Archives de Tag: littérature

Journal de Paris (29.2.16)

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« Wie man wird » — sans objet, sans moi non plus, la vie qui devient.

Devenir est le verbe de la vie. — Vraiment ? Un peu comme si l’on disait qu’être est le verbe de la mort. Et que l’ontologie est une nécrologie.

Cela aurait-il un sens de déclarer, par exemple, que la littérature est la métaphysique de la vie, qu’elle ne cherche pas toutefois à en découvrir le sens ultime — parce qu’il n’existe pas —, mais à lui inventer toujours plus de significations, dans l’espoir qu’un jour peut-être, nous parvenions à vivre mieux ? Et c’est d’ailleurs ce qu’en effet, il faudrait exiger puisqu’une métaphysique sans espoir est vide. — Vivre mieux n’est pas un impératif collectif (comme le bonheur), mais un souhait individuel.

(NdlCR, 21-23)

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Journal de Paris (24.2.16)

Une nuit, j’ai rêvé que je participais à une conversation animée sur la littérature et le travail. Les autres participants et moi nous trouvions dans le salon d’un grand appartement dessiné par Le Corbusier (mais, c’était clair dans mon rêve, ce n’était pas La Cité Radieuse). Je tenais un grand bâton à la main et à un moment de la conversation, je donnai un coup au plafond que j’abîmai en disloquant quatre panneaux de bois fixés par des vis qui jusqu’à présent n’étaient pas apparentes. Comme j’avais une vision très nette de l’ensemble de l’appartement dans mon rêve, je supposais qu’elles étaient apparues entre-temps. Ce détail, je le savais en rêvant, constitue un élément important du rêve, mais je ne sais pas pourquoi. Ensuite, je m’empressai de présenter mes excuses au maître des lieux. Plus tard, cependant que je le croisai à nouveau, il me reprocha de ne pas m’être excusé. Je voulus lui dire que je l’avais fait, mais je m’aperçus que ce n’était pas la même personne, même si c’était bien lui le maître des lieux et l’autre aussi. Dans le rêve, je m’en souviens encore, je ne savais pas si c’était la même fonction occupée par deux personnes à des moments différents (les personnes changeant, mais pas la fonction de maître des lieux) ou si plusieurs personnes pouvaient être maître des lieux en même temps. Je crois que je me suis réveillé au moment où je me suis rendu compte de cette identité / différence. Du moins, est-ce la perplexité quant à ces notions qui m’est d’abord venue à l’esprit en me réveillant.

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Journal de Paris (20.2.16)

L’ennui profond que causent en moi les écrivains qui s’occupent de l’actualité, du contemporain, frontalement qui plus est, et le ridicule dont il me semble qu’ils se couvrent sans même s’en rendre compte. Ils le clament haut et fort, et ils en sont fiers : Voici de quoi je parle !, comme s’ils s’étaient donné pour mission de sauver le monde en éclairant la conscience globale de l’humanité par l’entremise de quelque feuillets imprimés. (Quand la littérature court après ce qu’elle s’imagine être le présent, elle s’essouffle trop vite.)

Pense à l’organisation arithmétique de la bêtise dans la construction d’un plus petit dénominateur commun qui optimise les chiffres de vente et dis-toi que c’est ta culture, ton histoire qui en est la cause.

Linguistique. — « Va niquer ta grand-mère » ; c’est la deuxième fois en deux jours que j’entends cette expression et je me demande si elle est plus insultante que le classique « Va niquer ta mère » ou si elle l’est moins. Est-ce qu’à mesure qu’on remonte dans la généalogie on adoucit l’insulte — supposant qu’il est moins grave de niquer sa grand-mère que de niquer sa mère, la distance, l’écart étant plus grands et l’intimité moindre —, ou bien est-ce l’inverse — l’âge de la grand-mère étant supérieur à celui de la mère l’acte mentionné en devient plus dégradant ? Comment disait Wittgenstein déjà ? Ah, oui… Un nuage de philosophie dans une goutte de grammaire.

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Journal de Paris (13.2.16)

Daphné s’est réveillée avant six heures, ce matin. Elle s’est rendormie un peu avant sept. Entre-temps, avant la pluie, des oiseaux ont commencé à chanter. Bientôt, la mélodie du boulevard viendra les réduire au silence, ou du moins recouvrir leur voix.

Il y a toujours un moment où nous finissons par dire que les livres sont vains, qu’ils passent à côté de l’essentiel, peut-être parce qu’ils sont trop éloignés de la réalité, peut-être au contraire parce qu’ils sont trop proches de la réalité. Peut-être aussi parce que nous sommes fatigués et qu’il nous semble que nous avons besoin d’autre chose pour continuer de vivre. Et pourtant, la littérature est une machine fantastique, une source inépuisable d’invention des possibles. Ainsi, alors qu’on ne manque aucune occasion de dire qu’elle est morte et que nous venons trop tard pour elle puisque tout a déjà été fait, faut-il cesser de nous évertuer à réinventer la littérature pour accepter qu’elle nous réinvente nous-mêmes. La littérature n’est pas une question théorique et elle n’est pas non plus un produit culturel. Ce sont nos vies qu’on y trouve relatées, modifiées, transformées. Il faut accepter la fiction comme une force, comme une puissance vitale qui insuffle une énergie dans nos vies, jusqu’à la mort, et au-delà, dans ces autres vies qui sont toujours à venir.

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Journal de Paris (24.1.16)

L’angoisse de n’être pas un exemplaire unique, de n’être qu’un duplicatum. L’angoisse moins d’être une copie que de n’être pas original. L’angoisse de ne rien inventer et de rester lettre morte. Tu n’inventes pas le désir d’invention en écrivant. Il précède l’écriture et la traverse comme une force vitale qui trouve à s’y exprimer en la constituant. L’écriture — la littérature, si tu veux — n’est pas une autre vie, pas mieux que la vie ; ce n’est pas autre chose que la vie.

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Journal (15.1.16)

Ce que je disais hier à propos de l’inscience n’est pas sans trouver un écho (peut-être un écho négatif, peut-être un anti-écho) dans le texte de Lars Iyer que je suis en train de traduire, Nude in your hot tub. Si nous avons l’impression que tout a été dit, que nous venons après la mort de la littérature, c’est que nous cherchons dans la littérature quelque chose qui ne peut plus y être. Nous cherchons à investir la littérature de quelque chose qui y a déjà trouvé sa place. En recommençant, bien sûr, nous sommes des singes. Mais il y a autre chose à faire que simplement prendre acte de notre condition de singes et écrire sur cette après-littérature, sur tout ce que nous avons perdu avec la fin de la littérature, dont nous avons besoin et qui n’est plus que du kitsch, et dont nous devons écrire la disparition. La question, la bonne question, n’est pas : Oui, mais quoi ? La bonne question est : Comment ? La bonne question n’a jamais été : Sur quoi écrire ? Quel sujet traiter ? (En regardant un aspect différent de la question, la question n’est pas non plus : Qu’est-ce que la littérature ? comme si l’on mourait d’envie de découvrir une essence). La bonne question est : Comment écrire ? Des sujets, ta vie et ton époque t’en fournissent une quantité innombrable ; — bien trop, en fait : il suffit de voir le nombre de livres qui sont publiés. Mais la modalité, il n’y a que toi qui puisses la découvrir.

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El mar de mierda de la literatura (Roberto Bolaño).

Esta es mi última transmisión desde el planeta de los monstruos. No me sumergiré nunca más en el mar de mierda de la literatura. En adelante escribiré mis poemas con humildad y trabajaré para no morirme de hambre y no intentaré publicar.

Voici ma dernière transmission depuis la planète des monstres. Jamais plus je ne m’immergerai dans l’océan de merde de la littérature. J’écrirai dorénavant mes poèmes avec humilité, je travaillerai pour ne pas crever de faim et je n’essaierai pas de publier.

Roberto Bolaño, Estrella distante (traduction française, Robert Amutio)

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