Archives de Tag: mort

Journal de Paris (2.3.16)

Autour de Montparnasse, le quartier dans lequel je vis depuis plusieurs années à présent, le nombre de familles vivant à même le sol ne cesse de croître. Certains soirs, quand je rentre par exemple du boulevard Arago, ce sont quatre cinq six familles (homme femme enfants) que je peux croiser en l’espace de quelque centaines de mètres à peine. Quand nous nous sommes installés, il n’y avait guère qu’un petit groupe de clochards ou simplement un type à quelques pas de chez nous sur le boulevard. Mais ces derniers temps, ce sont des familles entières qui s’installent ici temporairement. Et puis, il y a aussi en plein jour ces corps isolés allongés dans un sac de couchage au-dessus des bouches d’aération du métro, d’où sort un peu de chaleur, et qui restent là même quand il pleut. Lundi, par exemple, j’ai vu un corps comme ça, une masse noire échouée sur une bouche d’aération de l’autre côté du boulevard. Et je me suis demandé si c’était là que les corps s’échouaient avant de mourir.

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Journal de Paris (29.2.16)

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« Wie man wird » — sans objet, sans moi non plus, la vie qui devient.

Devenir est le verbe de la vie. — Vraiment ? Un peu comme si l’on disait qu’être est le verbe de la mort. Et que l’ontologie est une nécrologie.

Cela aurait-il un sens de déclarer, par exemple, que la littérature est la métaphysique de la vie, qu’elle ne cherche pas toutefois à en découvrir le sens ultime — parce qu’il n’existe pas —, mais à lui inventer toujours plus de significations, dans l’espoir qu’un jour peut-être, nous parvenions à vivre mieux ? Et c’est d’ailleurs ce qu’en effet, il faudrait exiger puisqu’une métaphysique sans espoir est vide. — Vivre mieux n’est pas un impératif collectif (comme le bonheur), mais un souhait individuel.

(NdlCR, 21-23)

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Journal de Paris (10.2.16)

Dans le rêve que j’ai fait cette nuit, aussi désagréable fut-il (comment la mort de tous tes proches ne le serait-elle pas ?), je ne me suis réveillé qu’au moment où le point de vue a zoomé sur un détail au réalisme extrême (l’enseigne rouge et noire d’une compagnie de banque). Ce n’est pas le tragique du rêve qui m’a poussé à me réveiller, mais un gros plan sur élément infime de l’intrigue du rêve, qui en rompait le cours et renvoyait à un élément étranger. Cet élément pouvait certes se déduire de la logique propre du rêve, mais il ne l’en conduisait pas moins dans une direction où le rêve ne voulait pas aller. Grâce au réveil, le rêve sauvegardait sa logique propre. En effet, j’ai ensuite fait le même rêve, mais sans cet élément étranger. Je crois que c’est un bruit qui m’a tiré de mon sommeil. Le rêve s’interrompt lui-même quand il s’aperçoit qu’il déraille et reprend ensuite à l’identique pour répéter les mêmes scènes, la même tristesse, les mêmes larmes.

J’ai recommencé du début le Rivage des Syrtes après avoir lu le livre de Vila-Matas dont j’ai parlé hier. À la première lecture, un profond ennui m’avait gagné, qui m’avait fait abandonner le livre. À présent, je ressens mieux les qualités oniriques du récit (je les avais certes perçues la première fois, mais elles n’étaient pas parvenues à m’émouvoir). Et puis, cette idée — qui, je crois, compte pour beaucoup dans ma nouvelle appréciation du livre — : que tout se passe dans le récit comme si Aldo était mort après la rupture qui le conduit à rejoindre le rivage des Syrtes, d’où l’importance du vocabulaire fantomatique, qui ne doit pas être interprété comme s’il s’agissait uniquement de comparaisons et de métaphores, mais aussi être pris au pied de la lettre (« à la manière des fantômes »). Tout ceci, ce monde, ce pourrait aussi bien être la mort.

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