Archives de Tag: Montparnasse

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26/10/2016 · 10:04

Un jour comme un autre

Les temps changent. C’est une phrase horrible, je sais, aussi laide qu’un truisme. Mais tant pis, il faut savoir sacrifier la beauté sur l’autel de la vérité, fût-elle plate et ennuyeuse.
Les temps ont toujours changé, d’ailleurs. Autrefois, c’est vrai, il fallait un temps passablement long pour s’en apercevoir, un temps si long qu’au moment où l’on s’apercevait que les temps avaient changé, ils avaient changé depuis si longtemps déjà que d’autres changements étaient en train de se produire dont on ne s’apercevait pas encore. En quelque sorte, on était toujours en retard sur le changement. Et pendant longtemps, c’est ainsi que les temps changèrent. Mais les temps ont tellement changé désormais qu’il semble que ce soit la nature même du changement des temps qui s’en soit trouvée changée. Non seulement, les temps changent, en effet, mais on s’aperçoit qu’ils changent cependant même qu’ils changent et cette observation du changement simultanée au changement change, naturellement, le changement en tant que tel. Les temps changent, pourrait-on résumer de façon paradoxale, mais plus comme avant.
Ceci n’a sans doute rien à voir avec cela, mais il y a peu, un intellectuel — dont, je l’espère, on me pardonnera d’avoir oublié le nom — déclarait que l’appel du 18 juin n’avait jamais été aussi actuel. Ce qui aurait pu n’être qu’une idiotie de plus parmi le nombre incalculable d’autres idioties qui sont proférées chaque jour contenait en soi, et sans doute bien involontairement, une intuition d’une profondeur abyssale. En effet, si l’actualité du 18 juin 1940 le 18 juin 2016 signifiait que ce qui c’était passé le 18 juin 1940 n’avait pas perdu son sens le 18 juin 2016, elle signifiait toutefois aussi que le 18 juin était toujours le 18 juin. Le 18 juin 1940 étant toujours d’actualité, le 18 juin 2016 était toujours le 18 juin 1940. C’était déjà profond. Mais l’abysse de l’intuition ne s’arrêtait pas là, elle plongeait encore plus loin dans les arcanes de l’histoire : tous les jours qui s’étaient écoulés entre le 18 juin 1940 et le 18 juin 2016, à savoir 27759 jours, ce qui n’est pas rien, force est de le reconnaître, tous ces jours n’avaient jamais été en réalité qu’un seul et même jour. Ces 27759 jours n’avaient jamais été que l’actualisation constante des événements qui s’étaient déroulés le 18 juin 1940. Oh, bien sûr, si l’on se penchait de manière superficielle au-dessus de l’abysse, on voyait qu’un certain nombre d’événements avaient eu lieu entre ces deux dates ; des guerres, des paix, des transformations, des révolutions, que sais-je encore ? Mais ce n’était là, il faut bien l’admettre, qu’un coup d’œil rapide qu’une vue plus perçante pourrait bien vite démentir en démontrant que nous vivions toujours le même jour.
Comme tous les mercredis matin, ce mercredi, je suis allé faire mon marché. Comme tous les mercredis matin, j’ai descendu les escaliers, traversé la cour intérieure que les ouvriers n’ont toujours pas fini d’occuper, j’ai appuyé sur le bouton qui permet d’ouvrir la porte qui donne sur la rue et je me suis mis en marche vers le boulevard Edgar Quinet. Au bout d’un bref moment — tout juste le temps de faire quelques pas —, j’ai ressenti une sensation étrange, comme si j’étais pris soudain dans un champ de forces qui me transperçaient de part en part. Je me suis arrêté et j’ai regardé mes mains qui me faisaient l’impression d’être la cible d’invisibles rayons, mais tout allait bien, du moins, elles n’étaient pas en train de fondre ni de se désintégrer. Du coup, j’ai regardé autour de moi et tout avait l’air parfaitement normal, la circulation était toujours aussi étouffante, les familles de mendiants avaient toujours leur domicile sur les bouches d’aération du métropolitain, et les magazines grand public faisaient sans discontinuer leur putassière réclame. Contrairement à mon habitude, je me suis assis sur un banc. À vrai dire, ce ne fut pas une décision consciente. Disons que quelque chose m’a poussé à m’y asseoir. Ce devait être le champ de forces. C’était nécessairement le champ de forces. Je n’ai même pas essayé de résister. Une fois assis, une idée étrange m’a pénétré. J’ai posé la main sur mon front, et je me suis demandé :
— Mais qu’a-t-il bien pu se passer avant le 18 juin 1940 ? Depuis le 18 juin 1940, du fait de sa permanente actualité, nous ne vivons plus que des 18 juin, cela est entendu, c’est indiscutable, n’y revenons pas. Mais avant ? Avant le 18 juin 1940, jusqu’au 17 juin 1940, quel jour vivions-nous ? Le 14 juillet 1789 ? Le 18 brumaire de l’An VIII ? Ou bien, au contraire, un jour banal, un jour comme un autre, un jour au cours duquel il ne s’est rien passé de remarquable dans l’histoire de France ? Maudit 18 juin 1940…
J’avais dû parler à voix haute sans même m’en rendre compte parce qu’un agent de police s’est approché et après m’avoir salué de façon règlementaire s’est adressé à moi :
— You are Place du 18 juin 1940.
Je ne sais pas ce qui m’a le plus étonné : le renseignement que je n’avais pas demandé ou le policier polyglotte. Je l’ai regardé un peu interloqué et je lui ai répondu :
— Non, mais de quoi vous me parlez, là ?
— Ah pardon, m’a-t-il rétorqué, je croyais que vous étiez un touriste perdu… Vos papiers !
— Ah d’accord, comme je ne suis pas un touriste, vous contrôlez mon identité ?
— Ne discutez pas. Vos papiers !
Je lui ai donné ma carte d’identité qu’il a regardée après m’avoir regardé et avant de me regarder à nouveau et après aussi et ainsi de suite trois ou quatre fois. Et puis il m’a dit :
— C’est un luxe de passer le temps assis sur un banc. Vous n’avez pas de travail ?
— Je suis écrivain. J’allais faire le marché quand…
Je n’ai pas eu le temps de finir ma phrase parce qu’il a éclaté de rire. Il a appelé son collègue :
— Didier ! Didier ! Hé, Didier ! Viens voir, j’ai trouvé le nouveau Houellebecq !
Pendant que Didier s’approchait, j’ai pensé que le jour où des policiers connaîtraient mon nom, ce serait vraiment la gloire, mais j’ai gardé cette idée pour moi. Didier a dit :
— Quoi ?
— Il est écrivain, du coup, il passe ses journées assis sur un banc. C’est pas mal comme boulot, non ? Ça te plairait pas, toi, de passer tes journées le cul sur un banc, hein ?
J’allais répondre que ce n’était pas vraiment ce que j’avais l’habitude de faire, mais la perspective d’expliquer l’histoire du champ de forces m’a épuisé. Et puis Didier n’avait pas l’air de trouver ça drôle. Il a dit :
— Ouais, on a autre chose à faire là, Michel… Bonne journée, Monsieur.
Michel m’a rendu ma carte d’identité et m’a gratifié d’un nouveau salut règlementaire. Moi, je suis resté là quelques instants encore sans penser à rien. En me levant, mes yeux sont tombés sur la plaque qui indiquait le nom de la place. Je n’y avais pas prêté attention et quand le policier s’était adressé à moi, j’avais pensé à son accent plutôt qu’à l’information qu’il venait de me donner. Maintenant que j’y pense, je me dis que j’aurais dû croire en une manière d’épiphanie, comme si quelque chose m’était révélé sur le sens de l’histoire, le destin de la France, la souveraineté nationale. Et cette histoire aurait eu une dimension tout autre. Mais ce n’est pas ce que j’ai fait.
Qu’est-ce que j’ai fait ?
Rien. Je me suis dit qu’après tout, la gloire de Houellebecq, je m’en foutais pas mal, si seulement si je pouvais avoir autant d’argent que lui. Si seulement je pouvais avoir autant d’argent que lui, je voudrais bien que rien ne change jamais, je voudrais bien que tous les jours soient pour toujours le même jour, le 18 juin ou le 29 février, cela ne ferait aucune différence pour moi, je me maintiendrais dans une sorte de continuité supérieure, au-delà des aléas du temps qui passe et nous laisse toujours plus décrépit. C’est d’ailleurs pour une raison de cet ordre, peut-être, qu’on en vient à imaginer que les temps ne changent plus. En effet, les temps changeant toujours, il arrive nécessairement un moment où l’on est dépassé. C’est triste, je veux bien le croire, mais c’est inéluctable. Or si l’on parvient à arrêter l’horloge du temps, par l’effet d’une rhétorique médiocre, si nécessaire, une conséquence non négligeable est que l’on sera toujours d’actualité. On vieillira, certes, mais à la vitesse de l’époque ; pas plus vite. Moi qui ne cherchais pas à l’être spécialement, d’actualité, simplement à gagner autant d’argent que Houellebecq, je me suis dit, après tout, pourquoi pas ? Ensuite, j’ai haussé les épaules. J’ai regardé le ciel parce qu’il faisait chaud pour la première fois de l’année, à Paris. Et je suis allé faire mon marché.

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Journal de Paris (2.3.16)

Autour de Montparnasse, le quartier dans lequel je vis depuis plusieurs années à présent, le nombre de familles vivant à même le sol ne cesse de croître. Certains soirs, quand je rentre par exemple du boulevard Arago, ce sont quatre cinq six familles (homme femme enfants) que je peux croiser en l’espace de quelque centaines de mètres à peine. Quand nous nous sommes installés, il n’y avait guère qu’un petit groupe de clochards ou simplement un type à quelques pas de chez nous sur le boulevard. Mais ces derniers temps, ce sont des familles entières qui s’installent ici temporairement. Et puis, il y a aussi en plein jour ces corps isolés allongés dans un sac de couchage au-dessus des bouches d’aération du métro, d’où sort un peu de chaleur, et qui restent là même quand il pleut. Lundi, par exemple, j’ai vu un corps comme ça, une masse noire échouée sur une bouche d’aération de l’autre côté du boulevard. Et je me suis demandé si c’était là que les corps s’échouaient avant de mourir.

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Coiffeurs de tous les pays, unissez-vous ! (Une histoire vraie)      

Miguel au MontparnasseC’était un lundi ou un mardi, je ne sais plus, en tout cas, c’était ici, comme souvent, sur le Boulevard du Montparnasse, la première fois de ma vie que j’ai lu une mauvaise critique à mon sujet. Celle-ci parlait de mes Monstres littéraires, ouvrage auquel le recenseur reprochait d’être trop classiques, trop banals, trop métalittéraires, trop latino-américains, trop d’autres choses aussi que j’ai oubliées (c’est dire s’il en avait, des griefs) et d’être écrits, surtout, dans une langue « trop bien peignée » (je cite de mémoire) pour avoir vraiment quoi que ce soit de monstrueux. Était-ce parce le censeur avait mentionné son nom dans sa critique ou parce que je me trouvais à quelque pas de là que je me suis rendu sur la tombe de Cortázar ? Je ne sais plus non plus. Comme il faisait beau, cet après-midi de printemps-là, j’ai dû me dire aussi que la balade serait toujours agréable (c’est vrai, elle le fut). Je me remis donc en marche et, quelques minutes après avoir reposé le numéro du magazine dans lequel la critique se trouvait, et après avoir envoyé un texto à Nelly pour lui dire que l’article était mauvais, je me tenais, recueilli, devant la tombe de Miguel.
Et puis ? Et puis, j’ai éclaté en sanglots. Pas à cause de la critique, c’est-à-dire : pas à cause de son contenu, et de tout le mal qu’on y disait de mes chers Monstres, non. J’ai éclaté en sanglots parce que je n’en pouvais plus. Là, debout devant la tombe de Miguel, je lui ai dit : « Pourquoi ont-ils écorché mon nom ? Suis-je donc maudit, suis-je donc ainsi condamné à n’être point reconnu, moi, en tant que tel, en tant qu’auteur, c’est-à-dire : en tant que nom propre, mais un autre, toujours le même, cet Orsini, qui s’évertue à prendre ma place, cet Orsini qui s’attire les foudres et les gloires qui me sont toutes justement adressées et me plonge éternellement dans l’ombre de son nom immense ? »
Je tombai à genoux.
Les yeux baignés de mes larmes amères, plus du tout recueilli, mais tout à fait défait, je parvins toutefois à articuler quelques lamentations supplémentaires. Et le front sur la tombe, je repris ainsi : « Ô saint Miguel, as-tu jamais enduré pareille douleur ? As-tu jamais vécu dans l’ombre d’un autre qui te ressemblait, mais que tu n’étais pas, que tu ne pouvais être, mais qui étais à ta place ? Ô saint Miguel, je voudrais être Orsini, je voudrais être cet autre qui me vole la vedette, qui me prend toute ma vie, qui m’écrase si violemment qu’il ne me laisse même pas les déshonneurs qui me sont dus ! »
Miguel Cortázar ne me répondit pas. Je me sentais tellement seul. Levant la tête, je croisai le regard effaré de quelques touristes qui se promenaient dans le cimetière. Embarrassé, je séchai rapidement mes larmes, me recoiffai quasi dans le même geste, et me relevai. J’aurais voulu disparaître, mais c’était inutile. Je n’étais jamais apparu. C’était toujours l’autre, qui attirait à lui et la lumière et l’ombre. Moi, tout ce qu’il me restait, c’était mes yeux pour pleurer. Et encore, je suis myope. Maudit Orsini.
Je fis quelques pas dans le cimetière en essayant de trouver une réponse à mes questions. Elle ne vint pas. Je fis le tour du cimetière en me demandant si un tel cas s’était déjà produit dans l’histoire de la littérature. Et soudain, j’eus une manière d’illumination. Ce n’était pas littéralement une réponse à ma question, mais en quelque sorte un début d’explication, quelque fragment de pensée qui allait sans doute me permettre de mettre de l’ordre dans mes idées et, qui sait ?, dans ma vie. En effet, me dis-je alors, Jorge Luis Borgnes n’était-il pas devenu aveugle ? L’infirmité linguistique dont il avait souffert toute sa vie, il avait su la retourner contre elle, s’en moquer au point de la dépasser et d’en faire une marque distinctive, une propriété inoubliable, pour devenir le Homère du Nouveau Monde. Je fus pris d’un doute. N’était-il pas exagéré de tenir ce genre de raisonnement dans la mesure où, tout le monde le sait, Borgnes est devenu aveugle à la suite d’un accident ? Je m’assis sur un banc pour réfléchir. Au bout de quelques instants, je parvins à cette conclusion :
1. Si l’infirmité linguistique dont Jorge Luis Borgnes avait souffert toute sa vie durant possédait la force de quelque nécessité, l’accident qui l’avait rendu aveugle, quant à lui, n’était dû qu’au hasard (on ne fait pas attention, on tombe dans l’escalier, on perd connaissance et on se réveille aveugle, pas de chance).
2. Or, cette contingence n’est dirimante pour l’argument que j’avais développé que si l’on admet que seule la nécessité peut faire une bonne histoire. Si l’on tolère, au contraire, que les choses puissent avoir lieu sans raison, le problème se dissout, et on obtient par là-même la preuve que la littérature peut se trouver partout (après tout, les meilleures histoires ne proviennent pas d’une suite implacable de causes et d’effets ; les pires non plus).
3. Donc, la vie de Jorge Luis Borgnes lui avait permis de faire de son infirmité une force. Mieux : une légende.
Satisfait, je levai les yeux au ciel bleu derrière les verres de mes lunettes de soleil jaunes. Je sortis du cimetière et remontai le Boulevard du Montparnasse jusqu’au salon de coiffure où j’ai mes habitudes, Rue du Cherche-Midi. Le sourire un rien charmeur de la coiffeuse m’accueillit. Elle me salua :
— Bonjour, monsieur Orsini. Comment allez-vous aujourd’hui ?
— Fort bien, je vous remercie. Quelle journée magnifique, n’est-ce pas ?
— Ah oui, il y a longtemps qu’on l’attendait, le printemps…
— Bien, bien. Pouvez-vous me couper les cheveux ?
— Oui, bien sûr. Je vais vous débarrasser. Qu’est-ce qu’on fait ?
— Oh, trois fois rien : rafraîchissons la nuque et dégageons le tour des oreilles. Et puis, désépaissir aussi un peu sur le dessus du crâne. Avec mon volume, vous savez…
— Comme vous voudrez, monsieur Orsini. Ma collègue va vous faire un shampooing.
À la fin de la coupe, je sortis en saluant la compagnie, qui me répondit en me souhaitant une
— Bonne journée, monsieur Orsini !
Je souris et glissai en remettant mes lunettes de soleil :
— Oh, appelez-moi Jérôme.
En rentrant chez moi, après avoir admiré ma nouvelle coupe de cheveux et pris un selfie que je m’empressai d’adresser à Nelly, je me dirigeai vers le bureau. C’était décidément une journée magnifique sur le Boulevard du Montparnasse et, quand je la vis à travers les vitres immaculées des fenêtres de mon bureau, je ne pus m’empêcher d’y écrire. Je pris mon feutre blanc préféré et inscrivis ce slogan métalittéraire et révolutionnaire :

COIFFEURS DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS !

N.B. Le lecteur curieux pourra consulter l’article critique sur la page de son auteur : http://escalier-des-aveugles.blogspot.fr/2015/05/jerome-orsini-des-monstres-litteraires.html. Initialement paru dans le Matricule des Anges.

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il n’y aura pas à la fin une parole qui console qui révèle qui explique (Paris, 2014)

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13/07/2014 · 10:31

de l’obscurité et de la transparence des spectres

de l’obscurité et de la transparence des spectres (Paris, 2014)

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20/06/2014 · 07:07

quelques choses rapprochées les unes des autres (Paris, 2014)

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19/06/2014 · 06:56