’il y aura quelqu’un pour dire que des « ojos viejos » sont des « yeux vieux » et tant qu’il y aura quelqu’un pour dire inversement, et tant qu’il y aura quelqu’un pour écrire inversement, il y aura une raison de vivre. Tu auras une raison de te lever le matin et de constater que, oui, tes yeux sont encore un peu plus vieux, mais qu’ils ne sont pas pleins d’âge parce que tu es encore en vie. La différence est mince, certes. Elle est surtout poétique, je crois. À toi de choisir.

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