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Journal de Paris (9.3.16)

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Le sens de la vie peut assurément être l’objet d’une connaissance, mais cette connaissance ne résout pas le problème du sens de la vie puisque la vie, il ne suffit pas d’en parler, il faut encore la vivre.

5La connaissance du sens de la vie n’est pas une condition suffisante à la résolution du problème du sens de la vie.

Ma vie n’a pas cette forme-là : je ne tends pas vers un moi qui me transcende — parce qu’il est le meilleur de moi-même ou parce qu’il est meilleur que moi-même.

Personne ne peut être un modèle pour moi-même.

C’est-à-dire : moi-même, je ne puis être un modèle pour moi-même.

(NdlCR, 43-47)

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Journal de Paris (5.2.16)

S’exprimer ; — n’est-ce pas ce qu’il y a de plus vulgaire, de plus médiocre aussi ? Comme si ce dont il s’agissait en art (au sens le plus large du terme), c’était de sortir quelque chose que nous aurions à l’intérieur de nous à l’extérieur de nous. Comme si l’on pouvait réduire l’art à l’expression d’un moi, comme opiner du chef ou faire non de la tête, comme un chien en plastique sur la plage arrière d’une voiture d’occasion hors d’usage.

J’ai passé une bonne partie de la matinée à écrire une note d’intention pour Pedro Mayr. En fait, je l’avais commencée la veille, en rentrant de mon cours d’espagnol. En marchant du boulevard Arago au boulevard du Montparnasse, je me répétais les premières phrases de la note et à chaque répétition le fragment d’une phrase nouvelle me venait. Je n’ai rien écrit hier soir, mais ce matin, tout juste après le réveil. — Ce qui m’a semblé le plus difficile dans cet exercice, c’est de savoir ce que j’avais voulu dire en écrivant Pedro Mayr, et d’en proposer un résumé. Je savais bien ce que j’avais voulu dire avant de commencer la rédaction cette note d’intention, mais c’était, précisément, le livre lui-même, c’était Pedro Mayr. En résumant, il faut supprimer l’essentiel, qui ne se résume pas, parce que c’est, précisément, le livre. Ainsi à chaque fois qu’on te demande ce que tu as voulu dire ou faire, si l’on peut présenter les choses de telle ou telle manière plutôt que de telle autre. Oui, peut-être, peut-être qu’on peut dire ça comme ça, peut-être pas. Mais ce n’est pas le livre, qui est la seule chose que j’ai voulu faire.

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Fiction

La fiction est ce qui permet d’expérimenter ; d’expérimenter plus intensément, de faire de nouvelles expériences, de multiplier les expériences, de ne jamais cesser de faire des expériences. Ainsi, a-t-on tort de penser que, par exemple, la réalité et la fiction s’opposent comme le vrai et le faux, ou que la fiction échapperait aux catégories du vrai et du faux. La question n’est pas là : la question n’est pas de savoir dans quels rapports la fiction se tient par rapport à la réalité ou à la vérité, mais de ce que la fiction rend possible. La fiction est une force des possibles et, en cela, elle met en évidence la dimension non-représentative, non-descriptive du langage. Le langage n’est pas descriptif ou représentatif (il ne décrit ni ne représente un monde extérieur à lui) ; il est une puissance d’invention, il crée des récits, il raconte des histoires, mais il ne reflète rien, pas même lui-même — surtout pas lui-même. Toute notre histoire, non, mieux : toutes nos histoires ont été structurées par l’articulation entre le moi et le monde par l’entremise du langage, comme si le langage était l’instrument par lequel le moi s’accrochait au monde, avait prise sur lui, se rapportait à lui, était en prise sur lui. Ce que la fiction présente au contraire, c’est une infinité de reconfigurations de cette supposée triade : parce que tout est inventé, aussi bien le moi que le monde que le langage. Le langage n’est pas un tertium quid dans un drame qui se joue entre le moi et le monde (la dame de compagnie ou le partenaire du moi dans ses aventures avec le monde). Le langage permet, au contraire, d’inventer une infinité de mondes et de mois possibles. Parce que le langage n’établit pas des relations bi-univoques entre le moi et le monde (les états de l’un correspondant aux états de l’autre, le langage exprimant ces correspondances) : ce n’est pas d’unités qu’il s’agit, mais de potentialités. La fiction met un terme à l’obsession de l’être et propose des vies, des mondes qui n’existent pas encore, des vocabulaires qui ne signifient encore rien. La fiction a moins de rapports avec ce qui est (la réalité, la vérité) qu’avec ce qui devient (le possible, l’expérience) ; ce qui signifie qu’elle a du rapport avec des réalités, et des vérités, à venir.

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Le capitalisme imaginaire et le moi comme marchandise

L’âge démocratique coïncide avec le capitalisme post-industriel, c’est-à-dire : une économie dont le problème n’est pas la production en masse et à bas coût de biens, mais la fabrication d’une image de marque, d’une image de ces biens pour que des individus libres et autonomes aient le désir de les acheter. C’est ce qu’on pourrait appeler l’âge du capitalisme imaginaire. Ce n’est donc pas un hasard si, par exemple, Apple (qui a accompli le capitalisme imaginaire) peut se servir de Walt Whitman (qui est le poète démocratique par excellence) pour vendre son iPad en posant la question : « What will be your verse ? ». C’est un exemple de ce que j’appelle le capitalisme imaginaire où le bien à vendre n’est pas vendu pour ce qu’il est (un outil, un objet, une chose, bref du non-moi), mais comme quelque chose qui donne forme à une vie, pas une marchandise, un mode de vie, du moi. Or, qu’est-ce que l’individu libre et autonome dont on marchande le moi dans ce capitalisme imaginaire ? Une moyenne, pas une source, mais le résultat d’un calcul, d’une opération. Et en ce sens, si l’on parle de « classe moyenne », c’est presque une tautologie parce que c’est la seule classe qui existe, non pas au sens d’un groupe dont les membres auraient conscience d’appartenir à ce groupe et en défendraient les intérêts, mais au sens de la formation de consommateurs qui sont à eux-mêmes leur seul horizon. Ce qui est vendu, dès lors, ce n’est pas un objet, c’est une signification — une signification factice, erronée, qui conduit à un non-sens, peut-être, mais une signification tout de même. Ce que le capitalisme imaginaire cherche à vendre, ce ne sont pas des biens, ce sont des sens de l’existence. La marchandise, c’est le sens de la vie. Certes, c’est paradoxal, puisque ces sens de l’existence changent tous les six mois, mais il ne faut pas ignorer que ce qui sous-tend le capitalisme imaginaire, c’est la question du sens de l’existence. Dans un monde démocratique où l’individu est à la fois la source et la fin de l’existence, le capitalisme ne fabrique plus seulement des objets, des biens, des marchandises, qui ont de la valeur, il produit des valeurs, il produit des sens que l’on peut porter et changer en fonction des saisons. Il produit l’imaginaire dont nous avons besoin pour ne pas mourir de désespoir. Que ce sens soit factice, faux, qu’en raison du changement constant de sens, ce soit en fait une contradiction, est peut-être l’un des problèmes de notre civilisation.

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Versions, § 101. Sur le désintéressement.

Pour être réellement moi-même, c’est ce que je m’étais dit après mon altercation avec Osvaldo Scaremberg, il faudrait ne m’intéresser à rien et résister naturellement à toutes les sollicitations extérieures afin de déployer ma seule volonté dans le monde. Néanmoins, c’est l’objection que j’émis à cette idée, me désintéressant de tout, je ne verrais certainement plus pourquoi il faudrait que je m’intéressasse à quelque chose d’aussi dépourvu d’intérêt que moi-même.

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Versions, § 51. Journal de Carl de Nemidoff (1)

À la date du 9 août, on peut lire ces quelques lignes dans le journal de Carl de Nemidoff : « Voilà des semaines que je ne suis pas sorti de chez moi ; et ce vide autour de moi, s’il ne me fait pas disparaître, produit toutefois une image si différente de tout (y compris de ce que je pensais être), que je pourrais m’effacer progressivement jusqu’à n’être plus qu’une trace parmi d’autres. La trace d’un passage plus ou moins certain, ou du passage de quelque chose, il y a longtemps, quelque chose qui m’aurait précédé et que je ne pourrais pas exactement appeler “moi”. »

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