Archives de Tag: monde

Journal de Paris (17.2.16)

Que dire de la fin du Rivage des Syrtes ? J’ai dû me forcer pour en achever la lecture. Non que le livre soit trop long ou le récit trop lent. Ce n’est pas ça, mon problème, au contraire : tout semble se précipiter et tendre soudain vers l’idée finale selon laquelle Aldo n’aura été que l’instrument d’Orsenna, de l’État, de quelque chose de plus grand que lui et qui le dépasse. Ainsi, l’apparition in extremis de ce personnage (Danielo), qui vient résoudre en un tournemain toute la tension, ou plutôt l’absence de tension, et confère un sens raisonnable à l’histoire, défait l’atmosphère de ses tirades sur le pouvoir. Tout le fantomatique, le fantastique, l’onirique se trouve réduit à néant, converti en une manière de réalisme politique. Défaitiste, triste. Par là-même, le volcan s’éteint.

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1

Le monde n’est pas comme ceci. Je ne suis pas un point dans un ensemble qui me dépasse.

 

 

2

Le monde n’est pas comme ceci. Je ne suis pas un moi qui se tient en face du non-moi ou en face duquel le non-moi se tient, que je représente ou reflète ou que je m’efforce de changer ou de combattre.

 

Je peux multiplier les négations d’images, mais puis-je produire une image positive ? Je pourrais imaginer une flèche. Je pourrais imaginer une spirale. Il faut surtout que j’imagine une vie. Il n’y a pas d’image de la vie. Il y a — la vie. (Est-ce que ces deux dernières phrases ont un sens ?)

[NdlCR, 4-6]

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Journal de Paris (7.2.16)

Le monde réduit à un îlot dans un océan ennemi. Qui peut désirer vivre ainsi ?

Déjà un mois que j’écris ce Journal de Paris. Je me suis toujours méfié des journaux. D’une part, parce qu’il me semble que ce que l’on y raconte sent trop souvent le linge sale. D’autre part, et surtout, parce que les contraintes qu’on croit créatrices confinent souvent à l’obsession. Tu crois qu’écrire tous les jours est en mesure de libérer des énergies qui resteraient autrement assoupies alors qu’en fait, tu ne fais que ressasser. Tu t’auscultes, mais tu ne vas nulle part. Je ne cherche pas à éviter l’un ou l’autre de ces écueils ; le simple fait que je sache qu’ils existent me suffit (en quelque sorte). En revanche, ce journal me permet de travailler de manière plus extensive, dans le temps, avec le temps qui passe. Alors que souvent, je n’écris que de manière intensive. — Et puis, je ne voudrais pas laisser croire que tout est vrai, même si rien n’est faux. Ce n’est pas cela (l’un des termes de l’alternative par opposition à l’autre) qui importe. Il faut chercher autre chose ; regarder ailleurs.

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Journal de Paris (19.1.16)

Absolument plus aucune envie de publier. À nouveau, cette négation, qui n’est pas l’effet d’une cause unique, mais plutôt le produit d’un faisceau d’événements qui me conduisent à vouloir abandonner. Non pas l’écriture (sinon, tout ceci serait éminemment contradictoire ; or, celui qui veut maîtriser l’art de la contradiction, se doit de demeurer raisonnable), mais la publication. Ce n’est pas du ressentiment, mais plutôt une grande lassitude : que tout ceci ne soit finalement que du temps perdu, qu’une accumulation de temps perdu, alors que l’objectif que je poursuis — l’expression n’est pas satisfaisante, mais il me faut bien faire avec, pour l’instant — est ailleurs. Je veux inventer quelque chose, et je dois affronter des événements (aussi microscopiques qu’ils puissent être) qui sont tellement éloignés du désir d’invention que je n’en perçois même pas le sens éventuel. En fait, je sais qu’ils sont vides de sens, mais ce n’est pas mon problème. Mon problème, c’est de trouver le moyen de surmonter ce vide.

Ces défaites cycliques, dont je fais régulièrement part à Nelly (évidemment, puisqu’elles sont cycliques), font peut-être partie de moi, ou plutôt d’une manière de processus de croissance sans solution de continuité, mais qui se manifeste toutefois de temps en temps par des crises. Pourtant, en pensant à l’abandon que je viens d’évoquer, je pense sincèrement que je suis heureux. Et je le suis. Il ne s’agit donc pas de phases de dépression passagères (un peu comme des nuages qui passent dans le ciel ; j’aime beaucoup les nuages), mais d’une insatisfaction qui doit s’exprimer régulièrement. Insatisfaction ; — ce n’est qu’une description partielle du phénomène, il faudrait parler aussi de dégoût, et dire que ce dégoût n’est pas lié uniquement à la personnalité de celui qui croit regarder avec lucidité le microcosme dans lequel il évolue. C’est aussi le monde qui m’empêche de vivre.

Oh bien sûr, tu voudrais être plus fort. Mais comment le serais-tu si tu ne reconnaissais pas la nature de ta faiblesse ?

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Fiction

La fiction est ce qui permet d’expérimenter ; d’expérimenter plus intensément, de faire de nouvelles expériences, de multiplier les expériences, de ne jamais cesser de faire des expériences. Ainsi, a-t-on tort de penser que, par exemple, la réalité et la fiction s’opposent comme le vrai et le faux, ou que la fiction échapperait aux catégories du vrai et du faux. La question n’est pas là : la question n’est pas de savoir dans quels rapports la fiction se tient par rapport à la réalité ou à la vérité, mais de ce que la fiction rend possible. La fiction est une force des possibles et, en cela, elle met en évidence la dimension non-représentative, non-descriptive du langage. Le langage n’est pas descriptif ou représentatif (il ne décrit ni ne représente un monde extérieur à lui) ; il est une puissance d’invention, il crée des récits, il raconte des histoires, mais il ne reflète rien, pas même lui-même — surtout pas lui-même. Toute notre histoire, non, mieux : toutes nos histoires ont été structurées par l’articulation entre le moi et le monde par l’entremise du langage, comme si le langage était l’instrument par lequel le moi s’accrochait au monde, avait prise sur lui, se rapportait à lui, était en prise sur lui. Ce que la fiction présente au contraire, c’est une infinité de reconfigurations de cette supposée triade : parce que tout est inventé, aussi bien le moi que le monde que le langage. Le langage n’est pas un tertium quid dans un drame qui se joue entre le moi et le monde (la dame de compagnie ou le partenaire du moi dans ses aventures avec le monde). Le langage permet, au contraire, d’inventer une infinité de mondes et de mois possibles. Parce que le langage n’établit pas des relations bi-univoques entre le moi et le monde (les états de l’un correspondant aux états de l’autre, le langage exprimant ces correspondances) : ce n’est pas d’unités qu’il s’agit, mais de potentialités. La fiction met un terme à l’obsession de l’être et propose des vies, des mondes qui n’existent pas encore, des vocabulaires qui ne signifient encore rien. La fiction a moins de rapports avec ce qui est (la réalité, la vérité) qu’avec ce qui devient (le possible, l’expérience) ; ce qui signifie qu’elle a du rapport avec des réalités, et des vérités, à venir.

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Versions, § 188. Entretien avec Vadim Blanc (7)

Nous devons pénétrer au plus profond des choses, avait ajouté un peu plus tard Vadim Blanc, les voir comme si nous n’y étions pas, comme si nous en avions toujours été absents. C’est cette recherche qui a conduit les hommes à se lever et, le regard tourné vers le lointain, partir à la conquête d’un monde qui devait sembler trop grand pour eux.

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Versions, § 101. Sur le désintéressement.

Pour être réellement moi-même, c’est ce que je m’étais dit après mon altercation avec Osvaldo Scaremberg, il faudrait ne m’intéresser à rien et résister naturellement à toutes les sollicitations extérieures afin de déployer ma seule volonté dans le monde. Néanmoins, c’est l’objection que j’émis à cette idée, me désintéressant de tout, je ne verrais certainement plus pourquoi il faudrait que je m’intéressasse à quelque chose d’aussi dépourvu d’intérêt que moi-même.

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Versions, § 63. Journal de Carl de Nemidoff (3)

Il y a certes quelque chose d’adolescent dans cette remarque (non datée) consignée dans le journal de Carl de Nemidoff que voici : « Comme nous avons nous aussi dilapidé notre héritage, que nous reste-t-il, sinon cette vague idée de devoir faire avec le monde tel qu’il est ? Mais qui peut bien dire ce qu’est le monde tel qu’il est ? Quel serait donc ce monde, qui existe indépendamment de moi — c’est-à-dire : dont je ne fais pas partie — et avec lequel je dois faire cependant ? Il faut faire avec, certes. Mais quoi ? Le problème est bien là : nous ne savons plus quoi faire. ». Toutefois, n’y a-t-il pas, aussi, quelque vérité ?

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