Archives de Tag: musique

Emboe – Aléa

Là où la plupart des gens se contentent de faire la même chose, encore et encore, Emmanuel Boeuf réinvente sans cesse la musique qu’il joue. Pourtant, des Sons Of Frida à Dernière Transmission en passant par A Shape, on aurait pu penser qu’il avait épuisé l’étendue de ses possibilités. Erreur : avec ce nouvel ensemble de EPs, Aléa, Emboe découvre de nouvelles ressources, abandonnant la guitare (son instrument fétiche) au profit de l’électronique, agissant en pure spontanéité, laissant les choses se faire et le faire, mobilisant inconsciemment toutes ses influences (et elles sont vastes, de Sonic Youth à Rihanna) pour produire un son qui ne ressemble à rien de ce qu’on connaissait de lui, mais surtout à rien de ce qu’on connaissait — tout simplement. Sombres, sexy, intimistes, bouillants, bruyants, les aléas d’Emboe doivent tout au hasard parce qu’ils ne doivent rien au hasard. Ce sont des événements, des accidents provoqués, qui ne viennent pas de nulle part, mais de l’imagination d’un musicien qui a oublié depuis longtemps qu’on devait se tenir bien tranquille dans une case. Là où la plupart des gens se contentent de refaire la même chose, encore et encore, Emmanuel Boeuf se réinvente sans cesse. C’est à cela, sans doute, qu’on reconnaît un artiste.

Emboe, Aléa (Atypeek Music Records, 2016)

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La musique continue du monde

Une des choses tout à fait étonnantes que John Cage a déclarées à propos de 4’33’’ concerne ses performances continues de cette pièce, c’est-à-dire le fait qu’il n’avait pas besoin d’un dispositif particulier pour « jouer » la pièce, qu’il lui suffisait au contraire simplement de diriger son attention vers 4’33’’ pour qu’il se passe quelque chose, pour que la pièce ait lieu. Et (mais ce n’est plus Cage qui le dit) c’est peut-être cela l’illumination. Cage dit encore la même chose quand il parle de Thoreau, de la musique et de l’écoute ; l’une continue, l’autre discontinue. En lisant Walden, il me semble que j’ai retrouvé le passage que Cage paraphrase : « The morning wind forever blows, the poem of creation is uninterrupted ; but few are the ears that hear it. Olympus is but the outside of the earth every where. » Dans ce passage, Thoreau réduit l’Olympe à la surface de la Terre et, dès lors, il se retrouve partout. L’Olympe est partout. Dans cette image, il faut comprendre l’idée que ce que je cherche n’est pas éloigné de moi, mais est déjà là, à portée de la main. Ce que je cherche est à portée de main. Je n’ai pas besoin de me rendre à Walden Pond pour faire l’expérience que je peux faire. Je n’ai pas besoin d’aller au bout du monde pour faire une expérience. Pour ce faire, il est suffisant que je demeure là où je suis et que j’écoute la musique continue du monde. Peu d’oreilles sont disposées à écouter, ajoute Thoreau. Et il est vrai que nous préférons chercher loin de l’endroit où nous nous trouvons ce que nous croyons ne pas pouvoir y trouver. Or, c’est une erreur : tout ce que nous avons à faire, c’est écouter. Cela ne demande aucune faculté spéciale, aucune compétence particulière, pas même une attention singulière, simplement : écouter. Je n’ai pas besoin de sortir de la pièce dans laquelle je me trouve pour entendre le poème de la création ou la musique de Cage, je n’ai qu’à faire ce que je fais tout le temps — l’ouïe est en effet un sens inévitable — et écouter. Il me semble que c’est de cela que Thoreau parle quand il parle de « the narrowness of my experience ». Le paradoxe de cette étroitesse, c’est qu’elle ne me confine pas dans les limites de mon moi, dans une forme de clôture de l’ego sur lui-même, mais donne bien plutôt lieu à une ouverture au monde et aux autres. Et aussi que je n’ai besoin d’aucun dispositif pour faire une expérience (par exemple, nous n’avons pas besoin du monde de l’art pour faire une expérience esthétique). Tout ce dont nous avons besoin pour faire une expérience, c’est de notre expérience elle-même. Nous n’avons pas besoin de dispositifs, nous n’avons pas besoin d’institutions et, au bout de la chaîne de ce dont nous pouvons tout à fait nous passer sans perte, nous n’avons besoin ni du Marché ni de l’État. Nous n’avons besoin que de nous-mêmes, c’est-à-dire : de notre propre expérience que, de toute façon, nous faisons. C’est sans doute pour cette raison que Cage était soucieux de son expérience, non par vanité, mais parce que c’est ce qui, en se passant de tout dispositif, échappe totalement au pouvoir. Mon expérience est inaliénable. Je peux la partager, je peux la dire, je peux la communiquer, mais elle échappe à tout contrôle parce que je n’ai besoin de rien pour la faire ; rien que moi. Et, en ce sens, oui, l’Olympe est partout à la surface de la Terre.

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Versions, § 84. Limpidezza dell’aria.

« Il faut méditerraniser la musique » ; a-t-on jamais entendu slogan plus limpide ? À tel point qu’il faudrait aujourd’hui encore, plus d’un siècle après que son auteur en a eu l’idée, s’efforcer d’étendre ce mot d’ordre à l’ensemble de la culture, comme un grand ciel bleu qui se dégagerait enfin, un changement climatique qui donnerait une nouvelle direction à l’air du temps.

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